Dangea.0, Journal, t. Il, p
former aux ordres du roi. Ce qui se faisait dans le diocèse de Paris devait évidemment se faire dans tous les autres.
Malheureusement, ce beau zèle fut loin de donner les résultats qu’on en attendait. S’il faut en croire les historiens de son règne, Louis XIV éprouva de grands déboires dans la refonte des admirables orfèvreries qui ornaient ses palais. Il s’étonna, nous dit Voltaire, que les six millions employés à meubler Versailles ne fournissent en monnaie que la moitié de cette somme. Le roi n’avait pas compté sur l’anéantissement des façons. C’est, en effet, ce qui rendit cette opération doublement désastreuse. Le monde artiste eut à déplorer, suivant les termes mêmes de Saint-Simon, « la perte et le dommage inestimables de toutes ces moulures, gravures, ciselures, de ces reliefs et de tant d’ornemens achevés, dont le luxe avoit chargé la vaisselle de tous les gens riches et de ceux du bel air1 ». Louis XIV ne fut pas le dernier, on peut le croire, à déplorer celle irrémédiable destruction. Mais comme la flatterie n’abdique jamais ses droits, pour colorer ce désastre et lui donner un air de sacrifice auguste, le Mercure de février 1690 publia une pièce de vers représentant celte déplorable mesure comme un acte généreux, nécessaire au bien de la Nation.
Dans les riches apparlemens De Versailles, l’objet de ses amusemens,
LOUIS avait fait voir la grandeur de la France.
Le Luxe, à la faveur de sa magnificence,
Devenu plus hardy, redoubloit son éclat Car il se douloit bien qu’on le prendroit pour elle Et qu’il pourroit du magistrat Suspendre, sous son nom, le zèle.
Quel remède? LOUIS, qui faisoit son plaisir De cc bien qu’esleva, qu’embellit son loisir,
Resva quelques momens sur ce triste remède.
Enfin, il se résout, il cède,
Et laissant de son cœur échapper un soupir :
Ouy, Bonté, dit-il, vous estes la maistresse.
Montrez à ces sujets ingrats et fastueux Ce que me coûte la tendresse Que votre seul conseil me fait prendre pour eux;
Et faites-leur sçavoir qu’à leurs besoins propice Je consens à ce sacrifice...
A ces mots, guéridons, tables, miroirs, chenets,
Vases, balustres, feux, urnes et cabinets
1. Voltaire, Siècle de Louis XI U. — Saixt-Simon, Mémoires, I. VIII, |>. 310. — Le procès-verbal des opérations de refonte qui eurent lieu sous les yeux cl par les soins de M. du Met/, et qui durèrent du 0 décembre 1689 au 19 mai 1690 nous a été conservé. Il figure aux Archives nationales sous la cote K 121, n° 13, et mentionne un produit en poids de 82,322 mares ;> onces 9 gros, équivalant a 2,00.j,637 liv. 4 s. 9 d.
Furent jetés par la fenestre,
Et de ses grands appartemens, Quel prodige ! on vit disparoitre Ces précieux ameublemens Dont l’art surpassoit la matière '.
On pouvail croire que cette rude leçon porterait tous les fruits qu’on était en droit d’en attendre. 11 n’en lut rien cependant. L’orage passé, on
se remit à fabriquer de ces belles orfèvreries. On en meubla de nouveau les appartements royaux, de telle sorte qu’en dépit des regrets comme aussi en dépit des flatteries, l’épreuve désastreuse par laquelle l’argenterie royale avait passé en 1690 dut se renouveler vingt ans plus tard. Le Grand Roi, au déclin de sa sombre carrière, vit, une seconde fois, disparaître le mobilier somptueux qui l’entourait; les pièces qui avaient survécu à la première destruction, comme celles qu’il avait (ait refaire depuis, furent portées à la refonte.
« Le roi, écrit Mme de Maintenon, le 9 juin 1710, a envoyé sa vaisselle d’or à la Monnoie. Il a donné ses pierreries à M. Desmaretz pour les mettre en gage, si l’on peut. » Et plus loin elle ajoute : « J’ai été des premières à envoyer ma vaisselle... 11 y en a pour 13,000 ou 14,000 livres. S’il n’y avoit qu’à manger sur de la faïence, nous en serions quittes à bon marché1 2. » Prompts à deviner les secrétes pensées du roi, les courtisans avaient devancé en cela le vieux monarque et sa compagne. 11 fut alors de bon ton et de bon goût d’envoyer à la refonte sa vaisselle et ses meubles d’argent. C’était un moyen de faire sa cour, et les conserver fut, si nous en croyons Saint-Simon, « presque considéré, comme un acte de rébellion, comme une marque de félonie ». L’exemple fut donné par le duc de Grammont et promptement suivi par les ducs de La Rochefoucauld et de Beauvilliers et par le duc de La Feuillade, qui, si nous en croyons Mme d’Huxelles, passait pour avoir la plus belle vaisselle qu’on prît imaginer. Après cela, ce fut le tour du maréchal de Boufflers, qui en avait une fort nombreuse. On l’avait bien vu
Encrier en argent fondu et ciselé.
(D'après un modèle dessiné par Bèrain.)