‹ Histoire de l'orfèvrerie françaiseChapitre 135 sur 154 · Ces procès-verbaux ont été publiés par M. Jules GuiFrnEY · texte numérisé non relu

Ces procès-verbaux ont été publiés par M. Jules GuiFrnEY

LE XVIIe SIÈCLE

Antoine Levèque, rue Saint-Honoré, attenant au Palais-Royal ; chez François Simonnin, Pierre Coeffé, Françoise Barbier, veuve de Jean Benoist, et Charles Quévanne, tous quatre établis rue de F Arbre-Sec; chez Pierre Cordier, au carrefour de la Monnaie; chez Claude de Louan, même rue; chez Guillaume Dautel, quai de la Mégisserie; chez Simon Le Bastier, A la Croix d'oi;, et chez Jacques Dubourg, A l'Étoile d’or, tous deux rues de l’Arbre-Sec; chez Quentin Lequeux, rue de la Monnaie; chez Gabrielle Vaucoux, rue du Roule; chez Edme Vallée, rue Saint-Nicaise ; chez Denis Patu, rue de l’Arbre-Sec; chez Honoré de Villers, rue des Lavandières; chez Lambert Payen, même rue; chez Philippe Mathieu, rue Jean-Lantier ; chez Claude Payen, rue des Deux-Portes; chez Charles Despots, rue Thibautodé, etc. Le commissaire Régnault pouvait dire qu’il n’avait pas perdu sa journée1.

Le 3 avril, après vingt-quatre heures d’un repos bien gagné, notre commissaire reprit ses perquisitions en commençant par Julien La Vallée et par la veuve de Claude Béguin, domiciliés rue Saint-Honoré, etc. Dans l’atelier

I. On remarquera que parmi ces orfèvres si nombreux, qui tous demeuraient dans le voisinage immédiat du Louvre, il s’cn trouvait un certain nombre qui jouèrent dans leur corporation un rôle important ou qui appartenaient à des familles d’ortèvres justement réputées. Ch. Quévanne figure sur la liste des Gardes aux années 1685-1686, 1695-1696; Claude de Louan remplit ces mêmes fonctions durant les années 1685-1686, 1696-1697; et Lambert Payen fut Garde en 1695-1696, 1709 et 1710. Simon Bastier ou Le Bastier compta plusieurs membres de sa famille dans les honneurs (François, Garde en 1696-1697 et 1708-1709. — Barthélemy Bernard, en 1700-1701. — Jean, en 1705-1707). Honoré de Villers appartenait vraisemblablement à cette lignée d’orfèvres que Colbert avait fait venir d’Angleterre et qu’il avait établis aux Gobelins. On conserve aux Archives nationales (Ol, 2040) une supplique adressée par ces intéressants artistes au roi, à la date du 11 septembre 1696. Elle est ainsi conçue :

Sire,

« Les frères de Villers, orfèvres aux Gobelins, représentent très humblement à Votre Majesté que depuis l’établissement de cette Manufacture, leur père et eux ont toujours esté employèz aux ouvrages qui s’y sont faits pour le service de Votre Majesté. Cependant lesdits ouvrages ayant non seulement esté depuis longtemps abandonnéz, mais ayant esté fait des deffenses d’en faire de grands pour les particuliers, lesdits de Villers sont depuis ce temps hors d’estat de subsister par le peu de travail qu’ils font, et quoique les ouvrages des autres Mes de ladite Manufacture n’aient cessé que depuis les leurs, Votre Majesté a eu la bonté, pour les dédommager en quelque manière, de leur accorder à chacun quelque pension, et lesdits de Villers sont les seuls qui ne se sont pas ressentis de ses bienfaits, quoyqu’ils soient des plus anciens et qu’ils contribuent comme les autres aux frais et dépenses qui se font dans ladite Manufacture. Ce qui les oblige à recourir à Votre Majesté, pour la supplier très humblement de leur accorder quelque petite pension pour les ayder à subsister avec leurs familles. Néantmoins, si Votre Majesté ne jugeoit pas à propos de leur faire celte grâce, comme ils ont mis le peu qu’ils avoient gagné à l’hôtel de ville, et que le revenu n’est pas à beaucoup près suffisant pour les faire vivre, ils osent supplier Votre Majesté d’ordonner qu’ils soyent rembourséz de tout ou partie, pour avoir un petit fonds qui les mette en estât de s’établir dans Paris comme Mcs orfèvres et pouvoir y gagner de quoy subsister, ce qu’ils ne peuvent faire autrement, et ils continueront leurs prières pour la prospérité et santé de Votre Majesté et de loutte la famille royalle. »

L’établissement d’IIonoré de Villers dans Paris donne à croire que la réclamation de ces vaillants artistes fut écoutée. Cependant il convient de remarquer qu’un certain François de Villaire figure parmi les Gardes aux années 1693-1694 et que Claude de Villaire fut également Garde en 1688-1689, 1702 et 17C3. Ce qui montre qu’il y avait une autre famille d’orfèvres presque du même nom.

du célèbre orfèvre Claude Bal li n , sis rue du Louvre, notre policier découvrit « un milieu de table appelé surtout, surmonté de sa girandole d’où il sort huit branches, deux sucriers, deux poisvriers et huit corbeilles ». Ces surtouts d’orfèvrerie étaient alors dans toute la fraîcheur de leur nouveauté.

En 1698, le fameux Delaunay en avait exécuté trois, deux pour le roi et le troisième pour le duc d’Orléans, qui l’avait étrenné lorsqu’il reçut, à Saint-Cloud, milord Portland, ambassadeur de Guillaume III, et cela avait suffi pour mettre ces sortes de meubles à la mode1. On voulut se saisir de la magnifique pièce à laquelle Ballin travaillait; mais celui-ci déclara que ce surtout était destiné à l’Empereur; et il présenta une autorisation spéciale signée du roi et datée du 21 novembre 1699, qui lui permettait de faire et de parachever ce vaste morceau d’orfèvrerie.

Jamais destruction, on le voit, ne fut menée avec une sévérité plus implacable et une méthode plus rigoureuse. Et c’est ainsi qu’en quelques années, on vit disparaître non seulement presque tout ce qui demeurait d’orfèvrerie historique dans les châteaux, les églises, les palais, mais tous les beaux ouvrages, on peut dire tous les chefs-d’œuvre qui avaient rendu fameux les noms des Claude Ballin, des Delaunav, des Cousinet, des Leroy, des Périgon, des Du Tel, des Verbeck, des Roussillon, des Viaucourt, des Gravet, des Merlin, des Marcadé, des Débonnaire, des Massé, des Van Clèves, des Pijart, des Germain, des Loir, des Laurent de Montarsy, et de tant d’autres admirables artistes. Rien, ou presque rien ne fut sauvé. Il y eut bien ceux qui, à l’imitation de Saint-Simon, « se mirent à l’arrière-garde » et dissimulèrent le plus qu’ils purent. C’est à ceux-là que nous devons les quelques chandeliers, les trop rares girandoles, les écuelles à oreilles si caractéristiques, qui, de loin en loin, traversent les ventes et y obtiennent des prix considérables. Mmo de Créqui nous apprend que la duchesse de Lesdiguières put soustraire une partie de ses meubles « en argent massif et magnifiquement ciselés des plus hauts

Ecuelle en argent ciselé et repoussé.

1. Mercure galant, avril 1698 : « 11 y avoit au milieu de la table un grand surtout, ou milieu de table de vermeil doré. 11 y a peu de temps que ces sortes d’ouvrages sont invenléz pour garnir les milieux des tables. Ils y demeurent pendant tout le repas. On en fait de plusieurs plans différents. Ils sont souvent enrichis de figures et portent quantité de choses pour l’usage de la table. En sorte que l’on ne peut rien souhaiter de nécessaire à un repas que l’on n’y trouve... »

LE XVJP SIÈCLE

reliefs surdorés », en les rachetant à l’hôtel des Monnaies pour le même poids en écus. Mais ce dut être là un fait unique ou à peu près, et ces coûteux objets ne survécurent pas aux catastrophes qui mouvementèrent le xvme siècle. Il y eut également quelques sanctuaires qui parvinrent à sauvegarder un petit nombre de joyaux de réelle valeur. Tels sont le beau ciboire en argent doré de l’église Saint-Antoine (Isère), et la grande châsse en ébène habillée de plaques en argent repoussé, qu’on voit dans cette même église — le service de chapelle aux armes de Colbert, conservé au château de Villacerf — le beau calice de l’église Notre-Dame, à Montbrison, fait en argent repoussé et orné de têtes d’ange et de guirlandes; — le reliquaire en forme d’ostensoir de Chalain-le-Comtal, monté sur un pied circulaire en forme d’acanthe; — un calice et un ciboire en argent appartenant à l’église paroissiale d’Allieu (Loire); — la châsse de Saint-Porcaire, donnée à l’église de Montverdun par Camille de Neuville (archevêque de Lyon, 1653-1693); — les quatre chandeliers en argent repoussé de la chapelle de Notre- Dame de la Consolation, à Saint-Marcel-d’Urfé ;

— le crucifix d’argent fondu et ciselé à l’église paroissiale de Sainl- Priest-la-Roche, orné de fleurs de lis ciselées avec art; — la croix processionnelle et le calice en argent de l’église de Gu mi ères, exécutés en 1684, etc., etc. Un certain nombre de vases du même genre, aux contours épanouis et ronflants purent encore être préservés et conservés dans les trésors de nos églises de province, sous prétexte qu’ils étaient indispensables à l’exercice du culte; mais ces rares épaves sont de bien peu d’importance auprès de ce qui fut irrémédiablement détruit 1 ,

Châsse en ébène ornée de plaques en argent repoussé et ciselé.

(Église de Saint-Anloinc, Isère.)

L Un seul chiffre fera juger de l’étendue du désastre. Les Inventaires du mobilier de la Couronne ( États des 20 février 1673, 30 janvier 1681, 20 mars 108 ,22 avril 1097, \ mars 1701) fournissent un poids tolal de 91,036 marcs d’argent. En admettant même qu’un petit nombre de ces meubles lurent sauvés et que quelques-uns figurent sur plusieurs états, on peut se rendre compte de la perte énorme qui résulta de ces refontes et pour le Trésor et pour l’art.

et nous n’aurions que de trop insuffisantes indications sur les merveilles sorties de tant de mains fameuses, sans les documents graphiques qui nous permettent de raisonner, avec quelque apparence de probabilité, sur la somptueuse ampleur, sur la forme à la fois solennelle et superbe, et sur le décor débordant de ces belles pièces d’orfèvrerie.

Au premier rang de ces documents précieux il faut placer les compositions de Le Brun, dont nous parlons plus haut, ses admirables tapisseries qui nous racontent Y Histoire du roi et le Triomphe d’Alexandre ; les modèles de vases inventés par Le Pautre; les dessins de Daniel Marot ; les gravures de Bérain, et enfin une suite sans prix de dessins d’orfèvrerie recueillis par Pvobert de Cotte, conservés actuellement au Cabinet des Estampes, et dont plusieurs représentent des pièces de service destinées au Roi-Soleil. Grâce aux renseignements que nous fournissent ces dessins et ces gravures, nous pouvons nous faire une idée, incomplète assurément, mais à peu près exacte, du style fastueux qui régnait alors — style plus pompeux que vraiment noble, où la magnificence s’exagère et prime dans la composition de l’œuvre les qualités de construction logique, d’élégance et de finesse qui distinguaient, au siècle précédent, l’orfèvrerie française et en faisaient un art si gracieux et si charmant.

Nef en vermeil,

d’après un dessin conservé au Cabinet des Estampes.

Pl. XXXIII. HISTOIRE DE L’ORFÈVRERIE FRANÇAISE.

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