CHAPITRE DIX-NEUVIÈME
De XVIIIe jSiède
La Régence et son luxe désordon né. — Ce que produisent les lois somptuaires Rôle politique et économique de la vaisselle plate et montée.
Oppenord et Meisson nier.
Thomas Germain et Claude Ballin le jeune. — Le style baroque.
La ciselure et les métaux communs.
Retour vers l’Antiquité. — Mme de Pom padou r et le monde à la grecque. Prospérité de l’orfèvrerie parisienne jusqu’à la Révolution.
ou s voici parvenus au xvm° siècle, qui forme le dernier chapitre vraiment intéressant de l’histoire que nous avons entrepris de retracer. C’est, en effet, la dernière évolution de l’Orfèvrerie où l’on puisse constater une réelle et vigoureuse originalité; et cette originalité se manifeste d’une façon d’autant plus saisissante, que notre art, rompant heureusement avec les traditions scrupuleusement respectées jusqu’au milieu du règne de Louis XIV, s’émancipe complètement, rejette le joug de l’architecture qui depuis le xiue siècle s’était imposé à lui, et n’accepte plus d’autres inspirateurs que le goût du jour et les caprices de la mode.
Encore cette recrudescence d’originalité ne se manifeste-t-elle que partiellement. Seule l’orfèvrerie civile s’en imprègne. Quant aux productions de l’orfèvrerie religieuse, elles n’offrent ni les mêmes qualités ni, par conséquent, le même intérêt. Il semble que le clergé, dégoûté des emprunts continuels faits à ses trésors, ait cessé brusquement d’épuiser ses ressources financières en ces grands et magnifiques joyaux — objets d’un légitime orgueil — dont il s’était vu périodiquement dépouiller dans les heures de crise. Autant abbés et prélats affectent d’être prodigues en
constructions qu’on ne peut leur ravir, autant ils se montrent réservés sur les commandes d’orfèvrerie; et quand le clergé entreprend quelques travaux importants, il demeure fidèle aux précédents, se conforme aux traditions, respecte les modèles du Grand Règne et même le plus souvent, dans la parure des autels, remplace par le cuivre doré les métaux précieux, jadis exempts de tout coupable alliage.
C’est ainsi qu’un certain nombre de chandeliers, de croix, de tabernacles ont pu nous être conservés. Tels sont les chandeliers d’autel et la
croix en cuivre repoussé, d’une excellente exécution, que possède l’église de Roanne, — la croix processionnelle de l’église paroissiale de Briennon, présentant à son revers l’image de la Vierge et des tètes d’anges en ronde bosse séparées par des bouquets de fleurs, — la croix processionnelle de Pouilly-sous-Charlieu, — les chandeliers de l’église paroissiale de Renaison, — ceux de l’église de Chandon, avec la croix d’autel assortie, etc., etc. Particularité à noter, tous ces instruments du culte ont été fabriqués à Lyon, qui paraît avoir, au xvm° siècle, remplacé Limoges dans la fourniture des églises du centre de la France.
Ajoutons qu’à Paris d’importantes maisons préludaient également à ce commerce, qui devait, en notre siècle, se localiser aux environs de Saint-Sulpice et prendre un développement si considérable. On possède, en effet, un marché1 passé en 1773 entre le chapitre de la cathédrale d’Autun et « Jacques Renard, me doreur, argenteur, cizeleur, damasquineur et enjoliveur de toutes sortes de métaux, demeurant à Paris, rue aux Ours », relativement à « six beaux chandeliers et une croix en métail doré en or moulu », qui sont d’un ample dessin et d’une exécution extrêmement remarquable. — Mais ne craignons pas de le redire, si l’orfèvrerie religieuse brilla au xviii0 siècle d’un éclat assez terne, l’orfèvrerie civile se recommanda au contraire par un redoublement d’originalité, et c’est à retracer ses caractères et les vicissitudes traversées par sa fabrication que nous allons appliquer notre étude.
D’abord, tout parut être au mieux et marcher à souhait. La paix semblait assurée, et l’on vit la confiance renaître. Le luxe, un instant
1. Harold de Fontenay, la Croix et les chandeliers du grand autel de la cathédrale d Autun, communication faite aux Sociétés de beaux-arts du département, t. X. p. 136.
Aiguière en argent repoussé et ciselé.
contenu par l’exemple morose du Grand Roi, reprit ses coudées franches et bientôt ne connut guère de bornes. Le jeune Louis XV, faisant, le 22 juillet 1716, le tour de la place Royale, admira le phaéton de la duchesse de Monastérol, qui, monté sur quatre pilastres d’argent, avait coûté 40,000 livres. Il apprit en même temps qu’on travaillait pour le cardinal de Rohan à une autre chaise pareille, dont les pilastres, au lieu d’argent, devaient être en or. Quelques années plus tard, la duchesse de Berry, pour satisfaire au vœu qu’elle avait fait, au cours d’une maladie, de s’habiller en blanc durant six mois, se fit confectionner « un carrosse d’argent, et les harnois de ses chevaux de la même matière 1 2 ».
De tels excès de luxe coûtaient cher, très cher, et le trésor royal étant à sec pour subvenir à d’aussi folles dépenses, le Régent eut recours à un héroïque moyen. Il fit rendre gorge aux partisans en établissant sa fameuse Taxe sur les gens d’affaires- . Plus tard, Philippe d’Orléans accorda sa confiance à Law et crut en son système. Les brillants résultats que celui-ci donna tout d’abord firent naître les plus folles espérances, et leur contre-coup se fit sentir dans l’art qui nous occupe. — Ceux qui les premiers avaient, par d’heureuses spéculations, réalisé de gros bénéfices, s’empressèrent de les employer en achat de propriétés et de coûteuses argenteries. Mais la joie ne fut pas de longue durée. Bientôt le numéraire devint si rare que l’on dut faire revivre les anciennes entraves apportées précédemment au commerce de l’orfèvrerie. Le 25 février 1720, parut « une Déclaration du Roi rendue le 18 et registrée le 24 au Parlement, concernant la vaisselle et les ouvrages d’or et d’argent, pour réprimer le luxe extraordinaire d’un très grand nombre de gens de tous états et de toute condition, principalement des agioteurs qui s’étoienl enrichis en