‹ Histoire de l'orfèvrerie françaiseChapitre 139 sur 154 · Saint-Simon, Mémoires, t. XIV, p · texte numérisé non relu

Saint-Simon, Mémoires, t. XIV, p

une argenterie valant 200,000 livres l. En 1738, celle du cardinal de Polignac était estimée 18,750 livres. En 1744, on ouvre le testament du cardinal de

Gesvres, et l’on trouve qu’il lègue au comte de Tresmes, son neveu, sa vaisselle d’argent, estimée 120,000 livres; et à la comtesse, sa vaisselle de vermeil, qui vaut 7,000 écus. En 1752, le comte d’Evreux meurt dans la gène, et il laisse, au dire du duc de Luynes, 20,000 écus de vaisselle. En 1755, Mmo de Mazarin s’éteint presque dans la misère, et sa vaisselle plate représente 25,000 livres2. Enfin, nous savons que l’argenterie de Mmo de Pompadour avait coûté 687,000 livres. Ainsi, avant comme après les Edits, Déclarations et Ordonnances, les chiffres se trouvent, à conditions égales, être à peu près identiques. Il suffit de quelques années pour que l’orfèvrerie détruite et refondue soit reconstituée. Et cela, non seulement chez les grands officiers de la Couronne, chez les princes et les prélats, mais jusque chez les bourgeois de marque, et môme chez de simples artistes, peintres, sculpteurs et comédiens3.

C’est que, au xvne siècle, aussi bien qu’au xvine, la possession d’une vaisselle nombreuse et pesante non seulement constituait une précieuse ressource et une preuve d’aisance, mais était encore considérée, pour la famille qui la possédait, comme une présomption d’ancienneté et de distinction, nous dirions presque d’aristocratie. Voilà pourquoi Tallemant, nous parlant de M. de la Case, homme fort « original sur sa noblesse », nous apprend qu’on « servoit chez lui en des plats de vingt grandeurs et de vingt façons différentes, de mesme des assiettes eL du reste », sous le prétexte « que c’éloit aux maisons nouvelles à avoir de la vaisselle d’argent neuve ». L’avocat Savin pensait de même. Ayant

1. Mathieu Marais, Mémoires, t. I, p. 496. — Buv.vr, loc. cit., t. Il, p. 393.

2. De Luynes, Mémoires, t. VI, p. 140; t. XII, p. 325; t. \IV, p. 217.

3. Voir dans le Dictionnaire de l’ameublement, t. IV, col. 1605, le d6tr.il de la vaisselle de Molière et des sculpteurs Nicolas Dezègre, Michel-Ange, Slodlz, etc.

Candélabre en vermeil, composé par J. -A. Meissonnier.

obtenu, grâce à l’appui de son beau-frère, un brevet de conseiller d’État, il « acheta, nous dit Tallemant, pour quatre mille livres de vaisselle d’argent, et toute la nuit ne fit que la rouler par les montées, afin qu’elle se bosselât et qu’on crût qu’elle n’était pas neuve1 ».

Même au .\vmc siècle, l’argenterie de famille, comme les titres nobiliaires, allait à l’aîné des enfants. Dufort de Cheverny, parlant de la succession de la présidente Legendre, sa belle-mère, écrit : « Enfin, nos partages furent faits. Comme ayant épousé l’aînée des filles, je pris la vaisselle d’argent2. » Cette importance attachée à la possession de l'orfèvrerie dura jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, et Mercier pouvait encore écrire avec beaucoup d’humour et assez de vérité : « L’ambition d’un bourgeois, c’est d’avoir de la vaisselle platte. Il commence par un huilier, par une soupière; mais le jour qu’il a de la vaisselle plalte, il va chercher ceux qu’il n’a pas vus depuis longtemps pour leur annoncer celle illustration et les inviter à un dîner qui n’en est pas meilleur. Avoir de la vaisselle platte, c’est sortir de la bourgeoisie; on ne fait cette dépense que pour avoir le plaisir d’v mettre ses armes, à l’instar des princes. Qu’elle est donc heureuse, la riche bourgeoise, lorsqu’elle peut étaler, aux yeux de sa voisine émerveillée et jalouse, des plats d’argent d’une forme oblongue, le pot à l’oille ! Si elle y joint le seau d’argent, sa félicité est complète3! »

Cependant, au temps où Mercier écrivait, une double révolution — qui devait porter à l’orfèvrerie un coup plus rude que toutes les lois somp-

\. Tallemant des Réaux, Historiettes, t. IV, p. 283.

2. Dufort de Ciieverny, Mémoires pour servir à l’hist. du xvne siècle, t. 1, p. 41(5.

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