‹ Histoire de l'orfèvrerie françaiseChapitre 141 sur 154 · Duc de Luynes, Mémoires, t. IX. p · texte numérisé non relu

Duc de Luynes, Mémoires, t. IX. p

2. P. -J. Mariette, Abecedario, t. 11, p. 298. — Voltaire, les Vous et les Tu :

Pot à oi lie en argent ciselé, dessiné par J. -A. Meissonnier.

l’Europe1 », dont Voltaire devait vanter « la main divine », et de l’avis de Mariette, « le plus excellent orfèvre que la France ait eu depuis le célèbre Bail i n2 ; Germain avait à soutenir la gloire d’un père justement apprécié. Néanmoins, les idées nouvelles allaient promptement triompher de ces scrupules.

Dès 1708, dans l’exécution du Soleil, offert par le chanoine A. de la Porte au chapitre de Notre-Dame, Claude Ballin laissait pressentir sa conversion prochaine. Il est vrai que cette

Lit toute votre orfèvrerie;

Tous ees plats si chers que Germain A gravés de sa main divine.

LE XVIIIe SIÈCLE

tacle nouveau parut si charmant que — bon gré, mal gré — les artistes spéciaux durent se conformer à ces troublants exemples.

Thomas Germain, dont nous parlions à l’instant, à qui son père avait donné une éducation profondément classique, Germain, qui avait étudié la peinture sous Bon-Boulogne, et la sculpture avec Legros, Germain, qui avait fait le voyage d’Italie et qui afficha jusqu’à la dernière heure la prétention de rester fidèle à ses premières préférences, Germain, un des plus grands orfèvres de ce temps, un des plus favorisés et des plus capables de réagir contre les idées nouvelles, Germain lui-même se laissa entraîner par le torrent. Ce ne fut pas toutefois sans que ses amis protestassent en son nom. « Si M. Germain, écrit Mariette, ne copie pas tout juste l’Antique, et si, pour se prêter au goût régnant, il se livre à des formes singulières, il ne donne jamais dans des écarts blâmables. » Et cependant nous savons qu’en 1752 le fils de Germain faisait admirer à Louis XV et à Marie Leczinska un coquemar et une cuvette, ouvrages de son père, destinés au roi de Portugal. «. Les ornemens du coquemar, écrivait le duc de Luynes, sont la figure d’Escuiape, dont le couvercle fait le bonnet; ceux de la cuvette sont, à un bout, une cigogne, et, à l’autre bout, un coq. » Si ce sont là des copies de l’Antique, il n’y paraît guère. 11 est toutefois avec les styles des accommodements; aussi Germain, dans les notices dont il accompagna certaines de ses créations capitales, crut-il devoir plaider les circonstances atténuantes et prit-il le soin de déclarer qu’elles étaient « d’une forme nouvelle, mais dans le goût romain ».

De même, Claude Ballin, qui mourut le 17 mars 1754, à l’âge de quatrevingt-treize ans, et qui, avant de mourir, avait donné le jour à tant d’œuvres baroques et compliquées, Claude Ballin se crut obligé, dans les derniers temps de sa vie, de gémir sur le bon goût qui se perdait et de se lamenter sur ce qu’on « gàtoit les belles formes en substituant aux sages ornemens des Anciens, des escrévices cl des lapereaux, qui ne sont pas faits pour garnir le dehors des vases d’orfèvrerie ».

Ces plaintes, singulières chez les gens qui en tenaient si peu compte

Moutardier en argent repoussé et ciselé, avec sa cuiller.

dans leurs propres œuvres, trouvèrent cependant un écho dans le public et même à la Cour. 11 faut, en effet, qu’elles aient eu à Versailles un certain

retentissement pour que le duc de Luynes, qu’on n’est pas habitué à voir protester contre quoi que ce soit, ait cru devoir enregistrer des critiques assez vives à l’endroit de ces entorses étranges, données par la fantaisie à la symétrie et à l’équilibre. Bientôt même la presse du temps fut saisie de la question. « Nous leur serions infiniment obligés, écrit Cochin dans sa Suplication aux orfèvres , publiée par \e Mercure, s’ils vouloient bien ne pas changer la destination des choses et se souvenir, par exemple, qu’un chandelier doit être droit et perpendiculaire pour porter la lumière, qu’une bobèche doit être concave pour recevoir la cire qui coule, et non pas convexe, pour la faire tomber en nappe sur le chandelier, et quantité d’autres agréments non moins déraisonnables, qu’il seroit trop long de citer. » Au mois de décembre 1754 le Mercure revenait sur cette délicate question, et sous le titre :

Conseils d’un artiste pour faire observer certaines reg'les sur l’art de la décoration, adressait aux disciples de saint lvloi les objurgations suivantes : « Sont priés les orfèvres, lorsque sur le couvercle d’un pot à ouille, ou sur quelque autre pièce d’orfèvrerie, ils exécutent un artichaut ou un pied de céleri de grandeur naturelle, de vouloir bien ne pas mettre à côté un lièvre grand comme le doigt, uneallouelte grande comme le naturel et un faisan du quart, ou du cinquième de sa grandeur; des enfans de la même taille qu’une feuille de vigne; des figures supposées de grandeur naturelle, sur une teuille d’ornement qui pourroit à peine soutenir

sans plier un petit oiseau; des arbres dont le tronc n est pas si gros qu’une de leurs feuilles, et quantité d’autres choses aussi bien raisonnées. » Ces observations ne manquaient pas (il tant en convenir) dune cei-

Petite aiguière en argent repoussé et ciselé, par Pierre Germain, dit le Romain.

Pl. XXXV

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