‹ Histoire de l'orfèvrerie françaiseChapitre 142 sur 154 · PLAT COUVERT ORNÉ DE TROPHÉES · texte numérisé non relu

PLAT COUVERT ORNÉ DE TROPHÉES

U/i argent rcoouà/Xe et cijcic-

LE XVIIIe SIÈCLE

taine justesse et d’un indiscutable à-propos. Elles n’eurent pas toutefois le pouvoir de ramener immédiatement le goût général dans des sentiers plus austères et surtout plus logiques. Mais cette dérogation aux lois de l’exigeante raison n’empêcha pas cependant les orfèvres parisiens de produire, dans ce genre qu’ils qualifiaient eux-mêmes de baroque, une quantité extraordinaire d’œuvres charmantes, d’une forme assurément tourmentée, aux contours tarabiscotés, gondolés, cannelés, et surchargées d'ornements dont l’échelle n’est pas toujours convenablement calculée, mais si bien appropriées à leur usage, d’un galbe si souple, d’une ampleur si gracieuse,

Surtout en argent repoussé et ciselé, composé par J. -A. Meissonnier.

d’une si amusante saveur, que l’on partage malgré soi l’enthousiasme que cette curieuse production suscita, non seulement en notre pays, mais encore au delà de nos frontières. Car, pendant louL le xvm® siècle, ces habiles artistes continuèrent d’être les arbitres du goût de toute l’Europe et ses fournisseurs attitrés.

En 1726, Ballin ciselait pour le comte de Davvn, gouverneur du Milanais, un service d’argenterie avec un surtout représentant la Fête de Cornus. Ce service eut un si grand succès, que le prince Eugène adressa à notre orfèvre des commandes nombreuses et que le roi d’Espagne voulut avoir de la main du célèbre artiste un surtout analogue. Ce nouvel ouvrage, qui représentait des chasseurs et des chasseuses (sic) se reposant à l’ombre d’un chêne, ne sembla point alors trop champêtre pour une pièce d’orfèvrerie. Mais c’est principalement dans l’exécution du service en or du marquis de

la Ensenada que Ballin charma ses contemporains. Neptune et les Naïades firent les frais de celte composition, particulièrement rocailleuse, que le

tout Paris d’alors alla voir, et dont Barbier1 2 consigne l’apparition comme un fait notable de son temps.

Une lettre adressée au Mercure-, au moment de l’achèvement de ce service fameux, en donne une description très complète, tracée dans un style un peu singulier, bien particulier au temps, et qui mérite d’être reproduite à cette place :

Je vous prie, monsieur — disait l’auteur de cette lettre — de vouloir bien placer dans votre Mercure, le nouveau surtout, en orfèvrerie, de la composition du célèbre M. Ballin, premier orfèvre du Roy, connu depuis longtemps pour ses talents supérieurs en tout genre. Cet ouvrage est destiné pour M. le marquis de la Ensenada, premier ministre du roi d’Espagne. La baze est de forme ovale, contournée sur un baroque agréable, et renferme dans son pourtour une mer agitée par les flots, qui désignent leur impétuosité en se répandant sur divers côtés. Neptune y paroit sur une conque marine, artistement rocaillée, et traînée par des chevaux nourris dans cet élément. Son attitude est celle d’un Dieu courroucé de ne pas voir ses Nayades lui offrir des présents, et ne s'occuper qu’à nager plutôt que de lui rendre leur hommage. Plusieurs enfants se jouent des différens poissons qu’ils ont sçu prendre; le dauphin en est le principal. Cet ingénieux auteur n’a point oublié les écueils qui se rencontrent dans cet abîme inlarrissable, ni les roseaux, dont les feuilles paroisscnl brisées par les vents. Cet ouvrage est exécuté avec tout le soin possible. Les eonnoisseurs en jugeront. C’est à l’insçu de ce vigilant et laborieux artiste que l’auteur de ce foible éloge, moins ouvrier que théoriste, peut prouver le zèle de sa reconnoissance, n’ayant dessin (sic) de se faire eonnoître que sous des lettres initiales. Je suis, etc. F. L.

Pot à l’eau en argent repoussé et ciselé, composé par Pierre Germain, dit le Romain.

François Germain ne fut pas moins favorisé des princes étrangers. Nous avons déjà parlé des fournitures faites par son père et par lui au roi de Portugal. Ces fournitures montaient, en 1752, à près de vingt-cinq

1. Chronique de la Régence et du règne de Louis XV, ou Journal de Barbier, avocat au Parlement de Paris, VIe série, p. 64.

2, Mercure galant, numéro de juin 1751.

LE XVIIIe SIECLÈ

pièces, toutes fort coûteuses, car le coquemar et la cuvette cités plus haut comportaient, si nous en croyons le duc de Luynes, 20,000 livres de façon. Outre ces ouvrages, les Germain exécutèrent pour l’électeur de Cologne un calice d’or, qui fit également grande sensation; des garnitures de toilette pour la reine d’Espagne, pour la princesse du Brésil, pour la souveraine des Deux-Siciles ; un service d’argenterie que le roi Louis XV offrit au sultan ; et toute la vaisselle de table du roi de Danemark. On peut dire qu’à cette époque — où, chez nous, on déplorait si fort la décadence de l’orfèvrerie et la perte du bon goût — les cours étrangères regorgeaient d’argenterie française1.

Il nous faut ajouter que la cause principale de ces brillants succès résidait pour beaucoup dans la perfection de la technique et surtout dans la finesse exquise de la ciselure. Les édits somptuaires rendus par Louis XIV au déclin de sa carrière, les Ordonnances et les Déclarations qui, de 1689 à 1725, envoyèrent à la refonte tant de pièces admirables, eurent pour résultat de développer extraordinairement l’art du ciseleur et de l’amener à une délicatesse inconnue jusque-là.

Ne pouvant plus exécuter des chenets, des guéridons, des torchères en argent ou en vermeil, on s’efforça de suppléer, par la beauté du travail, à la vulgarité de la matière.

Ces préoccupations aidèrent à la formation d’une école de bronziers et de doreurs, extrêmement remarquable, qui, dès la fin du xvne siècle, attira l’attention du gouvernement. On en trouve la preuve dans un Arrêt du 22 mai 1691 -.

Au xviii6 siècle, ces deux professions allèrent en sc perfectionnant. C’est aux artistes émérites qui les pratiquaient, et parmi lesquels il convient de

\. Duc de Luynes, Mémoires, t. XI, p. 264; I XII, p. 17. — Germain BvrsT, l.tudcs sur l'orfcvrerie française, p. 109, 138 et suiv.

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