‹ Histoire de l'orfèvrerie françaiseChapitre 16 sur 154 · Salomon Reinach, Musée de Saint-Germain, p. 1(M · texte numérisé non relu

Salomon Reinach, Musée de Saint-Germain, p. 1(M

on entourer son col, les torques ne sont pas moins variés de formes et d’ornementation. Tantôt lisses, tantôt à reliefs, à enroulement, à bosselle, couverts d’ornements soudés ou simplement tordus, ils présentent une élégance telle et un art si parfait que les vainqueurs de la Gaule l’adopterenl à leur tour et firent de celle parure du vaincu un bijou romain. Ce qui achève d’assigner à ces joyaux un caractère de haute somptuosité, c’est leur poids souvent considérable. Deux de ces bracelets en or, conservés au musée de Cluny (nos 1973-1976), pèsent, le premier 618 grammes et le second 482, et s’il fallait en croire certains commentateurs, le torque offert par la Gaule à Auguste aurait pesé près de trente livres.

Ces chiffres, au surplus, ne sont pas pour nous surprendre. Les historiens s’accordent pour déclarer que, bien avant l’invasion romaine, les métaux précieux étaient extrêmement abondants dans toute la Gaule. Non seulement les hordes vagabondes, au retour de leurs excursions en Orient et dans l’Italie, en avaient rapporté d’énormes quantités; mais le sol même de leur nouvelle patrie leur en avait fourni de plus grandes encore. Selon Strabon, le Gévaudan et le Rouergue possédaient plusieurs mines d’argent importantes. Le même auteur assure qu’il existait des mines d’or en Aquitaine, près de Dax et dans les Cévennes. Nous avons mi que les Pyrénées passaient, dans le monde antique, pour le berceau de la métallurgie. Pline, de son côté, cite une mine d’or, située en un lieu qu’il appelle Albicracense (?) et dont les lingots, d’une rare pureté, ne contenaient qu’un trente-sixième d’alliage. Athénée parle également des mines d’or de la Gaule, et Diodore rapporte que ce métal était en telle abondance dans le sol, qu’il suffisait, pour le récolter, de recueillir les paillettes et les lingots que charriaient les rivières et les torrents. Enfin Auzone donne au Tarn le nom significatif d 'aurifer; et le moine Théophile nous informe que, de son temps, le Rhin roulait encore des paillettes1. Ces témoignages multiples peuvent d’autant mieux se passer de commentaires, que la tradition de cette richesse minière, aujourd’hui épuisée, s’est conservée pendant tout le Moyen Age, et qu’au commencement du xvir5 siècle le souvenir n’en était pas encore effacé2.

Cette abondance de métaux précieux explique comment les Gaulois

\. « Il y a de l’or de sable que l’on récolle sur les rivages du Rhin de la manière suivante : on tire du sable dans les endroits où il y a espoir d’en trouver; on le pose sur des tables de bois. On répand dessus de l’eau fréquemment et avec soin; le sable s’écoulant, il reste de l'or très fin qu’on met à part dans un petit vase. » (. Diversaram artium scliedula, liv. III, ch. xliii.)

2. En 1472, Louis XI, persuadé par cette tradition, que le sol de la France renfermait encore des mines d’or et d’argent d’un rapport fructueux, publia une Déclaration, pour encourager ceux qui voudraient tenter la recherche et l’exploitation de ces mines. Après lui, et à trois reprises, François Ior, Henri II et Henri IV renouvelèrent les promesses de Louis XI ; mais cette quadruple tentative demeura sans ellet. (Voir à ce sujet Palma. Cxyet, Chronologie septénaire, et Legrand d’Aussy, Vie privée des François.)

L’ORFEVRERIE GAULOISE

pouvaient couvrir leurs personnes de riches bijoux, orner leurs chars de plaques brillantes, et employer l’or et l’argent jusque dans la confection des vases réservés aux usages domestiques. Malheureusement, de ce luxe magnifique il ne devait nous rester que bien peu de spécimens intéressants. La Gaule vaincue paya cher sa rançon. Non seulement il lui fallut restituer les dépouilles conquises, mais ce qu’elle devait à la richesse de son sol lui fut ravi par le pillage méthodique, organisé chez elle par les Romains d’abord, puis par les Huns, les Visigolhs, les Burgondes et les Francs. On a dit que l’or des Gaulois permit à César d’acheter Rome et de l’asservir, et nous avons déjà parlé des trésors enlevés aux Tectosages par le consul Servilius Cæpion. La part des autres, pour être moins connue, n’en fut pas moins énorme; et pour que nous ayons un faible témoignage de ce luxe si fâcheusement détruit, il a fallu que, semblables aux hypogées d’Égypte, les cimetières gaulois consentissent à nous livrer un certain nombre de ces beaux bijoux d’or, qui faisaient l’orgueil de nos lointains ancêtres, avant qu’ils eussent été dépouillés par de successives invasions.

Grâce à ces asiles de la mort, notre Musée des antiquités nationales de Saint-Germain a pu réunir, dans la salle dite de Numismatique, un assortiment de bracelets en or, une coupe, des diadèmes, des cercles, des anneaux d’oreilles, des plaques de ceinturon ou de baudrier de même métal. Ces joyaux, finement martelés, parfois enrichis de filigranes, proviennent des sépultures gauloises d’Apremont (Haute-Saône), de Chàtillon (Côte-d’Or), de Corbeil, d’Orarige, de Réallon ( Haute-Alpes ), de Saint-Brieuc, de Ivervazouen (Morbihan), d’Étampes, etc. En outre, le musée de Cluny et le Cabinet des Médailles ainsi qu'un grand nombre de nos musées de province conservent d’importantes collections de ces mêmes bijoux, principalement des bracelets et des torques, de métal précieux. Les plus importants de ces joyaux ont été découverts dans l’Ille-et-Vilaine, le Finistère, la Marne, les Landes, la Loire-Inférieure, la Haute-Garonne, etc. On possède encore des

Torque gaulois trouvé à Caranda.

(Collection Moreau.)

Bracelet en or ciselé et repercé trouvé à Pont-Audemer.

(Cabinet des Médailles.)

diSqUes en or, trouvés dans les Côtes-du-Nord, des boucles d’oreilles tour nies par les tumuli de Saint-Jean-sur-Tombe et de Vitry-lez-Reims, des bracelets et des torques provenant de Somme-Tombe (Marne), de Schwarzenbach (Prusse rhénane), de Waldalgesheim et de Durkheim (rive "anche du Rhin), de Rodenbach. Enfin, n’allons pas oublier la collection de bijoux gaulois que M. Moreau a réunie dans ses fouilles de Caranda, etc. y est-il pas curieux de constater que toutes les régions de l’ancienne Gaule sont abondamment représentées dans cet inventaire posthume?

Comme cela se produit cà l’origine de toutes les civilisations1, la décoration des plus anciens de ces joyaux se compose surtout de dessins géométriques, toujours ingénieux, souvent élégants et en tout cas bien appropriés à la forme de l’objet. Mais les tombes gauloises, dès les temps héroïques, offrent celte curieuse particularité que, dans l’accumulation des ex-voto déposés autour de la dépouille des grands chefs, on rencontre, au milieu de bijoux autochtones, un certain nombre de pièces exotiques.

Parfois la présence sur certains vases de zones d’animaux passants (et notamment de lions et de tigres) semble assigner à l’objet décoré une origine phénicienne. Plus souvent le caractère de l’ornementation est gréco-étrusque. Tel ce curieux vase de Grœchwyl (canton de Berne), découvert en 1851 dans un tumulus, au milieu des débris d’un char, d’armes et de fibules en bronze émaillé, et qui , haut de près de 0m,60, présente sur le col une divinité ailée, qu’on croit être la Diane asiatique, adorée à Clusium en Etrurie. Tels aussi ce vase surmonté d’un coq, trouvé aux environs de Chàlons; ce magnifique œnochoe, dont le goulot est garni de lions et dont les anses sont attachées par deux antilopes, que le tumulus de Weisskirchen, dans la vallée de la Sarre, recélait au milieu d’armes gauloises; et enfin cet autre œnochoe de Schwarzenbach, dont le caractère étrusque paraît incontestable.

Supposer que ces remarquables exemples d’un art si avancé furent

L Voir : Art à travers les mœurs, ch. ix, p. 91. — John Lubbock, V Homme préhistorique, Introduction, p. 15 et 22.

Bracelet gaulois trouvé à Réallon (Hautes-Alpes). (Musée de Saint-Germain.)

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sans influence sur la production de nos lointains ancêtres, ce serait mal les connaître. César, témoin irréfutable, avait remarqué, dès son entrée en Gaule, que ces fiers guerriers, obstinés dans la lutle, ardents à la bataille, s’appropriaient fort bien les inventions des peuples étrangers et s’accommodaient à leurs mœurs, surtout dans tout ce qui concerne l’amour du luxe et du plaisir1. De nos jours, la science archéologique a rapproché avec beaucoup de sagacité certains bijoux gaulois des bijoux asiatiques — les bracelets notamment — et l’on a établi sans trop de peine qu’il y avait entre leurs types principaux un peu plus qu’une vague ressemblance.

On a constaté également que les

Bracelet gaulois trouvé à Caranda.

(Collection Moreau.)

casques coniques des Gaulois rappelaient par plus d’un point les casques

Scythes et les Perses2. Mais dans l’esprit de nos lointains

assyriens et les tiares portées par les quelques souvenirs qu’aient pu laisser aïeux leurs triomphales excursions chez les peuples d'Asie, l’influence de ces peuples fut de bien peu d’importance, à côté de l’action ancienne et persistante que Rome et l’Italie exercèrent directement sur la Gaule. Cette action s’était môme fait sentir longtemps avant que les Romains eussent songé à la conquête du pays. La pénétration s’opéra presque sans effort, par une sorte d’infiltration latente; si bien que l’annexion morale précéda de près d’un siècle l’annexion politique consommée par César. Comme le remarquait si justement notre ami regretté Benjamin Fillon : « Trop prompte fut la romanisation des provinces les plus éloignées des Alpes, pour ne pas supposer que, dans

Bracelet gaulois trouvé à Caranda.

(Collection Moreau.)

L Commentaires } liv. III, ch. i.

2. Salomon Reinacit, Catalogues du musée des antiquités nationales, p. 149,

quelque repli secret du cœur de beaucoup des .vaincus, les vainqueurs avaient eu de longue date un allié latent, gagné à leur cause1. »

Celte importante constatation, confirmée au surplus par la plupart des écrivains qui ont étudié cette période si curieuse de notre histoire2, explique comment, moins d’un siècle après l’organisation de la Gaule en provinces romaines, la campagne se trouva partout couverte de maisons et de villas bâties, décorées et meublées à l’imitation de celles d’Italie; et comment des villes, au nombre de cent quinze, pourvues de temples, de cirques,

Lulèce situés au milieu de notre vieux quartier latin, attestent encore aujourd’hui cette assimilation et cette transformation singulières, surprenantes par leur rapidité, étonnantes par leur splendeur.

Nous avons, au surplus, un témoin oculaire de cette évolution si complète. Sidoine Apollinaire, Lyonnais de naissance, Romain par ses alliances, évêque par occasion et poète par goût, nous décrit avec une aimable et indiscrète complaisance, en vers et en prose, la vie patricienne de ce temps3. Nous y voyons que, dans le monde gallo-romain, le luxe personnel, chez les hommes aussi bien que chez les femmes, égalait celui de tout autre peuple, et qu’il était supérieur au luxe de Rome en ses premiers temps. v\u besoin, le coffret antique trouvé à Lyon en 1839 suffirait à nous

1. B. Fillon, l’Art romain et ses dégénérescences, dans les Beaux-Arts et les arts décoratifs à l’Exposition de 1878, t. II.

2. V. de Belloguet, Civilisation des Gaulois. — Henri Martin, Hist. de France. — Fustel de Coulanges, Hist. des constitutions politiques de l’ancienne Gaule. — Baudrillart, Hist. du luxe, elc.

3. Voir ses Panégyriques, Epithalames et Lettres, traduites en français par Sauvigny, 1787.

La patère de Rennes.

(Cabinet «tes Médailles.)

de basiliques, ornées d’arcs de triomphe, de colonnes, de sLatues, offraient autant de réductions de la ville éternelle. Les amphithéâtres de Nîmes, de Fréjus, d’Arles, de Narbonne, les arènes de Bourges, de Cahors, de Paris, les arcs de triomphe d’Orange, de Carpentras, de Saint-Remi, de Cavaillon, les portes triomphales d’Autun et de Reims, les théâtres d’Arles et d’Orange, la Nymphée de Nîmes, son temple de Diane et sa Maison carrée, le pont du Gard, le temple de Livie à Vienne, les thermes de l’antique

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édifier sur la parure des Gauloises de cetle époque. Rien n’y manque. Boucles d’oreilles, bagues, bracelets et colliers garnis de pierres précieuses, l’attirail est complet. A défaut de cet irréfutable témoignage, la fameuse pierre tombale de Blusius, découverte en 1848 à Weisenau1 2, les sculptures de Sens et le sarcophage de Clermont, qui nous montrent d’élégantes Gallo- Romaines ornées de bracelets et de colliers, nous diraient assez de quelle recherche d’ajustements nos aïeules étaient alors capables.

Le bouclier de Scipion (Cabinet des Médailles).

L’art de travailler les métaux, poussé déjà si loin en Gaule, ainsi que nous avons pu le constater, avait de la sorte atteint une perfection qui ne devait pl us guère être dépassée. Aux juments indomptées et aux sangliers en bronze doré, dont les adversaires de César surmontaient leurs enseignes — spécimens encore rudimentaires d’une métallurgie manquant d’esthétique et dépourvue de modèles- — s’étaient substituées une foule de statues aux formes élégantes, aux gestes sobres, aux attitudes recueillies,

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