Conservée actuellement au musée de Mayence
2. Voir au musée de Saint-Germain les nombreuses enseignes gauloises conservées dans la salle XV, et notamment les chevaux trouvés à Compiègne, à Lyon (dans le Rhône) et dans le département de Lot-et-Garonne; les sangliers de Cahors et des anciennes collections Gréau et Janzé.
dont, la dignité un peu froide rappelle l’art romain en son meilleur temps. Le Jupiter du Vieil-Évreux, l’Apollon de Lillebonne, les bustes d’Auguste et de Livie découverts à Neuilly-le-Rëal (Allier), celui d’Octavie trouvé à L.von. la statuette d’Annecy, cent autres bronzes du même âge et de même provenance, montrent assez à quelle délicate perfection était parvenue la statuaire gallo-romaine.
Mais c’est particulièrement dans le travail des métaux précieux qu’excellaient nos prodigues ancêtres, amoureux surtout des orfèvreries somptueuses et des fastueux bijoux. Le musée lapidaire de Lyon conserve des épitaphes de ciseleurs sur argent; c’est dire assez en quelle estime on tenait, dans nos provinces, ces artistes considérés ailleurs comme des mercenaires. Malheureusement, la valeur intrinsèque de ces beaux ouvrages devait amener leur fatale destruction. Ce n’est plus en effet dans les tombeaux fouillés et profanés que nous devons chercher les preuves de leur admirable savoir faire. Il faut se fier au hasard heureux, qui fait découvrir de loin en loin des trésors enfouis prudemment par des patriciens ou des prêtres pour les dérober au pillage, ou encore quelques dépôts ou cachettes, dans lesquels les marchands, aux jours de crise, dissimulaient les objets qu’ils se proposaient de venir reprendre plus tard.
Des dépôts de ce genre, retrouvés à Larnaud (Jura) en 1867, à Réallon (Hautes-Alpes) en 1870, à Petit-Villatte (Cher) en 1884, montrent que ces dissimulations mystérieuses, dictées par la plus naturelle prudence, furent en usage sur presque toute l’étendue de notre territoire. La découverte plus intéressante encore des riches trésors de Bernay, de Chaource, de Notre-Dame d’Alençon, d’Hildesheim, ou celle de chefsd’œuvre isolés, comme la patère de Rennes, le délicieux vase d’Alise, le disque connu sous le nom de bouclier de Scipion, etc., nous font amèrement regretter la destruction d’une multitude d’autres ouvrages aussi parfaits, honneur de l’orfèvrerie gallo-romaine, mais qui n’en furent pas moins brisés impitoyablement et refondus.
Nous avons la preuve, en effet, que, durant tout le Moyen Age, un nombre considérable d’autres trésors, plus précieux, plus importants, furent mis accidentellement au jour et irrémédiablement détruits. Au besoin, l’aventure invraisemblable arrivée à Contran, roi d’Orléans, en fournirait la preuve. Un jour que ce prince s’était assoupi au pied d’un arbre, un de ses officiers vit sortir de la bouche du roi « une bestelette de telle semblance comme un lézard ». Cette « bestelette » se dirigea vers un ruisseau qu’elle voulut franchir. Pour lui faciliter le passage, l’officier plaça son épée nue en travers du ruisseau. Le lézard, une fois de l’autre côté, se dirigea vers un monticule à la base duquel il pénétra
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LE TRÉSOR DE B E R N A Y. — CaiUet </eJ .VfccAiû
L’ORFEVRERIE GAULOISE
par une petite cavité. Étant ressorti, il revint et rentra clans la bouche du roi, qui n’avait point cessé de dormir. Celui-ci, réveillé, raconta qu’en songe il s’élait dirigé vers un fleuve, l’avait traversé sur un pont de fer eL
qu’au pied d’une montagne il avait découvert « plus de richesses que nul ne pourroit priser, et les trésors des anciens pères qui là dedans sont reposés ». L’éminence où le lézard avait pénétré fut alors fouillée. On y trouva une merveilleuse quantité d’orfèvrerie ancienne, et Gontran en fit faire une châsse magnifique, qu’il se proposait d’envoyer à Jérusalem, mais qui fut attribuée à l’abbaye de Saint-Marcel, près de Chalonsur-Saône1.
Dépouillons pour un instant ce récit de ses circonstances fabuleuses et, par conséquent, invraisemblables. Négligeons le lézard, oublions le songe et ses accessoires, il nous reste la découverte d’une de ces cachettes renfermant un trésor, où l’or et l’argent étaient, suivant l’expression du chroniqueur, « en si grant masse que n’estoit merveille si non », et qui fut malencontreusement détruit pour être converti en argenterie religieuse. Veut-on un autre exemple de ces trouvailles ? Ce lut le désir de s’emparer d’un trésor de ce genre qui amena, devant « le chastel de Chauliez2 », la mort de Richard Cœur de Lion. « La raison pour quoy il ot ce chastel assiz (assiégé), raconte le chroniqueur, si fut pour ce que un chevaliers du pais avait trové un trésor en terre, et cel trésor, si corne l’on disoit, si estoit un empereres (empereur) de fin or, sa famé, si fil et ses filles et luit séoient à table d’or3; si c’étoient lettres escrites qui donnoient à entendre à cens qui les lisoient, qui cil empereres avoit esté, et corne grant tems estoit coruz (écoulé) [de]puis que il régna4. » La trouvaille était digne de
1. Grandes chroniques de France selon ce qu’elles sont conservées à l’église de Saint-Denis en France, publiées par Paulin Paris, 183G, liv. II, ch. xxiv.
2. Castrum Lucii de Capreolo, vulgairement appelé Chalus-Chabrol.
3. C’est-à-dire que ce groupe représentait toute une famille impériale assise sur une terrasse.
4. La Chronique de Rains, publiée par Louis Paris (1837), prétend (ch. x) que Richard trouva la mort devant les murs de Loches.
Bassin à pieds. (Trésor d’Hildesheim.)
Gobelet et soucoupe.
(Trésor d’Hildesheim.)
tenter u a -'ranci prince. Richard voulut l’avoir; il y laissa la vie.
Combien d'autres, plus prudents que le châtelain de Chauliez, craignant d’attirer l’attention des puissants sur leurs découvertes, détruisirent clandestinement les précieuses orfèvreries, qu’une chance heureuse avait mises entre leurs mains! Combien convertirent, sans scrupules, en lingots des chefs-d’œuvre d’art et de goût, qui seraient aujourd’hui d’un prix inestimable! Les quelques spécimens que nous venons de citer à l’instant donnent, en effet, la plus haute idée de la perfection du travail de l’or et de l’argent, en Gaule, aux premiers siècles de notre ère.
L’admirable patère en or massif découverte à Rennes en 1764, et qui
constitue un des joyaux les plus appréciés de notre Cabinet des Médailles, peut être rangée parmi ces œuvres presque parfaites qui marquent l’apogée d’un art L Son emblema, ou cercle central, représente, en un délicat bas-relief, la Lutte de Bacchus et d’ Hercule, curieuse allégorie de la Force domptée par le Vin, et qui convient on ne peut mieux à un vase libatoire.
Autourdecetm#/e;;/a règne une frise charmante, chargée de compléter le sens de la composition centrale. Enfin, dans le bord extérieur de la coupe, se trouvent serties seize monnaies d’or de l’époque des Antonins, qui datent exactement cette pièce admirable et d’une inappréciable valeur. Non moins remarquable, quoique d’un art moins relevé, est le grand disque de 0m,60 de diamètre, trouvé dans le Rhône et improprement dénommé le Bouclier de Scipion — nom étrange et résultant d’une interprétation erronée de la scène qu’on y voit représentée. — Il semble, en effet, qu’au lieu de la Continence de Scipion , il faille découvrir, dans ce vaste bas-relief à grands personnages, une de ces scènes homériques si chères aux orfèvres antiques : Briséis rendue par Agamemnon à Achille.
Les figures traitées en très bas-relief, un peu lourdes de formes, plus épaisses et moins souples, n’ont pas assurément l’élégante distinction de celles qui ornent la patère de Rennes; mais l’exécution, quoique inférieure,
Coupe représentant Minerve assise.
(Trésor d’Hildesheim.)
1. Voir p. 38. — Celte pièce magnifique ne pèse pas moins de 1,316 grammes.
L’ORFÈVRERIE GAULOISE 43
n’en décèle pas moins l’intervention d’artistes expérimentés, et d’une habileté accomplie. Quant au ravissant petit vase en argent repoussé découvert aux environs de l’antique Alésia1, dans les fossés de circonvallation creusés par ordre de César, il compte parmi les objets les plus précieux du musée
de Saint-Germain, et c’est à juste titre. Au double point de vue de la facture et de la forme, il est difficile de rêver rien de plus délicat et de mieux compris. Les proportions en sont heureuses, le dessin charmant, et l’ornementation, faite d’une légère guirlande de feuillages et de baies, est d’un travail absolument supérieur.
Mais la légitime admiration provoquée par ces œuvres hors de pair ne saurait faire oublier l’intérêt exceptionnel qui s’attache aux trésors de Bernay et d’Hildesheim. Ce dernier, le plus récemment mis au jour, est à tous les points de vue le plus considérable. Il ne comprend pas moins de soixante-dix pièces, vases de service et d’apparat, vaisselle de décoration et d’usage, gobelets, bassins, trépieds, candélabres, etc., et presque tous ces beaux objets sont d’une importance capitale. Lorsqu’en 1869, un heureux hasard fit retrouver ce merveilleux trésor, on crut d’abord qu’on venait de mettre la main sur une partie de l’argenterie du trop fameux Varus, défait et massacré par les Germains en l’an IX de notre ère. Un examen plus attentif ayant démontré qu’un certain nombre de ces objets étaient d’un travail sensiblement plus récent, on dut renoncer à cette hypothèse. Quoi qu’il en soit, — el bien que de facture inégale, — ces belles orfèvreries n’en restent pas moins d’un prix inestimable.
Si le gobelet décoré d’une de ces zones d’animaux qui rappellent les modèles chers à la Phénicie, quoique fort curieux, peut paraître d’une exécution encore rudimentaire; par contre, les cratères et les bassins enrichis de feuillages et de masques sont d’un très beau style; la coupe ornée des bustes d’Alys et de Cybôle est d’un
Passe décorée de feuillage.
(Trésor d’Hildesheim.)
L Aujourd’hui Alise-Saintc-Reine (Côte-d’Or).
I ,.;-lVaii absolument supérieur. Quant aux coupes représentant Minerve assise et Hercule enfant étouffant des serpents en ses mains déjà formidables, elles peuvent supporter la comparaison avec les œuvres les plus achevées de la Grèce.
Moins importantes au point de vue de l’art sont assurément les soixante pièces découvertes en 1830 au Villeret (Eure), sous les ruines d’une villa gallo-romaine, et qui, conservées au Cabinet des Médailles, sont connues, dans le monde des archéologues, sous le nom de trésor de Bernay. Ces belles argenteries, dont le poids dépasse vingt-cinq kilos, garnissaient le sacellum d’un sanctuaire de Mercure. Gomme celles d’Hildesheim, elles sont d’époques différentes et de mérite inégal. Parmi les plus remarquables, il faut citer deux statuettes de Mercure en argent repoussé, et quatre hvdries, ornées les unes de scènes homériques, les autres de sujets mythologiques, traduits en haut-relief. La forme excellente, quoique un peu lourde, de ces quatre vases et leur savante exécution les rapprochent des meilleures orfèvreries romaines du premier siècle de notre ère. Une vaste patère à godrons, dont l’ombilic représente une Omphale; des disques, des lasses, des casseroles à large manche aplati en manière d’oreille; un récipient en forme de gobelet complètent ce trésor, dont les pièces, uniformément exécutées au repoussé, sont décorées d’ornements de rapport, fondus et repris au ciselet par des artistes très hardis et fort habiles L
La supériorité de ces beaux ouvrages, attestée par les nombreux dessins qui accompagnent notre texte, nous permettra de passer rapidement sur deux autres groupes de vases et d’objets usuels, également en argent, provenant de Notre-Dame d’Alençon et de Chaource, réunions intéressantes assurément, mais infiniment moins précieuses que celles dont nous venons de parler.
Le trésor de Chaource, découvert à Montcornet (Aisne), est conservé aujourd’hui au British Muséum A l’exception d’un seau orné d’incrustations et de reliefs en or, d’une patère représentant un Mercure et d’un bol à vin godronné, il ne compte guère de pièces offrant un caractère d’art prononcé. Quant au trésor de Notre-Dame d’Alençon, que l’on peut
!. A propos de ces belles argenteries d’Hildesheim et de Bernay, il n’est pas sans intérêt de constater que la plupart des pièces dont sont composés ces trésors portent, suivant l’usage antique, et poinçonnée en un endroit peu apparent, l’indication de leur poids, ce qui permet de constater tout de suite leur valeur intrinsèque. Ainsi que le remarque M. de Lasteyrie ( Hist . de l’orfèvrerie, p. 43) : « Cette indication prouve qu’à cette époque, les trésors d’orfèvrerie constituaient pour leurs heureux propriétaires une sorte de réserve, de placement de l’épargne, dont on était bien aise de pouvoir à tout moment constater la valeur. » On se souvient que nous avons appelé l’attention sur ce fait si important dans notre premier chapitre.
2. On en peut voir une reproduction galvanoplastique au musée de Saint-Germain. Un certain nombre de pièces du trésor d’Hildesheim ont été également reproduites par la maison Christofle.
L’ORFÈVRERIE GAULOISE
voir au Louvre dans la salle des Bijoux , sans contester le très réel intérêt qui s’attache à sa découverte, il faut bien convenir que, rapproché des belles argenteries d’Hildesheim et de Bernay, il se trouve relégué au troisième plan. Ses masques étranges et barbares, ses statuettes encore primitives, non plus que ses orfèvreries d’usage, ne sauraient supporter une comparaison sérieuse avec les admirables ouvrages que nous venons de décrire. Aussi bien comme pureté et comme beauté de formes que comme finesse d’exécution, leur infériorité est malheureusement incontestable.
Un dernier point reste à élucider à propos de ces précieuses orfèvreries, c’est la part qui, dans leur confection, revient à l’industrie gauloise. Doit-on, avec certains auteurs, contempteurs décidés de nos arts et de notre industrie nationale, prétendre que toutes celles d’entre ces pièces qui présentent un caractère d’art élevé sont assurément d’origine grecque ou romaine, et furent importées de Grèce ou d’Italie? Doit-on, au contraire, revendiquer pour nos ancêtres la paternité de tous ces ouvrages, quelles que soient du reste leur valeur artistique et leur finesse d’exécution? C’est là, il faut bien en convenir, une question épineuse, malaisée à résoudre et qui pourrait être longtemps controversée, sans que la lumière apparaisse complète et décisive. Ce que nous avons dit de l’habileté indiscutée des Gaulois à travailler les métaux précieux et de leur facilité à s'assimiler les connaissances et les procédés étrangers rend la seconde opinion défendable. La première peut être également soutenue. Le plus prudent, croyons-nous, serait d’établir une sorte de compromis entre ces deux façons de voir un peu trop exclusives, et d’attribuer à la production romaine l’introduction en Gaule des modèles, à l’orfèvrerie gauloise l’exécution de copies rappelant à s’y méprendre les originaux.
Une constatation, au surplus, va montrer combien celte supposition peut être tenue pour plausible. Parmi les pièces du Trésor de Bernay, il en est plusieurs qui sont chargées d’inscriptions votives. Celles de ces inscriptions qu’on croit les plus anciennes portent des noms romains;
Coupe représentant Bacchus enfant.
(Trésor d’Hildesheim.)
relies qu’on estime les plus récentes, des noms gaulois. Cette substitution est assurément curieuse. En même temps qu’elle caractérise l’origine des offrandes faites à Mercure, elle atteste une fois de plus cette pénétration de mœurs, ce mélange intime de civilisation, que nous avons signalés après tant d’autres auteurs, et sur lesquels, au surplus, il ne nous déplaît pas de revenir.
Ainsi on peut admettre que les premières pièces offertes au dieu, le lurent par des Romains qui les avaient apportées d’Italie, et les dernières par des Gaulois, qui les avaient fait fabriquer sous leurs yeux. A moins que, s’appuyant sur une constatation subtile de sentiments essentiellement humains, on ne prétende assigner à toute cette argenterie de Bernay une origine purement locale. La vanité, en effet, ne perd jamais ses droits. Si l’homme trouve naturel de faire coûteusement venir de pays lointains ce qui peut rehausser le faste de sa maison ou augmenter le prestige de sa personne, par contre, il semble moins probable qu il se mette en liais de voyages et de négociations pour offrir quelques ex-voto d’argent à un petit sanctuaire de province.
Vase orné de masques.
(Trésor d’Hildesheim.)