CHAPITRE DEUXIÈME
dart£ F Antiquité
L’orfèvrerie en Égypte. — Parures et joyaux.
Le Tabernacle et le Veau d’or. — L’orfèvrerie chez les Assyriens. Les fastes de Sargon et la Tour de Babel.
Médes, Perses et Phéniciens.
L’orfèvrerie grecque au temps d’Homère. — Le trésor d’Atrée.
Les lois de Solon. — La sculpture chryséléphantine. L'orfèvrerie à Rome. — Débordement du luxe dans la ville éternelle.
ien que cette étude soit exclusivement consacrée à l’Orfèvrerie française, encore est-il indispensable, avant de nous renfermer strictement dans les limites de notre sujet, d’indiquer, en quelques lignes, comment l’art qui nous occupe, grandit et se développa dans les pays auxquels nos ancêtres devaient forcément emprunter, avec certains procédés de fabrication, des exemples et une inspiration qui ne pouvaient manquer d’influer sur leur production nationale.
De ces pays précurseurs du nôtre, celui qui nous apparaît, dans les temps les plus lointains, comme le grand initiateur des peuples occidentaux, c’est l’Égypte. En 1878, contemplant les trésors exhumés par Mariette Bey et exposés au Trocadéro, Renan disait qu’en ce qui concerne les différents arts pratiqués sur les bords du Nil, le mot « archaïsme » est sans signification. Ce que nous sommes tentés de considérer comme un point de départ doit être, en effet, regardé comme l’apogée d’une civilisation, dont les bégayemenls, sans aucun doute, resteront éternellement mystérieux. Aux temps les plus reculés qu’il nous est permis d’interroger, les Égyptiens étaient déjà parvenus à un tel degré de perfection, dans l’art de fondre et de repousser les métaux, et dans l’art de les ciseler, qu’au dire
s c-, rivains les plus compétents « un ouvrier très habile pourrait seul, de nos jours, tenter de les égaler1 ».
En quoi consistait au juste l’orfèvrerie proprement dite des Égyptiens? .Nous sommes insuffisamment renseignes sur ce point. La Bible nous apprend (pie Joseph fit cacher son gobelet chargent dans le sac de son frère Benjamin. Plus loin, elle rapporte qu’avant de commencer leur exode, les
Hébreux empruntèrent à leurs voisins et à leurs amis tous les vases d’or et d’argent qu’on leur voulut bien confier2. On peut conclure de ces deux passages que les Égyptiens de distinction buvaient et mangeaient dans de la vaisselle plate ou montée.
Malheureusement, toute cette argenterie a disparu sans laisser de traces, et, à l’exception de quelques vases d’argent décorés de feuilles de lotus, découverts à Tell-el-Tmai (l’antique Thmuis) et conservés au musée du Caire, on ne possède rien ou presque rien de cette orfèvrerie primitive. Mais si la vaisselle profane ou sacrée nous fait défaut, il n’en est pas de même des bijoux, qui, ensevelis avec leurs possesseurs, sont demeurés cachés jusqu’au jour où la science profanatrice a rendu au jour les dépouilles des princes et des rois. L'habileté si vantée des orfèvres égyptiens se manifeste ici d’une façon triomphante, et les témoignages, par milliers, viennent attester leur surprenante ingéniosité. Au Louvre, une profusion de bagues, de pendants d’oreilles, de bracelets, de colliers démontrent que l’attirail dont les belles dames de Thèbes, de Memphis, d’Éléphantine se servaient pour relever l’éclat de leur beauté ne le cédait en rien à celui dont peuvent s’enorgueillir nos élégantes Parisiennes. Encore ne connaissons-nous de ces joyaux que ceux qu’on croyait convenable de confier au cercueil. Peut-être en existait-il d’autres, plus précieux et plus riches, que les vivants se réservaient pour éblouir le peuple, habitué à juger de la puissance et de la gloire de ses princes, d’après la magnificence et l’éclat de leur parure.
Quoi qu’il en soit, dès cette époque, l’art de fondre, de marteler, de ciseler, de souder les métaux se compliquait de celui de tailler, de graver et d’enchâsser les pierres précieuses. Au dire de Pline, les émeraudes, les diamants, les topazes, dont on se servait pour les ouvrages de bijouterie et dont on confectionnait les cachets, les amulettes, les scarabées, les
F Fontenay, les Bijoux anciens et modernes, p. 312. 2. Genèse, ch. n, v. 44. — Exode, ch. xi, v. 2.
cylindres, étaient tirés d’Éthiopie. Plus loin, nous apprendrons du philosophe Théophraste que les Anciens attribuaient à ces pierres des vertus cachées. Pour le moment, bornons-nous à constater que, parmi les joyaux si nombreux conservés au Louvre, les deux naos catalogués sous les numéros 523 et 524, avec leurs gros scarabées de lapis et de basalte vert, encadrés par le portique traditionnel, aussi bien que le grand pectoral de Ramsès II (521) où se trouvent enchevêtrés un vautour et un uræus audessus desquels plane un épervier; ou encore le naos (534) figurant un oiseau de proie aux ailes éployées; constatons que tous ces bijoux, rehaussés de pierres dures et de verres colorés enchâssés dans des alvéoles d’or, dénoncent une habileté de main surprenante. Si l’on rapproche ces belles pièces de l’arsenal de bijoux découverts à Karnak, dans le cercueil en bois doré de la reine Aah-Hotep, mère du fondateur de la XVIIIe dynastie; de son pectoral représentant, au centre, Amosis debout recevant l’eau de purification, qu’Ammon et Phré versent sur sa tête ; de son diadème accosté de petits sphinx et incrusté de lapis; de son collier tressé de fils d’or, de ses bracelets, et surtout de cette barque symbolique chargée de porter les morts aux régions d’où nul n’est revenu, il faudra bien reconnaître que les éloges prodigués par nos orfèvres modernes à ces lointains précurseurs n’ont rien d’excessif'.
On voit par là que les Hébreux, lorsqu’ils abandonnèrent l’empire des Pharaons pour se mettre à la recherche de la Terre Promise, avaient eu tout le loisir, durant leur longue captivité, d’apprendre à façonner avec art les métaux précieux; et leur initiation dut être d’autant plus rapide, que les femmes israéliles n’avaient point attendu le séjour en Égypte pour apprécier les bijoux. C’est, en effet, par un présent de celte nature
1. Pline, Hist. nat., liv. XXXVII, ch. xv. — Théophraste, Traité des pierres, p. 18 et 21. — Baudrii." lart, Histoire du luxe, t. I, p. 200. — Pierrct, Dictionn. d’archéologie égyptienne. — Perrot et Chipiez, l'Art dans l'antiquité, t. 1 ; Égypte. — Fontenay, les Bijoux anciens et modernes.
Pectoral de Ramsès 11.
, u Kiiézer su! se concilier les bonnes grâces de Rebecca; et Thamar, avant d’écouter les propositions de Juda, avait exigé qu’il lui offrît une
bague b
\e soyons donc pas étonnés que, fugitifs et livrés à eux-mêmes, les Hébreux se soient trouvés en élat de mènera bien la magnifique fourniture d’orfèvrerie, dont le Seigneur, en personne, remit la commande à Moïse.
Mais ici il convient de s’arrêter un instant. Les minutieux détails de cette commande, unique en son genre, qui ne remplissent pas moins de sept chapitres de YExode, sont pour nous d’un intérêt capital. Ils nous apprennent, en effet, en quoi consistait la parure d’un sanctuaire seize cents ans avant l’ère chrétienne. Dans ce texte si précis, aucune des particularités essentielles n’est omise : dimensions de chaque objet, façon dont il doit être exécuté, quantité et nature des matériaux à employer, tout est indiqué avpc un soin méticuleux, avec une attention spéciale. L’Arche d’alliance, longue de deux coudées et demie, large et haute de trois demi-coudées, sera, comme nos châsses du Moyen Age, faite en bois revêtu à l’intérieur, ainsi qu’à l’extérieur, de plaques d’or pur. Elle sera, en outre, surmontée d’une de ces couronnes votives comme celles que nous retrouverons plus lard dans le temple de Delphes, et comme celles qui composent encore le trésor de Guarrazar. Le propitiatoire, pareillement long de deux coudées et demie sur une coudée et demie de large, sera, lui aussi, exécuté avec l’or pur. A chacune de ses extrémités se dressera un chérubin d’or « d’ouvrage fait au marteau », et dont les ailes éployées seront assez vastes pour recouvrir la table tout entière... La commande comprenait encore une autre table décorée de plaques d’or, des tasses, des bassins, des gobelets, des plats, des lampes, des moucheltes, et enfin le fameux chandelier à sept branches, dont, les moindres ornements sont décrits avec une étonnante précision. Et ce n’est pas tout. Pour maintenir le pavillon destiné à abriter le tabernacle, il est fait mention d’anneaux et de crampons d’or,
Pendant de col égyptien.