Grandes chroniques, liv. Il, ch. ior, xvir et xxiv
richesses au clergé. Passant par Noyon, la reine Radegonde abdique sa couronne entre les mains de l’évêque, pour prendre l’habit de religieuse, et dépose sur l’autel ses joyaux. Ornements de tète, diadème, bracelets, agrafes, anneaux, boucles ornées de pierreries, elle offre tout à Dieu. Il n’est pas jusqu’à sa lourde ceinture d’or qu’elle ne brise de ses propres mains pour en distribuer les débris aux pauvres1.
Bru nehaut elle-même, pour employer le langage du temps, « ne fu pas si defresnée de tout en tout, que elle n’eust en granl révérence les églises des saincts et sainctes que le roy et les preudomes avoient fondées ». Elle édifia, notamment, le monastère de Saint-Vincent à Laon, à Autun, l’abbaye de Saint-Martin, et enrichit nombre de sanctuaires dédiés à ce dernier, « car tous jours se fioit plus en luy et plus le réclamoit que nul aultre des saints.. Tant fonda d’esglises et d’autres édifices, qui sont au royaume de France, ajoute notre chroniqueur, que on ne trouveroit pas légièrement que une seule femme en eust tant édifié en son temps2. » On comprend mieux, après cette énumération, la plainte amère de Chilpéric : te Toutes nos richesses descendent aus eglyses. Clers et prélas régnent et sont honorés sur toutes autres gens3. » Mais la plainte, pour légitime et fondée qu’elle pût paraître, ne fut guère entendue. En tout cas, elle ne ralentit pas ce pieux élan. Le propre fils de Chilpéric, Clotaire II, comme ses prédécesseurs, « essauça et enrichi de grans dons » la Sainte Église et ses ministres, et fut encore dépassé, dans cette voie généreuse, par son successeur, Dagobert Ier.
Ce dernier roi, qui eut pour précepteur saint Ernoul et pour ministre saint Éloi, avait été, dans sa jeunesse, protégé contre le courroux de son père par la miraculeuse intervention de saint Denis et de ses deux compagnons, Éleuthère et Rustic. A peine monté sur le trône (632), il résolut d’acquitter royalement sa dette de reconnaissance et d’orner dignement la maison où il avait trouvé, en des temps néfastes, asile et protection. Il élève donc cette basilique qui va prendre le nom du plus illustre des trois saints. Il loge leurs ossements dans de belles châsses ornées de « fin or » et de pierres précieuses, et, afin de recevoir les offrandes que viendront déposer les gens désireux de plaire au roi, il établit à la porte un tronc en argent massif, que les écrivains du temps désignent sous le nom poétique de ga\ophihk ; de plus, luxe suprême, inouï, inconnu
1. V. Fortunatus, Vita S. RadegonJis , apucl Scrip. rer. gallic. et franc., t. III, p. 456.
2. Aimoin, Gesta reg. franc., liv. III, ch. lxxi. — Grandes chroniques, liv. III, ch. v, vm et xxn.
3. « Ecce pauper remansit fiscus noster : Ecce divitiæ nostræ ad ecclesias sunt translatæ. » (Grég. de Tours, Hist. eccl. franc., liv. VI.)
4. D. Carpentier, dans son supplément au Glossaire de Du Cange, définit Gazophylacium : «area in qua reponebantur eroganda pauperibus ».
L’ORFÈVRERIE MEROVINGIENNE
jusque-là, il fait revêtir la partie de la toiture du chœur qui doit abriter les « tabernacles des corps saints » d’épaisses lames chargent. Enfin, il charge « Monseigneur sainl Éloy, qui en ce temps esloit le plus soubtil orfèvre qui fust au royaume de France », de forger « une grant croix d’or pour mettre derrière le maistre autel de l’eglyse, la plus riche et la plus soubtille que il povoit pourpenser... Et le saint homme, ajoute le chroniqueur, la fist telle à l’aide de Dieu et de sa sainteté, et de pur or et de pierres précieuses, que l’euvre fait esmerveiller ceux qui la voient, pour l’engin (l’ingéniosité) et pour la soubtillité du saint homme qui la forgea. Car les meilleurs et les plus engeigneux orfèvres qui ore soient témoignent qu’à peine pourroit-on trouver nul, tant fust bon maistre, qui telle euvre seust faire, pour ce mesmement que l’us et la manière de cette euvre est mise en oubli1. »
Nous aurons bientôt occasion de revenir sur ce joyau magnifique et sur l’église qui l’abritait. Pour le moment, il nous faut constater que la piétéde Dagobert, pourgrande qu’elle fût, ne laissait pas que d’être très spéciale. S’il entourait d’une vénération toute particulière l’asile de « ses patrons et deffendeours », s’il voulait que « leur maison » dépassât en magnificence toutes les autres abbayes du royaume; par contre, il s’en fallait qu’il portât un égal respect aux sanctuaires consacrés à d’autres saints. Ce roi si pieux n’hésitait pas, en effet, à rançonner et à dépouiller les églises de son propre royaume pour parer sa basilique préférée. C’est ainsi qu’il se saisit des « portes de cuivre de l’eglyse Sainct Ilaire de Poitiers, moult belles et moult riches ». Il enleva également à celle église la châsse de saint Hilaire, les fonts, qui consistaient en une cuve de porphyre, et un lutrin qu’avait ciselé saint Eloi. Il ne respecta pas davantage le célèbre couvent fondé par sainte Radegonde, où, au milieu d’un luxe
\. Grandes chroniques, liv. V, ch. i à xi. — Aimoin, Gesta. reg. franc., liv. IV. ch. xx. — Gesta Dagoberti, ch. xx à xxv.
Croix de Saint-Marlin de Limoges exécutée par saint Éloi.
abondant, plantureux, l’ancienne reine de France avait mené, en compagnie du poète Venantius Fortunatus, une vie élégante et recherchée, empreinte d'une sensualité délicate1 2.
Fn agissant ainsi, Dagobert ne faisait, au surplus, que se conformer aux habitudes de son temps et aux exemples de ses prédécesseurs. En 531, Childebert envahit l’Espagne, pille les églises et rapporte de son expédition une quantité de vases magnifiques, destinés au service des autels.
(l’est à sçavoir : soixante calices d’or très riches, très prétieux, quinze patènes et vingt textes - d’évangiles. Aucuns disoient qu’ils avoient esté des joyaux de Salomon le roy, car ils estoient de fin or esméré, et aornés de très riches pierres prétieuses, d’œuvre triphoire3. » Huit ans plus tard, Childebert donne gracieusement à l’abbé de Saint-Germain-des- Prés « moult grande partie des ioiaus que il avoit apportés de Thoulèle (Tolède), comme calices d’or, textes d’évangile, et croix d’or d’œuvre merveilleux4 5 ». En 566, Théodebert, fils de Chilpéric, envahit par ordre de son père la Touraine, le Poitou, le Limousin, met à rançon les moines et pille les abbayes, les églises; mais, moins généreux que Chilpéric, il ne restitue rien de ce qu’il a enlevé. Les troupes de Sigebert ayant pénétré en 574 au cœur de la Neustrie, on voit des soldats profaner les lieux saints, s’emparer des pierreries qui recouvraient les corps des martyrs, et décrocher, à coups de lance, les colombes d’or suspendues aux lambris des chapelles. Dix ans plus tard, l’armée que conduit Gondoald ravage les environs d’Agen et incendie le célèbre monastère de Saint-Vincent, après s’être emparée de toutes les richesses de l’abbaye, telles que « crois et calices et ornemens d’autel ». — « Les guerriers francs, dit Augustin Thierry, comme aux premiers temps de l’invasion et sous le moindre prétexte, se reprenaient à piller la Gaule, cherchant l’or jusque dans les tombeaux. » Les Sarrasins qui, un siècle plus tard, remonteront jusqu’à la Loire, ne feront rien de pis3.
1. V. Fortunatus, Opéra , liv. XI, ch. iv à xxxm. — Gesta Dagoberti, ch. xxiv et xxv. — Grandes clu oniques, liv. V, ch. xi.
2. Couvertures de livres enrichies, de pierres précieuses. — Aimoin dit Capsa.
3. Grandes dironiques, liv. II, ch. v. — Le texte d’Aimoin est ici à rapprocher de celui des Chroniques, il nous fait connaître ce qu’on appelait alors « œuvre triphoire ». « Ex vasis quæ dicunt fuisse Salomonis... omnia cum solido fabricata auro, gemmis que ornata opéré inclusorio. » (Aimoin, Gesta franc, reg ., liv. II, ch. vin.) « Opéré inclusorio » veut dire incrustation. Du Cange définit Voptis inclusorium « ornamentum ad oram rei alicujus adtextum », et D. Carpentier, sous Inclusor, écrit : « Qui aliquid includit, sicut aurifaber qui includit gemmam in anulo. » C’est de ce terme que vient notre vieux mot « enclastre ».