Grandes chroniques, liv. II, ch. xv
5. Grandes chroniques, liv. III, ch. ni, et liv. IV, ch. n. — Grégoire de Tours, Hist. eccl. franc., liv. IV. — Adrien de Valois, Gesta franc., liv. IX. — Aimoin, Gesta fraric. reg., liv. III, ch. lxx. — Augustin Thierry, Récits mérovingiens (l" récit). — Reynaud, les Invasions des Sarrasins en France, etc.
L’ORFÈVRERIE MÉROVINGIENNE 55
A ces déprédations, résultat fatal de guerres perpétuelles, conséquence naturelle d’habitudes de rapines, il faut ajouter les destructions raisonnées et voulues, dictées souvent par les préoccupations les plus charitables. Nous venons de voir sainte Radegonde brisant de ses royales
mains ses magnifiques joyaux, pour en remettre les fragments aux pauvres. En 576, saint Germain étant venu demander à Childebert de l’argent pour soulager les infortunes de son diocèse, le roi, qui manquait d'espèces monnayées, entra dans la pièce où « l’avesselement estoit », c’est-à-dire dans le trésor où l’on conservait ses vases les plus précieux. « Il print vaissiaux d’or et d’argent et les despeça, puis les bailla pour donner aus pauvres ». En 584, les gens de Bourges et d’Orléans ayant assiégé Poitiers, l’évêque de cette dernière ville n’hésite pas à dépouiller son église d’un superbe calice d’or, tout couvert de pierreries, pour racheter le pillage et épargner l’exil à ses fidèles. Enfin, en 642, à la suite d’une « merveilleuse famine » qui désola l’Ile-de-France, Clovis II ordonna à l’abbé Àigulphe de faire découvrir la basilique de Saint-Denis, « endroit les fiertés (châsses) que son noble père, le roy Dagobert, avait fait couvrir par dehors d’argent pur, par grant dévotion, et commanda que fust desparti aus pauvres et aus pèlerins1 ».
Au milieu de ces incessantes vicissitudes, qu’étaient devenus tous ces trésors d’art dont nous parlons au précédent chapitre, ces patères, ces disques, ces hydries, ces œnochoes d’un goût si charmant, ces statuettes si gracieuses, ces vases d’une exécution si parfaite, qu’on les pouvait comparer aux plus belles orfèvreries de l’Antiquité? Presque toutes avaient disparu dans le creuset du fondeur, et pour celles qui n’avaient pas été détruites, enfouies dans des cachettes inconnues, elles ne devaient leur salut qu’au secret dont étaient entourés leurs mystérieux asiles. G’esl à peine si l’on en pouvait rencontrer quelque spécimen conservé dans de riches monastères, dans les trésors des rois et les châteaux des leudes.
Encore ces derniers, pour éviter toute réclamation ultérieure, s’empressaient-ils le plus souvent de dénaturer et de transformer en des vases
Agrafe mérovingienne.
(Musée de South Kensington.)
Agrafe mérovingienne.
(Musée de Saint-Germain.)
1. Aimoin, liv. III, ch. xvi et lxvi. — Grandes chroniques, liv. III, eh. v et xxv, efliv. V, eh. xxi.
Agrafe mérovingienne en forme de griffon.
(Musée d’Arras.)
;.u\ les vases d’or et d’argent qui tombaient en leur pouvoir. Les rr \ (Mulical ions, en effet, étaient d’autant plus à redouter que, dès cette époque, les grands seigneurs et les prélats faisaient déjà marquer leur argenterie 1 Malheureusement, les artisans chargés d’opérer ces transformations étaient loin d’égaler en talent et en goût leurs habiles devanciers de la période gallo-romaine.
Il ne paraît pas, en effet, que sous la première race les orfèvres aient été distingués du reste de la domesticité royale.
Compris parmi les serviteurs du roi ou de ses barons, ils habitaient dans les dépendances de leurs châteaux ou palais, et nous les voyons, à Braine, exécutant leurs précieux travaux au milieu des autres ouvriers de la ferme. Le second capitulaire de Dagoberl. dit Loi des Allemands, fixe la composition à payer pour le meurtre d’un orfèvre « qui a fait ses preuves » au même prix que l’assassinat d’un cuisinier, d’un berger, d’un porcher dont le troupeau compte quarante porcs, etc. Grégoire de Tours, il est vrai, nous montre l’ex-comte Leudaste, chassé de Notre-Dame de Paris par ordre de Chilpéric, et, insoucieux du danger qui le
menace, s’arrêtant sur le parvis et sur la place qui conduisait au palais, pour soupeser et marchander les argenteries à l’étalage des orfèvres; mais il ne paraît pas que ces marchands,
quoique libres, aient alors occupé dans la hiérarchie sociale un rang beaucoup plus relevé1 2.
Les artisans dociles et peu considérés, qui travaillaient ainsi sous les
Boucle mérovingienne. (Collection Baudot.)
1. IJn document précieux à bien des titres, le Testament de saint Remy, démontre péremptoirement qu’à cette époque il était d’usage de faire marquer l’argenterie à son nom. Il mentionne en effet, parmi les legs à distribuer à son neveu Pretextatus : « Cocblearia tria quæ sunt suo nonime titulata. » 11 nous renseigne également sur le nombre et la valeur des pièces d’argenterie qu’un prélat possédait à cette époque pour les besoins du culte et pour son usage personnel. Enfin il prévoit un certain nombre de ces transformations dont nous parlons. C’est ainsi que le saint évêque lègue à son successeur un vase d’argent de trente livres, dont il enjoint qu’on fasse des calices et des patènes pour le ministère sacré. De même un vase d’or, du poids de dix livres, provenant de Clovis, sera transformé en calice. Cette dernière prescription fut exécutée et ce calice, longtemps conservé dans l’église de Reims, fut tondu lors de l’invasion des Normands, et servit à racheter des captifs.
2. Baluze, Capitulaire , 1 ,79. 11 est dit dans cette loi : « Si occisi fuerint faber, aurifer, an spatarius qui publiée probati sunt, quadragenta soldis componatur. » — Grég. de Tours, Hist. franc., liv. VI. — Aug. Thierry, Récits mérovingiens (Ier récit).
L'ORFÈVRERIE MÉROVINGIENNE
yeux mêmes de leurs maîtres, étaient-ils au moins incités par ceux-ci à s’inspirer des trop rares chefs-d’œuvre échappés aux causes de destruction multiples, que nous venons de passer en revue? En aucune manière. Le clergé répudiait ces formes et celte ornementation qui rappelaient un culte proscrit. Quant aux seigneurs francs, le farouche mépris qu’ils professaient pour le vaincu leur faisait dédaigner une culture qui n’avait pas préservé celui-ci de la défaite. C’est en vain que les princes de la famille royale, mieux entourés, plus instruits, élevés au milieu des derniers
Grande fibule enrichie de grenats.
(Musée de Saint-Germain.)
vestiges d’une civilisation dont on leur a dévoilé la grandeur, cherchent à réagir contre cette tendance barbare. Les leudes, les barons, les guerriers francs ne veulent rien entendre aux arts de la Gaule romaine. La prédominance de leurs instincts s’accuse à mesure que l’autorité royale s’affaiblit, pour devenir absolue, ainsi que le constate M. B. Lillon, « juste au moment où l’aristocratie, plus rebelle que ses rois à l’influence des idées romaines et chez qui la féodalité était en germe, entra en lutte avec les Mérovingiens, qu’elle ne tarda pas à subalterniser 1 ».
En moins de deux siècles, toute la civilisation gallo-romaine, pour nous servir d’une expression d’Augustin Thierry, est « dévorée par la barbarie franque ». Les arts, parvenus presque à leur apogée, rétrogradent jusqu’à leur berceau, jusqu’à cet ornement géométrique, point de départ de toutes les manifestations artistiques vraiment originales.
Après les déprédations, destructions volontaires ou accidentelles, et transformations sans nombre, dont nous venons de retracer le lamentable
1. Les Beaux-Arts et les arts décoratifs à l'Exposition de 1878, t. II, l'Art romain et ses dégénérescences.
récit, il semble superflu d’ajouter que ce n’est guère sur l’orfèvrerie d’église, ni sur les argenteries de service, qu’il nous est permis de Laser ce sévère jugement. Tout ce qui offrait, comme poids et comme dimensions, une valeur intrinsèque importante, tout ce qui pouvait constituer une réalisation fructueuse fut méthodiquement détruit, et les li és rares pièces alors épargnées furent anéanties beaucoup plus tard, à des époques où l’espril de nos pères, encore fermé au sentiment archéologique, ne consentait à trouver aucun intérêt, artistique, aucune saveur à ces
vieilleries. C’est à peine si les deux objets composant ce qu’on est convenu d’appeler le trésor de Gourdon, découvert aux environs de 1846, le fauteuil dit « de Dagobert » et une petite gondole dont nous aurons occasion de reparler plus loin, peuvent, avec les couronnes votives du trésor de Guarrazar, donner une idée approximative de ce qu’était l’orfèvrerie religieuse et civile durant cette période de près de trois siècles. Encore ces dernières, provenant des rois goths, ne sont-elles pas vraisemblablement de fabrication franque, et quoiqu’un archéologue érudit ait essayé de les rattacher à notre orfèvrerie nationale1, elles ne peuvent nous fournir que des analogies.
Pour les armes, fort heureusement, et surtout pour les bijoux, nous sommes mieux renseignés. Vingt cimetières mérovingiens, explorés depuis un demi-siècle avec un soin minutieux, dix mille tombes fouillées avec des précautions infinies, ont livré un nombre assez considérable d’agrafes, de boucles, de colliers, de plaques, de fibules et de poignées d’épées, pour qu’on ait le droit de préjuger, d’après les façons qu’on donnait alors à la bijouterie, de ce que l’orfèvrerie mérovingienne pouvait être, soit comme travail des métaux, soit même comme décoration. Constatons tout de suite qu’au point de vue des façons, la bijouterie de cette époque atteste un surprenant mélange d’habileté et d’inexpérience, de procédés très perfectionnés et de pratiques absolument enfantines. Sauf pour les agrafes fondues en des
Trésor de Gourdon.
(Cabinel des Médailles.)
1. Voir la Correspondance littéraire, mars 1S59, et pour l’étude de ces joyaux si précieux à tant de titres, F. de Lasteyrie, Description du trésor de Guarrazar ; Paris, Gide, 1860.
L’ORFEVRERIE MÉROVINGIENNE
moules de pierre et exécutées en un bronze facilement fusible, composé ordinairement de quatre parties de cuivre et d’une d’étain, comme « l’airain brillant et sonore » dont parle Homère, c’est le travail du marteau qui domine et qui donne à la pièce sa forme générale et parfois même son ornementation. Celle-ci consiste plus souvent en un décor surajouté, travail d’incrustation, « oeuvre tri— phoire », où le métal précieux se trouve ménagé avec une parcimonie très curieuse, et où l’argent est souvent remplacé par l’étain. D’autres fois, le bijou est de fer revêtu, ou pour mieux dire « doublé », d’une mince feuille d’argent qui, fixée au marteau avec une adresse rare, a été découpée par places, puis usée, et forme ainsi des dessins rappelant par leur aspect les riches damasquinures de l’Orient.
Dans les bijoux en or — du moins dans ceux qui sont parvenus jusqu’à nous — on retrouve ce même soin de stricte économie, et cette parcimonie est d’autant plus remarquable que ces joyaux devaient appartenir à des personnages riches et puissants. La plupart des fibules, notamment, sont faites de deux disques indépendants. L’un, plat et résistant, en argent ou en bronze, porte l’épingle ou la broche. L’autre, en or, généralement bombé, est si mince qu’il en reste presque flexible, et l’intervalle entre ces deux disques, réunis à leurs bords par un travail de sertissure, est rempli d’un ciment assez dur qui soutient la feuille d’or et l’empêche de s’aplatir.
Nombre de ces joyaux empruntent l’éclat de leur décoration à des cabochons de grenat, d’améthyste, de saphir ou, à défaut de pierres fines, à des verroteries coloriées. Parfois même, ils portent des camées, comme la broche trouvée à Charnay, et qui est ornée d’un onyx taillé antique. Chacune de ces pierres est fixée dans une sorte d’alvéole soudée à la surface du métal, et elle est relenue par une sertissure simplement rabattue, sans pointillé ni griffe. Aussi ces pierres, fausses ou vraies, qu’elles soient isolées ou réunies, forment-elles généralement une assez forte saillie sur le nu du bijou. Afin de rendre cette saillie moins apparente, l’artiste établit ordinairement entre ses pierres une sorte de jeu de fond, à l’aide de petits reliefs exécutés en filigrane d’or. Pour obtenir ce filigrane, — grande ressource des décorateurs de ce temps, — l’orfèvre, au lieu de tordre deux fils en spirale, s’est contenté d’aplatir un fil au marteau et de le tordre ensuite. Cela fait, et après lui avoir
Couronne de Guarrazar (Musée de Cluny.)
donné la forme convenant à son dessin, il l’a fixé en place à l’aide de soudures exécutées avec une adresse remarquable. Et de la sorte, les fonds se trouvent garnis d’une foule de petits ornements réticulés, vermiculés, en manière d’S opposées, d’écailles de poisson, d’imbrications, etc.., qui ajoutent de la richesse et du précieux au bijou, sans lui rien retirer de son élégance.
Mais c’est surtout dans les magnifiques joyaux entièrement couverts de grenats taillés en table ou de verroteries cloisonnées dans l’or, — comme le glaive de Childéric, — que l’originalité et l’habileté des orfèvres mérovingiens se manifeste d’une façon surprenante.
On connaît l’histoire du trésor qui fut découvert, le 25 mai 1653, par un maçon démolissant, à Tournay, des maisons dépendantes de la paroisse de Saint-Brice. Étudié par le docte J. -J. Chifflet1, qui le premier en comprit l’extrême importance, il fut présenté à l’archiduc Léopold d’Autriche, alors gouverneur des Pays-Bas. Celui-ci fit don de ces précieuses reliques à l’Empereur. Plus tard, à la demande de l’électeur de Mayence, elles furent remises à Louis XIV (1665) qui les fit déposer au Cabinet des Médailles où elles se trouvent encore2, à l’exception de quelques objets volés en 1831.
Dans ces joyaux doublement précieux, les pierres, soigneusement découpées en losanges et d’après un modèle arrêté d’avance, viennent prendre place dans des alvéoles disposées en réseau et constituent de la sorte une mosaïque cloisonnée du plus riche effet. Les lames d’or formant alvéoles sont fortement soudées au corps de la pièce. Une fois garnies de leurs émaux, elles ont été passées à la meule, usées à plat, puis polies. De cette façon, la surface du bijou est partout ramenée au même plan. En outre, les bords supérieurs des lames d’or ont subi un écrasement, qui augmente la solidité du sertissage. Enfin, pour relever l’éclat des grenats, l'artiste a eu soin de doubler ses tables minces et transparentes de paillons dorés et gaufrés. Ainsi, ù côté de pratiques élémentaires, on rencontre en ces curieux bijoux une habileté si consommée et l’emploi d’un outillage si perfectionné, que des savants, égarés par excès d’érudition, ont prétendu leur assigner une origine étrangère3.
Épèe
de Childéric.
(Cabinet des Médailles.)
1. Voir J.-J. Chifflet, Anastasis Childerici primi Francorum regis, sive Thésaurus sepulchralis Tornaci Nerviorum ejfossus et commentario illustratus; Anvers, 1655,. in-4°.