BRONZE DORÉ
dit FAUTEUIL DE DAGOBERT
Gi/iinet i/f.i
L'ORFEVRERIE MEROVINGIENNE
se ménager des relations dans l’armée ennemie, en offrant à un certain nombre d’officiers « des espaulières (armillas) de cuivre dorées et des espées et autres choses ouvrées de telles manières ». Ceux qui avaient reçu ces présents « Guidèrent qu’ils fussent de fin or » et abandonnèrent leur chef pendant la bataille. Après la victoire, reconnaissant que « le roy les avoit déceus », ils allèrent se plaindre à lui, mais Clovis leur répondit qu’ils devaient s’estimer heureux de ne pas se voir infliger le châtiment réservé aux traîtres. Cinquante-six ans plus tard, les Germains, s’étant avancés jusqu’au Rhône, furent reçus «si noblement» par Sigebert, qu’ils durent battre vivement en retraite. Mais, en retournant sur leurs pas, « ils déceurent mains marchans en leur voie, car ils leur vendoient grant pièces de cuivre doré par tel art, qu’il sembloit que ce fust fin or. Par cette fraude, ajoute le chroniqueur, furent quelques-uns menés a si grant povreté, que ils en dolèrent tous les jours de leur vie1. » Un roi pouvant bien être trompé, où des marchands forcément plus expérimentés s’étaient laissé cruellement « décevoir ».
Cet événement si marquant dans la vie de notre orfèvre allait devenir le point de départ de son étonnante fortune. En outre, l’explication que nous venons de donner apporte quelque consistance à la tradition signalant le siège aujourd’hui conservé au Cabinet des Médailles (salle des donateurs), sous le nom de « fauteuil de Dagobert », comme l’œuvre d’Éloi, et comme le second des sièges qu’il présenta à Clotaire. Dagobert, à son avènement, se serait réservé naturellement le premier comme trône royal, et l’histoire constate que c’est sur ce trône d’or, ouvrage de saint Ëloi, ayant « en son chief » une couronne d’or, « comme coustume estoit lors aus roys de France », que ce prince, en l’année G35, dicta son testament aux prélats et barons de son royaume2. Quant à l’autre, celui parvenu jusqu’à nous, le fils de Clotaire II en aurait fait don à l’abbaye de Saint- Denis, qu’il venait de fonder. Il est constant, en tout cas, qu’au xue siècle ce curieux fauteuil était considéré comme un présent de Dagobert; et Suger, le plus illustre des abbés de Saint-Denis, prend soin de le constater dans le passage du livre relatif à son administration, où il raconte qu’il a dû faire réparer le siège et le dossier de ce meuble, parce qu’ils étaient endommagés par le temps et disloqués par l’usage3. Or il est facile de constater que ce fauteuil date de deux époques bien distinctes et que les pieds et les traverses sont sensiblement plus anciens que le dossier
1. Aimoin, Gesta Franc., liv. I, ch. xxiu, et liv. III, ch. vii. — Grandes chroniques , liv. I, ch. xxiv, et liv. III, ch. i.
2. Aimoin, Gesta Franc., liv. IV, ch. xxx. — Gesta Dagoberti, xxxix.
3. Suger, De rebus in administr. sua gestis , dans Duchesne, Hist. Franc, script., t. V, p. 348.
e[ [es accotoirs. Ces derniers, en effet, ne remontent pas au delà du \ue siècle. Pour le siège, bien que certains archéologues aient prétendu qu’il Ratait de la période romaine, encore est-on si peu fixé sur l’orfèvrerie mérovingienne et sur ses caractères particuliers que toutes les suppositions sont permises1.
Quoi qu’il en soit, Clolaire 11 fut si reconnaissant à Éloi de lui avoir expliqué le subterfuge auquel il avait eu recours, et surtout de s’être montré d’une honnêteté si parfaite, qu’à partir de ce jour il l’attacha à sa personne et lui donna sa confiance absolue. Grâce à elle, notre orfèvre eut à sa disposition, presque sans contrôle, les amas d’or et d’argent qui garnissaient le trésor royal. A la mort de son maître, cette faveur insigne ne diminua en aucune manière. Dagobert témoigna à Éloi la même bienveillance et une confiance au moins égale. Il le maintint dans son poste d’orfèvre de la Maison du roi. Il le fit en outre directeur de la Monnaie royale, et c’est grâce à cette double fonction que le saint artisan put mener à bien les magnifiques ouvrages dont les récils du temps lui attribuent la paternité.
« Entre autres œuvres remarquables, écrit son fidèle et dévoué biographe, Éloi exécuta en or, argent et pierres précieuses un grand nombre de tombes et de châsses destinées à des saints : celles notamment de Germain, évêque de Paris; de Séverin, abbé d’Agaune; de Platon, prêtre et martyr; de Quintin, de Lucien, évêque de Beauvais; de Geneviève, de Colombe, de Maximien, de Julien et de beaucoup d'autres. Mais surtout aux frais et dépens du roi Dagobert, il exécuta d’une façon merveilleuse la châsse de saint Grégoire de Tours2. » A ces ouvrages considérables à tous égards, mais auxquels leur grande valeur devait être fatale, il faut en ajouter d’autres non moins célèbres. Tout d’abord, il nous faut dire quelques mots de la grande croix destinée à l’église de Saint-Denis dont nous avons déjà parlé, en empruntant au moine chroniqueur ses expressions mêmes, si naïvement admiratives.
Un inventaire extrêmement détaillé du trésor de cette abbaye, dressé par ordre de Louis XIII, en 1634 3, et qui n’est que le récolement de deux inventaires antérieurs, l’un effectué en 1534, et l’autre dans les dernières années du xve siècle, a permis à M. Labarle de retracer une description exacte de ce beau joyau. Il était formé « d’une âme d’argent entièrement revêtue de lames d’or; l’artiste avait couvert tout le champ
1. M. Labarte, dans son beau livre les Arts industriels au Moyen Age (t. I, p. 225), a donné une reconstitution exacte de ce siège tel qu’il devait être dans sa forme première.
2. Auuoenus, Vita santi Eligii, liv. I, ch. xxm;liv. II, ch. vi.
3. Inventaire du trésor de l’abbaye de Saint-Denis en France, en date du 2 y mai 1634 , nls- Arch. Nat., L L 1327.
L’ORFEVRERIE MÉROVINGIENNE
d’or de la croix de plaques de verre... sur lesquelles il avait disposé des pierres fines d’un grand prix, enchâssées dans d’élégants chatons, qui se rattachaient, au moyen de filigranes, à une bordure d’argent doré enrichie de rosaces d’argent à feuillage d’argent doré. Les trois extrémités supérieures de la croix étaient terminées par un fleuron d’argent doré1. » Enfin, par le livre de Jacques Doublet, qui vivait à l’époque où fut dressé le dernier inventaire, nous savons que ce précieux monument avait « la taille d’un homme ». Il mesurait, par conséquent, de lm,60 à lm,75 de hauteur.
Moins importante comme dimensions que ce joyau fameux, mais s’en rapprochant beaucoup comme style et comme facture, était la croix de Saint-Martin de Limoges, dont l’abbé Legros nous a conservé un dessin que nous reproduisons page 53. Si le filigrane, dans ce second morceau, joue un rôle moins important que dans la croix de Saint-Denis, on y retrouve, par contre, la même abondance de cabochons disposés d’une façon identique. Du Breul et Gilbert mentionnent deux autres croix en or également attribuées à saint Éloi, et qu’on voyait à Paris de leur temps, la première en l’église Saint-Victor, la seconde à Notre-Dame. Cette dernière, ornée surtout de filigrane, avait été offerte à la cathédrale, en 1406, par le duc Jean de Berri. Citons encore deux diptyques appartenant à Sainte-Croix de Poitiers, et catalogués dans un inventaire de 1420, sous la désignation' : tabula? sancti Elig'ii; à la cathédrale de Limoges, deux candélabres inventoriés en 1365, sous la rubrique : duo candelabra sancti Eligii; un pectoral appartenant à l’abbaye des Bénédictins de Vaser, sur lequel les Pères Marténe et Durand ont cru lire [Ch]lotarius rex francorum me fieri jussit ; à Chaptelac, lieu de naissance de notre grand orfèvre, un calice et une croix; à Saint-Loup de Noyon, où il fut enterré, un calice qu’on portait aux malades, et qui leur rendait parfois la santé ; à Brives-la-Gaillarde, un magnifique buste d’argent, dont la provenance n’était rien moins qu’établie, et enfin deux croix décrites dans l’inventaire de l’abbaye de Grandmont, et dont la paternité, en s’en rapportant à la description, peut paraître tout aussi douteuse2.
Malheureusement, de toutes ces œuvres fameuses, et de toutes celles que saint Éloi exécuta, sans que le souvenir nous en ait été conservé,
\. Histoire des arts industriels au Moyen Age, t. I, p. 248.
2. Jacques Doublet, Hist. de l’abbaye de Saint-Denis, liv. I, ch. xlv. — Lecros, Hist. de l’abbaye de Saint-Martin. — Du Breul, Antiquités de Paris, p. 433. — Gilbert, Description de Notre-Dame de Paris , p.323. — Rédet, Bulletin du Comité des arts, liv. II, p. 301. — Baron de Saint-Amable, cité par I’abbé Texier, Dictionnaire d’orfèvrerie chrétienne, col. 937. — Martène et Durand, Voyage littéraire de deux bénédictins, liv. II, p. 132, et Deuxième voyage littéraire, p. 4. — Legros, Vie des saints du Limousin, liv. IV, p. 497. — Desmarets, Ephcmérides de la généralité de Limoges, p. 107. — Legros, Invent, du trésor de l'abbaye de Grandmont art. iv. — L’abbé Texier, Diction., à l’art Éloi, etc.
aucune ne clevail parvenir jusqu’à nous, si ce n'est une peut-être — et encore son authenticité n’esl-elle rien moins que certaine. On conserve au Cabinet des Médailles une gondole antique en sardonyx, ornée d’une monture d’or, enrichie de pierreries. Cette gondole, que nous reproduisons ici et qui provient du trésor de Saint-Denis, offre bien des analogies avec un vase du même genre monté par saint E loi, mis en gage par Louis le Gros, et dont Suger, qui le racheta pour la somme énorme
Indépendamment de ces joyaux exclusivement réservés au service des autels, Éloi exécuta un grand nombre d’autres orfèvreries destinées aux usages c i x ils. « Il confectionnait pour le roi, écrit 'son historien, une quantité d’ouvrages d’or enrichis de pierres précieuses. Il travaillait sans relâche, aidé de Thillo, son serviteur, Saxon de naissance, qui suivit les traces de son maître et mena par la suite une sainte vie. » Thillo devint, en effet, le second abbé du monastère de Solignac, fondé par saint Eloi. Saint Ouen trace un tableau charmant de cette dévote et laborieuse demeure. Le monastère, au lieu de hautes murailles, n’était entouré que par une haie vive, bordée par une rivière poissonneuse et limpide. Une montagne était auprès, qui dominait l’horizon de ses cimes verdoyantes. La campagne, aux alentours, était plantée d’arbres fruitiers. Partout régnait le calme, et la vie paisible que l'on menait à l'ombre de ces vergers bénis semblait un avant-goût de la béatitude céleste. Dans ce pieux monastère, une exacte discipline était rigoureusement observée.
1. « Quod vas, pro preliosi lapidis qualitate, quam integra sui quantitate mirificum, inclusoris sancti Eligii opéré esse constat ornatum, quod omnium aurificum judicio pretiosissimum æstimatur. » Sucer, De administr. sua, dans Duchesne, Hist. franc, script., iv, 349.
2. Jacques Doublet, Hist. de l'abbaye de Saint-Denis, liv. I, ch. xlvi. — D. Millet, le Trésor sacré de Saint-Denis, etc.
Gondole en agate
provenant du trésor de l’abbaye de Saint-Denis. (Cabinet des Médailles.)
de soixante marcs d’argent, parle longuement dans le livre qu’il consacre à son administration 1 . Jacques Doublet donne une description minutieuse de celte pièce, qu’il a vue et maniée, et si la concordance n’est pas absolument complète, les analogies sont, du moins, suffisantes pour établir, entre les deux objets, un peu plus qu’un air de famille 2 .
L’ ORFEVRERIE MÉROVINGIENNE
On y trouvait réunis, clans la crainte du Seigneur, nombre de religieux habiles dans tous les arts et disposés à l’obéissance absolue1. — Que pouvait-on souhaiter de mieux? Cependant, Éloi, au déclin de sa vie, déserta cette incomparable retraite.
A la mort de Dagobert (638), le saint orfèvre craignit sans doute de ne pas rencontrer chez un troisième maître cette confiance absolue et la haute faveur dont il avait joui sous les deux règnes précédents. 11 déclara, en conséquence, que désormais il ne voulait plus servir que Dieu seul. Il plaça son disciple et collaborateur Thillo à la tète de l’abbave de Solignac, où l’on continua de fabriquer, sous sa direction, une quantité de beaux ouvrages d’or et d’argent pour la plupart des sanctuaires du royaume, et il obtint de la bienveillance de Clovis II d'être nommé évêque de Tournai et de Noyon. C’est dans cette dernière ville qu'il mourut (663) chargé d’années, en odeur de sainteté, et non sans avoir, avant sa mort, opéré quelques miracles2. Par un juste retour des choses d’ici-bas, lui qui avait exécuté tant de châsses brillantes pour ses futurs collègues du paradis, il fut à son tour enseveli, grâce à la munificence de la reine Bathilde, dans une belle fierte enrichie d’or et d’argent.
Ajoutons que jamais saint ne fut plus respectueusement honoré après sa mort, et que jamais orfèvre ne resta plus vénéré par ses confrères. Nous avons dit que jusqu’à la Révolution la fête annuelle de saint Éloi fut célébrée en grande pompe à Noyon. Au cours de l’office, on chantait trois hymnes en beaux vers latins, où sa vie tout entière était racontée. L’auteur de la seconde de ces hymnes faisait même de curieuses allusions aux instruments professionnels et aux outils du pieux artisan. « Son marteau, disait-il, est l’autorité de la parole; son fourneau, la constance du zèle; son soufflet, l’inspiration; son enclume, l’obéissance. »
Malleus verbi ratio,
Fumax zeli constantia,
Foltis est inspiratio, lncus obedientia.
1. Audoenus, Vita sancti Eligii, liv. I, ch. ix, x et xv. — L’abhé Texier, Histoire de l’abbaye de Solignac, Ann. archéol., t. XX, p. t‘25.
2. Un de ces miracles, rapporté par l’abbé Lebeuf ( Dissert . sur l'hist. eccl. et civile de Paris, t. III, p. 49), est relatif à l’art que nous étudions. Il obligea, par les prières adressées à la Vierge, des voleurs qui avaient dérobé les ornements d’or et d’argent qui décoraient le sanctuaire de sainte Colombe, à rapporter ces ornements au lieu où ils les avaient pris. Un autre miracle infiniment plus populaire, et qui donna lieu à une foule de représentations de toutes sortes, ce fut découper la jambe d’un cheval pour le ferrer plus à l’aise, et de ressouder ensuite celte jambe, sans qu’il y parût. C’est à ce dernier miracle, sans doute, qu’il dut de devenir le patron des fcvres (maréchaux et forgerons), bien que rien n’indique qu’Eloi ait travaillé d’autres métaux que l’argent et l'or.
Sa vie avait été pieusement racontée, en excellente prose latine, par s:,int Ouen, son disciple et son ami. Au xme siècle, ses miracles furent célébrés en vers naïfs1, et à la fin du xvie siècle un poète médiocre, Sébastien Rouillard, lui consacra une hymne un peu bien pompeuse et très vite oubliée.
Faudroit une lire dorée Qui eust sa tablette azurée;
Sur icelle des fds d’argent;
Son dos couvert d’orfavrerie ; Chaque cheville en pierrerie Et l’archet de même entregent;
O sainct Eloy, prélat insigne!
Pour te chanter un los condigne Aux mérites de tes vertus :
Toi dont l’Église a tant de gages Et qui admire tes ouvrages D’or et de perles revestus.
Enfin n’oublions pas la joyeuse chanson du roi Dagobert, où Éloi joue son rôle de conseiller d’une façon quelque peu burlesque, sans doute, mais qui, à défaut d’un profond respect, témoigne au moins d’une exceptionnelle popularité.
1. Voir Peignê-Delacourt, le Miracle de saint Eloi, poème dux 111e siècle; Beauvais, in-8°.
Enseigne de pèlerinage représentant
le Miracle de saint Éloi.