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CHAPITRE CINQUIÈME

D’Oi^fèvrçei^ Carolingienne

Les saints orfèvres.

La puissance carolingienne et son influence religieuse.

L’abbaye de Saint-Gall. — Aix-la-Chapelle et saint Riquier.

Le trésor de Conques. — L’A de Charlemagne. — Son tombeau. L’épée et la couronne impériales.

Louis le Débonnaire et Charles le Chauve, — La coupe des Ptolémées. Les religieux orfèvres Gauzfredus, Josbert, Theudon et Hansbert.

a bienfaisante influence de saint Éloi se fit encore sentir longtemps après sa mort. A son exemple, nombre de prélats s’adonnèrent aux délicats travaux de l’orfèvrerie, sanctifiés par la pieuse pensée de faire mieux comprendre aux fidèles la puissance du Seigneur, en ajoutant à la magnificence de son culte. Au Nord, saint Bilfrid, en Orient, saint Anastase, chez nous, saint Ebbon, archevêque de Reims, saint Betton, abbé de Sainte-Colombe et plus tard évêque d’Auxerre, saint Angelme, son prédécesseur sur ce siège épiscopal, le bienheureux Perpetuus d’Angers, tous célèbres par de beaux ouvrages, à la confection desquels la tradition veut cju’ils aient pris une participation directe, montrent qu’à défaut de saint Éloi, les orfèvres n’eussent pas manqué de trouver, dans leur profession même, un nombre respectable de saints prélats, pour intercéder en leur faveur auprès de l’Éternel.

Cette abondance de patrons n’est pas, au reste, pour nous surprendre. Nous verrons bientôt que la Règle de saint Benoît voulait que chaque monastère formât une manière de colonie capable de se suffire à elle-même. Étant donnée la place que l’orfèvrerie tint toujours dans la célébration du culte, il était naturel que les portes du cloître fussent largement ouvertes

aux orfèvres. Or, si l’on veut bien réfléchir que nombre de prélats sortaient de ces monastères et que l’épiscopat constituait alors un premier échelon pour atteindre à la sainteté, on s’étonnera moins du nombre des bienheureux intercesseurs que les orfèvres pouvaient invoquer pour appeler les célestes bénédictions sur leur magnifique industrie.

Cet essor si remarquable ne s’étendit pas seulement à notre pays. Comme nous l’avons remarqué en tête de cette étude, les destinées de l’Orfèvrerie se trouvent mêlées à tous les événements heureux ou malheureux de l'histoire. Son développement et la destruction de ses oeuvres coïncident tour à tour avec la prospérité et le malheur des temps. Quand la France se fut fatiguée de la fainéantise et de la lâcheté de ces derniers Mérovingiens, qui « en la chaïère roïale séoient, la barbe sur le pis (poitrine) et les cheveux espars sur les espaules, monstrant par dehors semblant de seigneurie »; quand la vaillante dynastie carolingienne eut assuré la paix au dedans et porté les armes au dehors; quand Charles Martel eut rejeté les Sarrasins de l’autre côté des Pyrénées; quand Pépin eut assagi les Lombards, et Charlemagne reculé les limites de son empire jusqu’au delà de l’Elbe; les couvents qui s’élevèrent dans ces pays fraîchement convertis par la toute-puissance du nouvel empereur firent une active propagande en faveur de l’art qui nous occupe, et aidèrent d’une façon singulière à son développement.

De ces couvents, le plus célèbre à des titres divers fut celui de Saint- Gall. Ce Solignac des temps carolingiens renfermait toute une colonie de peintres, d’architectes, de sculpteurs et d’orfèvres. Élevé en 828, consacré en 835, il acquit bientôt une universelle réputation, et quelques-uns de ses artistes conquirent un renom qui devait traverser les siècles. Parmi ceux qui s’occupaient de la mise en oeuvre des métaux précieux, on doit citer Inseric, qui enrichit l’église de superbes joyaux et notamment d’un autel d’or; Tancho, qui excellait à fondre et à travailler les métaux; enfin le célèbre Tutilo, dont l’abbé Salomon utilisa le merveilleux talent d’abord pour son monastère et plus lard, quand il fut nommé évêque de Constance, pour la décoration de l’église Sainte-Marie, qu’il gratifia d’une grande croix et d’un autel, tous deux couverts de bas-reliefs en or repoussé et rehaussés de pierres précieuses L

Mais ces pieux ateliers n’auraient pu prendre aussi rapidement une extension considérable, si l’autorité royale, demeurée fidèle aux dévotes traditions de la dynastie précédente, n’avait prodigieusement aidé, par son inépuisable générosité, à l’enrichissemenL et à la parure des sanc-

1. Ekkeiiardus, CasuumS. Galli continuât ., dans Pertz, Mon. germ. hist., II, 84 et passim.

L’ORFEVRERIE CAROLINGIENNE

tuaires. L’imposante et grandiose figure qui domine toute cette époque incarne, en effet, dans sa majestueuse personne, le plus zélé et le plus passionné propagateur de la foi chrétienne. Ce héros légendaire ne se borna pas à convertir Germains, Sarrasins et Saxons à grands coups de sabre. Profondément convaincu que la force matérielle est impuissante à réformer les peuples ignorants et barbares, il eut cette lucide vision, d’un esprit absolument supérieur, que le meilleur procédé pour gouverner les hommes, c’est de commencer par les éclairer et les instruire. Aussi, à peine eut-il établi, dans cette agglomération de races et de nations, une sorte d’unité administrative, qu’il s’efforça de renouer le fil rompu de la civilisation ancienne et tenta une première « renaissance » de l’Antiquité.

Poursuivant un but longuement médité, il veut que tous ces peuples, hier encore païens, « courbés non seulement sous le joug de son glaive, mais sous celui de la croix, se persuadent de la puissance de leur nouveau maître et de leur nouveau dieu par la vue des richesses que l’un et l’autre possèdent ». Aussi partout se met-on à l’oeuvre. Il élève, avec une magnificence inconnue des rois francs, l’église d’Aix-la-Chapelle « de euvre merveilleuse », et celle de Mayence non moins vaste. 11 agrandit et embellit les couvents de Saint-Vandrille, de Corbie, de Fuld, de Saint-Gall. Par ses ordres, Ebron jette les fondements de la cathédrale de Reims, et Angilbert, nommé abbé de Saint - Riquier, rebâtit son monastère. Il ordonne, en outre, aux évêques de son royaume que « toutes les eglyses et abbaïes qui estoient cheues par vieillesce soyent refaites et appareillées », et un de ses capitulaires décide que des orfèvres seront installés dans chacune des juridictions de son énorme empire1. Enfin de tous côtés, il fait appel à ceux qui peuvent l’aider dans cette tâche grandiose; et l’impératrice Hélène, l’empereur Nicéphore, Alphonse, roi de Galicie, le pape Adrien lui envoient, à la fois, des artistes et d’admirables présents, dont la valeur initiatrice et didactique sera considérable. Il n’est pas jusqu’aux joyaux du calife Aroun-al-Raschid, qui, malgré leur provenance hérétique, ne servent à enrichir les sanctuaires et ne fournissent des modèles aux orfèvres tonsurés2.

A la réalisation de ce plan magistral, à la fois religieux et politique, il applique les dépouilles des vaincus. La campagne d’Espagne avait été particulièrement fructueuse. Le pillage de l’infidèle était action licite,

1. Art à travers les mœurs, p. 179. — Grandes chroniques ; Premier livre des faits et gestes, le fort roy Charlemaine, ch. i. — Capitular. de villis imper., dans Pertz, Mon. germ. hist., III, 184.

2. Les chandeliers envoyés par Aroun-al-Raschid allèrent orner la cathédrale d’Aix-la-Chapelle. Bernier, dans son Histoire de Blois, décrit un hanap merveilleux en cristal de roche monté sur un pied d’argent filigrané d’or, offert par Charlemagne à l’abbaye de la Madeleine, à Chûteaudun, cl qui avail la môme provenance. (Legrand d’Aussy, Vie privée des François, III, 155.)

œuvre pie; aussi le butin rapporté par l’armée impériale fut-il énorme.

Et tant d’autres riçaices eurent,

Qu’à paines porter les en purent,

Et s’orent esmeraudes fines,

Rubins et safirs et sard[o]ines.

Ainsi s’exprime Philippe Mouskes en sa Chronique rimée. La plupart de ces joyaux furent appliqués à des fondations pieuses. Il faut lire, dans le livre fidèle du moine de Saint-Denis, l’énumération des sanctuaires élevés par Charlemagne en l’honneur de saint Jacques de Compostelle, qui lui avait, en songe, ordonné de franchir les Pyrénées. Quant aux églises dédiées à d’autres saints, elles étaient, au dire du chroniqueur, « sans nombre parmi le monde ». Tous ces monastères, abbayes, églises étaient en outre richement rentés; car, avec son esprit d’organisation, le grand empereur comprenait merveilleusement que c’était peu de chose que de bâtir des sanctuaires si l’on n’assurait l’existence de ceux qui les devaient desservir. Il prit donc soin de doter églises et abbayes de vastes propriétés. Il leur octroya même des dîmes importantes à prélever sur les bourgs et les villes; et, pour témoigner sa reconnaissance « au boin baron sainct Denys », à qui il attribuait ses victoires sur les Sarrasins, il concéda à son abbaye le franc aleu de toute l’Ile-de-France1.

On se figure de quel luxe devaient être parés ces monastères dans lesquels les plus illustres personnages, à l’instar de la reine Radegonde, n’hésitaient pas à venir chercher un repos qu’on était loin de goûter à la cour impériale. C’est ainsi qu’une des sœurs de Charlemagne, celle-là même qu’on dit avoir été la mère de Roland, se retira, après la défaite de Roncevaux, dans une de ces calmes abbayes. De même, un de ses gendres, Angilbert, poète élégant, vaillant guerrier, prudent ministre et l’élève préféré de l'illustre Alcuin, embrassa la vie monastique pour satisfaire à un vœu fait au cours d’une longue maladie. De même, un des petitsfils de l’empereur et roi lui-même, Lolhaire, fatigué du poids de la couronne, trouva dans le cloître un adoucissement à ses remords. Pour juger de la richesse de ces pieux asiles, il faut s’en rapporter aux récits du temps. Seuls ils peuvent nous donner quelque idée des trésors qui les ornaient.

Nous avons déjà dit un mot de cette basilique d’Aix-la-Chapelle, qui, selon l’expression du moine de Saint-Denis, était « comme la propre chambre du roi ». Eginhard, l’enthousiaste historien de Charlemagne,

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