Philippe Mouskes, Chronique rimée, v. 8568 et
L’ORFEVRERIE CAROLINGIENNE
nous apprend que son maître gratifia ce sanctuaire préféré d’une quantité de vases d’or et d’argent de la plus grande beauté1. A son exemple, Angilbert, devenu abbé de Saint-Riquier, dota son abbaye d’orfèvreries superbes, et comme il était homme d’ordre, il prit soin, pour l’édification de la postérité, de consigner dans un écrit de sa main la liste des argenteries dont il enrichit les trois églises de son monastère.
Chacune de ces églises possédait un autel de marbre, avec un parement d’or et d’argent, rehaussé de pierres précieuses. Au-dessus de cet autel se dressait un ciborium non moins riche, à la voûte duquel était suspendue une couronne votive en or. Tout autour régnait une sorte de portique, dont les arcades formaient clôture. Aux intrados de ces arcades, pendaient des hanaps et des conques, hanappi et conchœ2, et ce portique achevait de faire de ce bel ensemble une sorte de réminiscence des sanctuaires qu’Angilbert avait pu admirer en Italie. Les vases et les meubles destinés aux saints mystères, lampadaires, chandeliers, ciboires, tabernacles en métal précieux, représentaient un prix considérable. Dans le nombre, on note un grand calice d'or enrichi de pierreries et une nef décorée de bas-reliefs en or. La plupart des livres saints, en outre, étaient garantis par ces pesantes reliures, garnies de plaques d’ivoire et encadrées de lames d’or semées de cabochons, dont la Bible de Charles le Chauve, aujourd’hui conservée à la Bibliothèque nationale, fournit un si remarquable exemple. Enfin, la châsse de saint Riquier, patron du lieu, était recouverte de tables d’argent, et ses portes étaient ornées de pierres précieuses. Cette magnificence d’orfèvrerie se retrouvait, au surplus, dans la plupart des autres sanctuaires. Nous savons que saint Leu célébrait le sacrifice de la sainte messe avec un calice d’or couvert de pierreries3.
Quel était, au double point de vue du travail et de l’ornementation, le caractère de ces fastueux objets? Un nombre malheureusement infime
1. Eginhard, Vita et conversatio glor. imp. Caroli Magni, dans Duchesne, Hist. franc, script., II, 102.
2. On peut être surpris de rencontrer ici le substantif hanap, qu’on a pris l’habitude de considérer comme désignant un vase à boire. Ce texte est même particulièrement précieux en ce qu’il permet de caractériser un mot, sur la signification duquel les archéologues sont si loin d’être d’accord, que M. Doüet d’Arcq a pu déclarer qu’il était à peu près impossible « de dire au juste ce que c’était qu’un hanap ». Nous avons expliqué autre part ( Dictionnaire de l’ameublement , 2° édition, t. II, col. 1257) que le hanap n’était pas, à proprement parler, un vase à boire, mais la partie supérieure de ce vase, le récipient hémisphérique qui reçoit le liquide; et que son nom lui venait de hanappier, qui, dans les textes du xn° et du xin0 siècle, signifie la portion supérieure du crûne, laquelle présente la forme d’une coupe, et en servit même chez les Scandinaves et les Germains. Tite-Live, notamment, raconte que le crâne du consul Poslhumius, après avoir été enchâssé dans de l’or, servit, chez les Boïens, poulies cérémonies sacrées. Après cette explication, on est moins surpris de trouver des hanaps suspendus autour d’un autel et alternant avec des vases en forme de coquilles, où, portés par des chaînes, ils remplissaient sans doute le rôle de lampes, ou de coupes pour brûler des parfums.