Grandes chroniques, liv. V, ch. vm
do spécimens parvenus jusqu'à nous va nous l’apprendre d’une façon approximative. Une tradition très ancienne rapporte que Charlemagne, voulant honorer tout spécialement les vingt-trois abbayes les plus importantes fondées par son père et par lui, leur permit de remplacer l’obligation du service militaire par des oraisons dites en faveur de l’Empereur; et comme marque visible, tangible de ce privilège, il attribua à chacune de ces abbayes une lettre de l’alphabet, qui devait être figurée
sur le portail principal et représentée à l’intérieur par un reliquaire affectant la forme de cette lettre.
Or l’église de Conques, petit village situé sur les contins du Rouergue et de l’Auvergne, dernier vestige de l’ancienne abbaye bénédictine de Sainte-Foy, fondée en 371 et restaurée par Pépin aux frais du trésor royal , possède un reliquaire en forme d’A, et qui de tout temps a porté le nom d'A de Charlemagne.
Lorsque notre ami regretté Alfred Darcel se rendit à Conques, pour y dresser l’inventaire du trésor de cette antique église, découverte et sauvée d’une destruction prochaine par Prosper Mérimée, il avait bien présent à l’esprit un passage d’une cerlaine chronique de Conques, appelé le Liber mirabilis \ où il était question de la donation de ce reliquaire en forme de lettre, comme symbole des grands privilèges dont l’abbaye avait été dotée par Charlemagne; mais, à la lecture de son mémoire, il est facile de voir qu’il ajoutait une toi médiocre à cette lointaine tradition. « Jusqu’à preuve contraire, écrivait-il, nous doutons fort de ces faits. Ils nous semblent indiquer un système administratif qui n’était guère de ces époques reculées. » A ses yeux, Conques avait assurément une origine royale ou impériale, puisque l’Astronome, qui vivait sous Louis le Débonnaire, fait figurer son nom parmi les vingt-six monastères fondés ou restaurés par le roi dont il écrit 1 histoire. Mais il aurait voulu d’autres preuves qu’une tradition unique, d’autres témoignages moins sujets à partialité que le
Reliquaire connu sous le nom d'A de Charlemagne. (Trésor de Conques.)
1. Bibl. Nat. Fonds des Manuscrits, recueil de Doat, nos 143 et 144. Copie faite en 1667 sur le ms. original qui existait alors à Rodez. — Le texte du Liber inirabilis, en ce qui concerne le joyau qui nous occupe, est formel. « Cui monasterio Conchas, primo inter monasteria per ipsum fundata, tribuit lilteram alphabeti A de auro et argento ibi relinquens et suis magnis privilegiis ditans. »
L’ORFÈVRERIE CAROLINGIENNE
Liber mirabilis. Ces preuves, ces témoignages, aujourd’hui, ne nous font plus défaut.
En premier lieu, sur le privilège accordé aux vingt-trois abbayes et sur leur classification d’après les lettres de l’alphabet, il ne saurait y avoir de doute. Philippe Mouskes nous donne leur nom et fait une allusion directe aux lettres qui leur servaient d’estampille :
Or vous diroi-je tout premiers,
Les noms des XXIII mostiers,
Que li boins Caries fist de gré Sor le nombre de l’A Ré Cé.
Suit la liste, qui commence naturellement par Saint-Denis, se continue par Saint-Philibert en Poitou (Hermoutier), Saint-Florent-le-Vieil, Saint- Sauveur-de-Charroux. Puis viennent ensuite ces deux vers :
Et quant vers France vint adonqes Si funda le moustiers de Conces.
Et une fois l’énumération complète, Philippe Mouskes ajoute :
Et de trestous aornemens Les aorna, de viestemens Et de rentes et de biaux dons,
Pour avoir à Dieu guéredons;
Et saintes reliques i mist,
Que partout pourkaca et quist ;
Et tout si fist il par son gré Sous les Iaitres de l’A Bé Cé,
Si qu’el front de cascun eglise A une laitre par devise;
Et qui l’estorie en meskeroit Il i alast, s’es i veroit.
Nous ne pouvons plus nous rendre au souhait du chroniqueur, mais sur le premier point, et grâce à lui, la lumière semble faite. Quant aux reliquaires en forme de lettres, M. de Lasteyrie signale dans Y Inventaire du trésor de la Sainte-Chapelle, dressé en 1480, deux pièces d’orfèvrerie en forme d’un M, qui provenaient sans doute d’une abbaye voisine, et une bulle du xne siècle qui fulmine l’excommunication contre les voleurs coupables d’avoir dérobé un reliquaire en forme de C. Dans une des gravures de Guérard représentant le trésor de Saint-Denis au xvne siècle, on distingue très clairement un petit reliquaire en forme d’un M. Enfin M. Darcel lui— même constate qu’une autre lettre existe encore dans le trésor d’une église allemande, dont il ne nous dit pas le nom. Donc, toutes les probabilités se
réunissenl pour confirmer la provenance historique de VA de Charlemagne b
Mais si la pièce, comme origine, semble bien authentique, par contre, (‘lie csl loin d’avoir conservé sa forme primitive. Un rapide examen suffit, en effet, pour reconnaître que la traverse du bas et les deux personnages qu'elle porlc sont sensiblement plus modernes. Il n’y a donc de vraiment original dans ce curieux objet que les deux rampants et l’espèce d’ombilic mi cristal de roche auquel ils aboutissent ; encore l’étrier à trois branches qui maintient cet ombilic a-L-il été juxtaposé après coup, sans doute pour protéger le cristal de roche. Ainsi qu’on peut en juger par notre figure, les deux moulants, couverts de cabochons d’améthyste, de grenat, d’agate, d'émeraude et de cornaline, avec le champ garni de rinceaux en filigranes striés et aplatis, formant encadrement aux sertissures, ne s’éloignent pas beaucoup, comme système d’ornementation, des procédés usités par saint Éloi et ses disciples.
Le trésor de Conques possède un autre reliquaire fait de fragments divers, réunis et appliqués sur une âme de bois. Parmi ces fragments, il est une ou deux pièces ornées de cabochons, de filigranes et de nielles légères qui paraissent dater du même temps que notre A. Mais à leur égard on est réduit aux conjectures, aussi bien du reste que pour les quelques autres argenteries religieuses, dont la tradition attribue la donation au puissant empereur. Pour nous retrouver en face d’objets présentant une apparence d’authenticité plus plausible, il nous faut arriver aux joyaux qui paraient Charlemagne lui-même.
C’est une tradition généralement admise, que ce grand prince était d’une extrême simplicité dans son costume. Cette simplicité, toutefois, n’était que relative. Sa tenue, dans les solennelles cérémonies — surtout après qu’il eut reçu la couronne impériale — ne laissait pas d’être magnifique.
Selonc la coustume de Rome A hautes fîestes, en la some,
Viestoit I viestement à or Plain de pières, jusques al cor,
Et caucemente de manières Plainne de préciouses pières,
Et d’or avoit rice fermai Tout plain de pières à esmal,
Et s’ot couronne d’or trop rise A millors pières qu’en la flse.
I. Chronique rimée, v. 3625 et suiv., 3638 et suiv., 3680 et suiv. — Hist. de l’orfèvrerie , p. 94. — Trésor de Conques, p. 29. — Dom Fêlibien, Hist. de l’abbaye royale de Saint-Denis, pl. IV, p. 542. — Piapprocher les reliquaires en forme de M de cette même lettre énigmatique qui ligure sur la façade de l'ancien hôtel de Clisson, et dont on n’a pu fournir aucune explication plausible.
L’ORFÈVRERIE CAROLINGIENNE
C'est dans ce fastueux appareil qu’à sa mort il fut enseveli dans le caveau d'Aix-la-Chapelle, qu'il avait fait préparer pour lui servir de suprême asile. « A Ais la Chapelle fu son corps posé, en l’eglyse Nostre Dame, qu’il avoit fondée. Purgié fu et embasmé et enoing et empli d’odeurs et de précieuses espices. En un trosne d’or fu assis, l’espée ceinte, le texte des évangiles entre ses mains... Dedens sa couronne, qui à une chaine d’or est attachiée sur son chief, est une partie du fust de la sainte croix. Son sceptre est un escrin d’or que l’apostole Lion sacra et mit devant luy. Si est sa sépulture emplie de trésors et de richesses.1 »
Ces richesses ne manquèrent pas de tenter les empereurs d’Allemagne qui lui succédèrent. Le premier qui osa violer cette sépulture fut Othon III. Mais, pris de remords, il se borna à détacher la croix que portait le grand empereur, et quelques fragments de son manteau impérial2. Frédéric Barberousse n’eut pas de ces scrupules. Il profita de ce qu’il avait obtenu de l’antipape Pascal la canonisation de Charlemagne, pour faire enlever son corps, partager ses ossements, qui furent logés en plusieurs châsses, et mettre la main sur les
Epée de Charlemagne.
trésors que le caveau mortuaire renfermait. (Trésor de r Empereur d’Autriche.)
De ces ornements magnifiques, trois pièces
seulement sont parvenues jusqu’à nous : la couronne, l’épée et le reliquaire. Encore quelques sceptiques archéologues ont-ils cru devoir émettre des doutes sur l’authenticité de ces trois joyaux.
On peut cependant suivre leur trace à travers les âges. L’épée et la couronne, confiées par Frédéric Barberousse à la ville de Nuremberg, furent pieusement conservées par elle jusqu’à la fin du xvne siècle, et leur auguste origine faisait si peu de doute, qu’à chaque élection impériale elles étaient solennellement portées dans l’endroit où cette élection avait lieu. Aujourd’hui encore, déposées dans le trésor de l’empereur d Autriche, elles sont l’objet d’une persistante vénération. Le dessin que nous donnons des parties essentielles du glaive nous dispense de plus ample description. Ainsi qu’on en peut juger, il est d’une forme assez primitive, et sa poignée n’égale même pas en élégance les belles
1. Philippe Mouskes, Chronique rimée, v. 2946 et suiv. — Grandes chroniques, VIe livre des fais et gestes le fort roy Charlcmaine , ch. vin.
2. Thietmari chronicon, liv. IV, cité par Labarte, Hist. des arts industriels, liv. I, p. 365.
Couronne
de la statue de sainte Foy.
(Trésor de Conques.)
épées de bronze fondues par les Gaulois. Ses deux quillons carrés sont ornés d’émaux cloisonnés; sa fusée ainsi que son fourreau sont enrichis d’un semis de perles, et ce dernier, entièrement revêtu d’or,
est orné dans toute sa longueur d’une suite de losanges aux dessins variés1.
Quant à la couronne, dont la forme est bien connue, car elle a été maintes fois reproduite2, elle se compose de huit plaques d’or, cintrées par le haut et réunies par des charnières. Cette disposition curieuse paraît avoir été générale à cette époque, et même être restée en usage pendant un siècle ou deux.
Plusieurs des couronnes de Guarrazar offrent la même particularité. La couronne de fer conservée à Monza, qui servait au sacre des rois d’ilalie et passait pour être un don d’Agilulphe, roi des Lombards au vne siècle, consistait également en une sorte de carcan à articulations. De même pour la couronne qui orne la tète de la sainte Foy du trésor de Conques. Portant directement sur le front, ces plaques n’auraient pas manqué de le martyriser, si l’on n’avait eu la précaution d’interposer entre elles et la tête couronnée une sorte de bonnet ou ddaumusse3. Dans la couronne de Charlemagne, elles sont de dimensions inégales. Les quatre plus grandes, semées de cabochons et de pierres taillées en losange, occupent, outre le front et le derrière de la tête, le sommet des deux côtés. Quatre autres, plus petites, alternent avec elles et sonL chargées de figures en
émail cloisonné d’un travail qu’on prétend byzantin, bien que des carac-
Couronne de Charlemagne.
(Trésor de l’Empereur d’Autriche.)
1. Il existe une seconde épée dite de Charlemagne conservée à Nuremberg, mais dont Informe aussi bien que la décoration faite de fleurs de lis indiquent assez qu’elle ne remonte pas au delà du xui° siècle. Lacroix et Serré ont donné une reproduction médiocre de la poignée de cette épée dans leur Histoire de l’orfèvrerie-j oaillerie, p. 46.
2. Notamment, par Villemin, Monum. français inédits, pl. xix. — Louandre, Arts somptuaires. — Lacroix et Serré, les Arts au Moyen Age, et par nous dans l'Art à travers les mœurs.
3. L’aumusse destinée à supporter directement la couronne resta en usage, même après que la disposition que nous venons d’indiquer eut cessé d’être usitée. Un Inventaire de Charles VI (1399) nous apprend que l’aumusse, portée par ce prince sous sa couronne royale, était de velours bleu,
L’ORFÈVRERIE CAROLINGIENNE
tères latins les accompagnent. Au-dessus de la plaque frontale se dresse une croix d’or chargée de pierreries et de perles, et un arc surbaissé part de cette plaque pour aller buter contre la plaque postérieure. Cet arceau , sensiblement plus récent que le reste de l’ouvrage, porte l’inscription : Chuonradus dei gratia romanorum imperator augustus. Il fut vraisemblablement ajouté au corps de la couronne pour le sacre de l’empereur Conrad II (1027).
Une autre couronne du même genre, qu’on disait provenir également de Charlemagne, était, avant 1793, conservée à l’abbaye de Saint-Denis et servait au sacre des rois de France. On trouve dans Félibien1 une image, qui paraît assez exacte, de ce monument fâcheusement détruit.
Son poids, suivant l 'Inventaire de 1534, était de dix marcs d’or, déduction faite des pierreries. V Inventaire de 1634 réduisait ce poids à huit marcs cinq onces; ce qui prouve qu’entre ces deux dates ce curieux joyau avait été en partie remanié. La valeur des pierreries était expertisée à 60,000 livres. Comme les couronnes dont nous venons de parler, celle-ci était formée par un riche bandeau â articulations, surmonté de fleurs de lis. Ces dernières, bien que fort anciennes, ne devaient guère être antérieures, toutefois, aux premiers des Valois.
En môme temps que cette couronne, Dom M. Félibien a pris soin de faire graver un reliquaire conservé dans ce même trésor de Saint-Denis
Reliquaire dit Oratoire de Charlemagne, d’après la gravure de N. Guérard.
(Histoire de l'abbaye de Saint-Denis , par Dom M. Félibien.)
séparée par une croix en quatre parties, et semée « en chascun quartier de seize étoiles d or ». Lorsque Philippe le Bon, comme premier prince du sang, plaça la couronne sur le Iront de Louis XI, « le duc de Bourgogne, écrit Chastellain, luy assist en teste son bonnet et puis print la couronne précieuse et riche, et levant en hault à deux mains afin que tout chascun le veist, la sousting ung peu longuement au-dessus de la teste du roy, et puis après che faict, lui assist bien doulchement au chef, criant à haulte voix : Vive le roy. »
1. Dom M. Félibien, Hist. de l'abbaye royale de Saint-Denis, pl. iv, p. 5',<2. Peut-être ccttc couronne était-elle la même que celle offerte ù l’abbaye par Charles le Chauve, et dont nous parlons plus loin.
sous le nom d 'Oratoire de Charlemagne. Formant un curieux édicule à trois étages entourés d’arcades en plein cintre, ce reliquaire n’était « qu’or, perles et pierreries ». — « Sur le haut, ajoute Félibien, est représentée une princesse que quelques-uns estiment être ou Cléopâtre ou Julie fille de Tito. » La gravure assez mauvaise, que nous reproduisons, nous laisse voir qu'il s’agit là d'un camée. Enfin, toujours sur celte même planche, on aperçoit dans l’ombre une épée qu’on disait aussi provenir de Charlemagne. Ce doit être celle à pommeau et quillon d’or que le Louvre conserve aujourd’hui, avec l’indication qu’elle servit jusqu’à la Révolution pour le sacre des rois. Cette épée semble être postérieure d’un siècle au moins à la date que Félibien lui assigne1.
Four en finir avec Charlemagne, il nous faut encore parler du reliquaire que le grand empereur portait à son cou — reliquaire qui contenait, avec un morceau de la Vraie Croix, une épine de la Sainte Couronne. — Ce joyau, trouvé lors de l’exhumation de 1169, avait été conservé, si l’on en croit la tradition, par le clergé d’Aix-la-Chapelle. En 1804, c’est-à-dire juste mille ans après la mort de Charlemagne, il fut offert à Napoléon Ie1'. « Le bourrelet qui forme le tour de cette pièce curieuse, écrit M. Fontenay, est orné de filigranes assez grossièrement traités, formant des méandres autour de pierres ovales ou carrées. Celles-ci sont simplement percées de part en part et retenues par une goupille. L’épaisseur en est garnie de quinze pierres de même nature retenues dans des chatons droits. Le saphir qui forme le centre est faiblement coloré et transparent. Il laisse entrevoir le bois de la croix et le fil qui le tient. Il est serti par vingt-six griffes ornées chacune d’un grain d’or2. »
Somme toute, pour un aussi grand prince, c’était là, au point de vue de l’art, de médiocres bijoux. Le seul progrès réel que l’orfèvrerie marque dans ces ouvrages fameux au point de vue historique, c’est — dans la décoration — l’emploi encore timide et incertain de la figure humaine, que saint Éloi et ses contemporains paraissent avoir proscrite ou au moins dédaignée. Quant à cette fastueuse argenterie de table, dans laquelle l’empereur déclarait être journellement servi, « hanas d’argent, coupes, qui sont d’or fin, justes3 », etc., il ne nous en est rien resté, non plus (pie de ces fameuses tables d’or et d’argent où se trouvait représentée la cosmographie de l’univers, joyau auquel le grand empereur attachait un prix tout spécial, et dont les annales de Saint-Berlin parlent avec une admiration persuasive4.
1. Cette épée figure sur un portrait de Louis XIV exécuté par Rigaud et dont il existe une copie au musée de Tours.
2 Fontenay, Bijoux anciens et modernes, p. 186.