Pu. Mouskes, Chronique rimée, v
4. Ces tables furent brisées par Lothaire, qui en distribua les morceaux à ses partisans.
L’ORFÈVRERIE CAROLINGIENNE
Si l'on en croit les historiens, l’élan donné à l'art de l'orfèvrerie par Charlemagne ne se ralentit pas sous ses successeurs immédiats. Son fils Louis, que ses contemporains surnommèrent « le Pieux » et que la postérité connaît mieux sous le nom de « Débonnaire », ne se montra pas moins libéral envers l’Église que ne l’avaient été les rois ses prédécesseurs. Sa dévotion se révéla aussi active, aussi généreuse, et son biographe anonyme ainsi que le moine de Saint-Denis nous ont conservé la longue liste des abbayes qu’il fonda, des églises qu’il releva ou agrandit, des sanctuaires qu'il gratifia de ses largesses1. 11 semble même que sous son règne l’orfèvrerie française ait brillé d’un éclat d’autant plus vif qu’une nuit plus opaque régnait sur le reste de l’Europe. Du moins le soin qu’Ermold le Noir apporte, dans ses vers, à énumérer les vases d’or et d’argent que Louis le Débonnaire offrit au pape Étienne IV, son admiration notamment pour deux coupes d’or, enrichies de pierreries ; la profonde reconnaissance que le roi de Danemark témoigna pour le don de bijoux que l’Empereur lui fit à la suite de son baptême; le respect avec lequel l’église de Ravenne conserva, pendant plusieurs siècles, un calice d'or que le lils de Charlemagne envoya à son évêque; enfin le fait que le patriarche de Grado expédia en France des pierres précieuses et de l’or pour la confection d’un ciboire, semblent prouver que notre orfèvrerie nationale jouissait à cette époque d’une réputation fort étendue2.
A son lit de mort, Louis le Pieux appela autour de lui les grands officiers de la Couronne, ses chambellans et ses ministres. Il ordonna qu’on dressât un inventaire de tous ses joyaux, « en quelque chose que ce fust : en escrins, en or, en couronnes, en pierres, en armes, en livres, en vaisseaux, en draps de soie ou en ornemens d’églyses », dans le but de répartir entre les pauvres, les abbayes et les couvents, loules ces richesses auxquelles il lui fallait dire un adieu éternel3.
Charles le Chauve, son fils préféré, qui devait, après de nombreuses vicissitudes, lui succéder à l’Empire, s’il ne se conforma pas tout d’abord
1. Voir Vita Ludovici pii, Caroli magni filii, et dans les Grandes chroniques, les Gestes du débonnaire roy Loys, ch. vi.
2. Ermoldi Nigelli carmina, liv. II et IV, dans Pertz, Mon. germ. Iiist., t. II, p. 487, et V, p. 508.
I* abri, le Sagre memoric di Ravenna antiqua, p. 20. — Carlo Antonio Marino, Storia civile e poli-
tica del commercio de' Veneqiani, liv. IV, ch. vin . — Labarte, Hist.des arts industriels , liv. I, p. 368-
3. Grandes chroniques : les Gestes du débonnaire roy Louis, ch. xxiv.
au désir paternel, n’en fut pas moins, par la suite, « large aumosnier aux povres et aux églyses ». 11 envoya, lui aussi, à Rome une foule de joyaux précieux, parmi lesquels figuraient des couronnes votives, pareilles sans doute à celles de Guarrazar1. En France, l’abbaye de Saint-Denis eut particulièrement à se louer de sa générosité. « Tant lui donna joyaus et saintuaires, rentes et pensions confirmées par chartes, écrit le chroniqueur, que ce n’estoit si merveille non. » La liste de ces « joyaus et saintuaires » nous a été conservée et mérite qu’on la copie. « Si donna il un riche autel portrais de marbre pourfire tout carré, qui siet sur quatre petits pieds, et mist au front devant, le bras de saint Jacques l’apostole, frère Nostre- Seigneur. En la dextre partie enclost le bras [de] saint Estienne, le martyr, et au sénestre costé le bras [de] saint Vincent. Et pour la raison de ces Irois saintuaires, qui dedans sont scellés et enclos, fu il appelé l’autel de la Trinité. — Après donna laïens le hanap [de] Salomon, qui est d’or pur et d’esmeraudes fines et fins granes, si merveilleusement ouvré que dans tous les royaumes du monde oneques ne fu œuvre si soubtille. — Avec ce, donna laïens une grant croix de fin or, qui est divisée en quatre parties et est ornée de grant plenté de fines pierres prétieuses, et, aux quatre chiefs de cette-ci, sont scellées et encloses soubtilement prétieuses reliques des corps saints, en châsses soubtilement ouvrées2. — Avec ce donna un autre grant vaissel d’éleutre3, si est aorné au milieu et tout alentour de grant plenté de sardeines et granes. — Avec cela, donna un merveilleusement riche joïel, si riche et si prétieux qu’à peine le pourroit on aprisier, tout faict de saphirs,
1. L’usage de ces couronnes était encore dans toute sa force. Il empruntait une grande importance à ceux qui en faisaient l’envoi, car seuls les rois ou princes indépendants avaient le droit de faire de ces offrandes, qui semblaient un hommage de leur pouvoir à Dieu ou à ses saints. De là le nom de regnum sous lequel on les désignait et que le moine Sigebert de Gembloux se charge de nous expliquer. « Glodoveus rex rnisit Romæ sancto Petro coronam auream cum gemmis, quæ regnum appellari solet. » ( Chronic . Sigeberti monachi, ad ann. 510.) Après Clovis, Charlemagne gratifia l’église Saint-Pierre de Piome d’une couronne d’or enrichie de perles et qui pesait 45 livres. Léon III, à son exemple, dota quatre églises de présents semblables, mais d’un poids inférieur, et par conséquent d’une valeur moindre. L’historien des papes, Anastase, inventorie un nombre considérable de dons du même genre, faits par Grégoire IV, Serge II, Léon IV, Benoit III, aux églises de la ville éternelle. C’est vraisemblablement dans ces couronnes qu’il faut chercher l’origine des couronnes de lumière, qui devaient, par la suite, suivant l’expression de saint Bernard, se transformer « en véritables roues ».
2. Dow Michel Félicien ( Hist . de l’abbaye royale de Saint-Denis, pl. IV, p. 542) donne un dessin de cette croix foule en or et couverte de pierreries que nous reproduisons à la page suivante.
3. On a longuement discuté sur ce métal sans que les éminents archéologues qui ont pris part à ces mémorables débats aient beaucoup éclairci la question. De textes recueillis par Du Gange, il résulte que le nom d’électre fut, au Moyen Age, donné à des métaux composés et qu’il fut confondu avec le laiton. Cela n’a pas empêché MM. Labarte et de Lasteyrie d’échanger à ce sujet de savants articles. On lira avec intérêt : l'Électrum des anciens est-il de V émail? par F. de Lasteyrie. — Quel nom l'or émaillé a-t-il reçu des Grecs? par Jules Labarte, et surtout la savante dissertation publiée par M. Rossignol, en appendice à son curieux livre : les Métaux dans l'Antiquité.
L’ORFEVRERIE CAROLINGIENNE
de rubis, d’esmeraudes et d’autres manières de pierres enchâssées d’or... — Avec ce, donna cinq paires de tiextes d’évangile, soubtilement ouvrés d’or et de pierres prétieuses, et si rendit (offrit) aux martirs sa grant couronne impériale qui est pendue aus grans festes devant le maistrcautel avec les couronnes des autres rois1. »
En se montrant aussi généreux pour le sanctuaire de prédilection des monarques français, Charles le Chauve ne faisait, au surplus, qu’acquitter une dette de recoimaissance. Au temps où son frère Lothaire prétendait à l’entière succession de Louis le Débonnaire, les moines de Saint-Denis, pour qu’il pût faire valoir ses droits, lui avaient prêté une partie de leurs joyaux. Cette libéralité était donc une sorte de restitution. Malheureusement, de toutes ces richesses condamnées par la fatalité à promptement disparaître, il ne nous est resté qu’un de ces teixtes ou reliures dont parle le chroniqueur. II enveloppe le beau livre conservé à la Biblio-
thèque nationale sous le nom
d’ « Évangéliaire de Charles Croix en or donnée pai' charles le Ghauve
c ( à l’abbaye de Saint-Denis, d’après la gravure de N. Guépard,
le ChâUVe ». 1 OUI tout le (Histoire de l'abbaye de Saint-Denis.)
reste, c’est-à-dire pour ceux J
de ces beaux objets qui n’avaient pas été antérieurement détruits, ils furent fondus en 1793 par ordre de la Convention, qui, soucieuse pourtant des trésors d’art de la France, ne parut pas soupçonner l’intérêt capital qui s’attachait à ces orfèvreries historiques, et par conséquent doublement précieuses.
1. Grandes chroniques. Gestes de l'empereur Charles le Chauve, ch. xiv. — Legrand d’Aussy, Vie privée des Français, liv. III, p. 155.
Il importe de constater, toutefois, qu’au cours des siècles plusieurs de ces coûteux ouvrages avaient subi des remaniements et des adaptations, qui les avaient singulièrement dénaturés. Dans le recueil consacré à ses actes administratifs, Suger nous apprend qu’il transforma le triptyque de la Trinité en un retable qui fut élevé derrière le maître-autel. Lui-même — bien qu’il n’hésitât pas à qualifier de barbares les artistes
qui avaient confectionné ce monument d’orfèvrerie — s’émerveillait de sa somptuosité, et son étonnement, au surplus, paraît assez naturel, si l’on remarque que la seule énumération des pierres précieuses dont cet autel était orné n’occupe pas moins de quatorze pages dans la copie de l’inventaire de l’abbaye1.
Parmi les joyaux, trop rares, hélas ! conservés alors à Saint-Denis, et qui sont parvenus jusqu’à nous, il en est un qui mérite une mention toute spéciale, non seulement parce qu’il passe pour avoir été offert à son église préférée par Charles le Chauve, mais encore parce qu’il constitue un objet de la plus respectable antiquité et du plus haut prix. Nous voulons parler de la canthare fameuse dite coupe des Ptolémées, qu’on peut voir aujourd’hui au Cabinet des Médailles. Ce vase, en sardonyx orientale, est orné de deux anses prises dans la masse même de la pierre, et décoré de reliefs assez hauts, représentant des sujets bachiques. La tradition rapporte que Charles le Chauve, voulant transformer cette canthare en calice, lui fit adjoindre un pied d’orfèvrerie.
Lu décret de l’Assemblée nationale ordonna, en 1790, son dépôt à la Bibliothèque nationale. On pouvait dès lors la croire sauvée. Elle
Évangéliaire de Charles le Chauve.
(Bibliothèque nationale.)
1. Suger, Liber de rebus in administr. sua gestis, dans Duchesne, Hist. Franc, script., liv. IV, p. 346. — Invent, du trésor de l'abbaye de Saint-Denis, ms. arcii. nat. LL 1327, §§ 157 et s.
L’ORFÈVRERIE CAROLINGIENNE
échappa en effet aux refontes de 1793; mais, volée en 1804, quand elle fut retrouvée en Hollande, la monture avait disparu1.
Faut-il ajouter que l’abbaye de Saint-Denis ne fut pas seule alors enrichie de belles orfèvreries? En dépit des guerres terribles qui signalèrent la seconde moitié du ixe siècle, des invasions normandes, du double siège de Paris, de la prise de Rouen, Chartres, Sens et Clermont, du sac d’Évreux et des guerres qui dévastèrent l’Ile-de-France et la Bour- *
gogne jusqu’à la Loire, nombre de prélats purent, grâce à la bienveillance royale et à la générosité de leurs ouailles, décorer leurs églises d’argenteries d’une étonnante somptuosité. Ebbon, évêque de Reims, et son successeur Hincmar dotèrent leur cathédrale de vases sacrés d’une très grande valeur, et de beaux ouvrages exécutés par le célèbre Rumald2. Autels recouverts de plaques d’or repoussé et ciselé, grandes croix d’argent et d’or relevées de pierres précieuses, châsses couvertes de lames d’argent pour recevoir le corps de saint Rémi, tout fut prodigué pour l’ornement des deux églises principales de la vieille et célébré cité. Un détail fera juger de la richesse de ces joyaux :
un grand calice d’or du plus remarquable travail rehaussé de pierres fines suffit à racheter la ville du pillage des Normands3.
A Auxerre, Abbon, suivant l’exemple du libéral Hincmar, donnait
I. Il existe heureusement plusieurs gravures de c.ctte monture, celles notamment que donnent Félibien dans son Histoire de l’abbaye de Saint-Denis , et Montfaucon dans son Antiquité expliquée.
Le pied ajouté à cette admirable gemme portait un distique latin.
Hoc vas, Christe, tibi mente dicavit Tertius in Francos regmine Karlus.
« Ce qui nous apprend, dit Félibien, que ce précieux vase a été donné autrefois à l’église Saint- Denis par Charles III* du nom, c’est-à-dire Charles dit le Simple (898-929), ou l’empereur Charles le Gros (888), ou enfin Charles le Chauve (877), que l’on trouve quelquefois qualifié Charles III, comme on voit par une charte de l’abbé Suger. » (Félibien, Hist. de l'abb. royale de Saint-Denis, p. 542.)
2. Ce Rumald, « serf habile dans l’art de travailler les métaux », avait été donné à Ebbon par Louis le Débonnaire. La donation fut scellée de l’anneau royal. (Flodoard, Hist. rem., liv. II, ch. xix. —
Texier, Dictionnaire d'orfèvrerie, sous Ebbon.)
3. Tarbé, Trésor des Églises de Reims, p. 190. — Labarte, Hist. des arts industriels, t. I, p. 373.
Canthare antique dite Coupe des Ptolémées. (Cabinet des Médailles.)
SS
à l’église Saint-Étienne une croix d’or de toute beauté, et n’ayant pu achever de décorer d’un retable recouvert d’or et de pierreries l’autel principal, il assura par son testament les fonds nécessaires pour que Cette merveilleuse parure pût être achevée après sa mort. Peut-être est-ce ce bel ouvrage que les chanoines Bernelin et Bernuin parvinrent à mener à bonne lin, car de pareils monuments ne se recommencent pas deux fois en un siècle1. Un autre dessus d’autel non moins précieux fut donné à la même église par l’archevêque Sevin, et fut fondu pour faciliter l’achèvement de l'église de Saint-Pierre le Vif, monastère situé aux portes de Sens. Au xe siècle, les prélats de Sens et d’Auxerre continuèrent les traditions d’Abbon et de Sevin, comme à Reims les évêques Foulques, Hervée et Adalbert suivirent les exemples d’Abbon et d’Hincmar. Partout, du reste, les princes aux consciences inquiètes se montraient généreux. Il n’est pas jusqu’au terrible Rollon qui, une fois converti, n’ait prodigué de grands biens aux églises de Rouen, de Bayeux, d’Évreux, de Saint-Denis, de Jumièges. Partout les prélats rivalisaient d’ardeur et de dévouement pour parer leurs sanctuaires. Seulfus, archevêque de Reims (f 925), faisait hommage à la Vierge d’un grand calice d’or enrichi de pierreries et ne pesant pas moins de dix livres. Guillaume, abbé de Saint-Bertin, près Saint-Omer; Bodin et Gausmar, abbés de Savigny, dans le diocèse de Lyon; Abbon, abbé de Saint- Benoît-sur-Loire, dotaient leurs églises de croix, de calices, de couronnes d’or et d’argent. Parlant de ce dernier prélat, qui obtint d’être rangé au nombre des saints, Aimoin écrit : « Son prédécesseur Oyboldus avait commencé l’exécution d’un retable en or pour l’autel de la sainte mère de Dieu : Abbon le conduisit jusqu’à sa perfection. 11 fit augmenter deux autres autels voisins revêtus d’argent, et pour être bref, six autres autels de son monastère reçurent un brillant revêtement de ce même métal...; la clôture de bois placée autour du tombeau de saint Benoît se couvrit également de revêtements métalliques, sur lesquels l’art du ciseleur retraça les miracles de ce maître chéri2.»
Ces beaux ouvrages furent exécutés sous la direction d’un moine de l’abbaye, nommé Gauzfredus, très expert en ces sortes de travaux. Il n’est pas le seul de ces pieux ouvriers, dont le nom nous ait été conservé. Nous pouvons citer encore Josbert, moine de Saint-Martial, de Limoges; Theudon, qui appartenait à l’église Saint-Pierre de Chartres, et le
1. Cet autel fut fondu en 1760, par ordre de Louis XV, pour subvenir aux frais de la guerre et aux nécessités de la Cour. Du Sommerard nous en a conservé l’image, d’après un dessin de Lambinet, peintre de Sens, au xvme siècle. (Voir les Arts au Moyen Age, album, IXe série, pl. xm. Voir aussi, au sujet de ces beaux ouvrages, Emeric David, Hist. de la sculpt. au Moyen Age, p. 59.)
2. Flodoard, Hisi. rem. eccl., liv. IV, ch. xix. — Aimoin, Vita B. Albonis dans les Act. S. Bened., 1. VIII, p. 46.
Pl. VII