Du Sommerard, les Arts du Moyen Age, t. V, p
L’ORFEVRERIE CAROLINGIENNE
Mais aucun joyau sacré ne fut peut-être, sous ce rapport, plus favorisé que la fierte ou châsse de saint Romain, à Rouen. Ce reliquaire fameux était, en effet, chargé d’une foule d’anneaux, de cachets, de bijoux offerts ou légués par de pieux donateurs. Un inventaire de 1555 ne décrit pas moins de vingt-huit joyaux de ce genre attachés à la châsse vénérée, et le dépouillement attentif des archives rouennaises a permis de relever, dans un certain nombre de testaments provenant de chanoines, de prêtres et d’officiers ^le la cathédrale, des passages comme ceux-ci :
« Je lesse mon signet à mectre à la fierte [de] M. saint Romain et cinq solz pour le faire attacher à ladite fierte. — Je laisse pour être attachée à la châsse de saint Romain, une croix d’or vieille fachon, où il y a quatre rubis de petite valleur. — Je donne à la fierte saint Romain une verge (anneau) d’or où il y a un diamant enchâssé en façon de poincte. »
Cette curieuse coutume se continua au moins jusqu’au milieu du xvie siècle, car François Ier visitant, à Reims, le tombeau que Robert de Lenoncourt — alors abbé de Saint-Rémi, plus tard archevêque d’Embrun et cardinal — venait de faire élever au patron de son abbaye, laissa tomber un anneau qu’il portait sur son gant, et, comme on le lui restituait, il ne voulut jamais le reprendre; mais, pour honorer le saint, il ordonna que cet anneau lut attaché en sa présence à la châsse qui renfermait ses reliques1.
Pour bien juger la sainte Foy de Conques, il faut donc faire abstraction des ornements de rapport qui « l’embellissent ». L’intérêt qu’elle présente s’en augmentera d’autant. Ajoutons que cet intérêt est surtout considérable, parce que cette pièce d’orfèvrerie nous montre, pour la première fois, la traduction en métal précieux, par un artiste français, d’une figure humaine exécutée en ronde bosse. Jusque-là les morceaux les plus importants sur lesquels il nous était permis d’asseoir un jugement, alors même qu’ils présentaient — comme la croix de Lothaire conservée à Aix-la- Chapelle, ou comme la Bible de Charles le Chauve — des bas-reliefs en ivoire, des i n Lai lies ou des camées, n’essayaient de provoquer aucune illusion sur la provenance exotique de leur riche parure. Aucune erreur, sur ce
Vierge et son enfant.
Église de Beaulieu (Corrèze).
1. M. A. Deville, Notice sur la châsse de saint Romain. — Texier, Dict. d'orfèvrerie religieuse,
sous Fierte.
point, n’était possible et la préoccupation de l’orfèvre, dans ces œuvres coûteuses, était bien plus d’ajouter par la quantité des pierres et des filigranes à la magnificence de l’objet, que d’ordonner avec art sa composition ou de rechercher la pureté de la forme générale.
Avec la figure de sainte Foy, d’autres idées se font jour, qui vont pousser l’orfèvrerie en une voie nouvelle. Dans ce curieux joyau, ces idées s’affirment même d’une façon absolument magistrale. Cette statuette, en effet, est infiniment supérieure à celles, du reste extrêmement rares, qu’à tort ou à raison on attribue à la même époque. Elle surpasse la Vierge de Beaulieu notamment, à laquelle son costume, la forme de sa couronne, ainsi que le trône sur lequel elle est assise, semblent assigner une date bien voisine des Carolingiens. Malgré son aspect dur et farouche, malgré son regard extatique et son exécution barbare, cette dernière Vierge, toutefois, est loin d’avoir la sévère grandeur et la majestueuse placidité de la sainte Foy de Conques. Néanmoins, elle aussi, elle marque, elle affirme la transformation radicale qui va s’effectuer dans l’art qui nous occupe. Désormais, l’orfèvre va devenir architecte et statuaire, et, dans ses grands ouvrages, le besoin du nombre et de la somptuosité fera place à des desseins plus nobles, à des préoccupations plus élevées.
Reliquaire de l’église de Beaulieu (Corrèze).