Histoire de France, liv. II, ch. ni
les fils Aymon, en état de rébellion contre Charlemagne, désignation des Carolingiens, suffiraient à témoigner de la singulière et irrémédiable impopularité de celle dynastie, qui, avant de succomber définitivement, s’était vue par deux fois destituer du pouvoir suprême.
Aussi quand Hugues Capet se résout à placer sur son front la couronne royale, n’a-t-il pas grand effort à faire, ni longue résistance à redouter. L’oncle de Louis le Fainéant s’étant, enfermé dans Laon, il trouve facilement une armée pour l’assiéger et un prélat pour le vendre; et bientôt les cachots d’Orléans se referment pour toujours sur le dernier des Carolingiens et sur sa famille infortunée. Hugues Capet meurt en 996, juste à la veille du terme si redouté; et le règne de son fils Robert II voit s’accomplir la terrible échéance. Jamais l’humanité ne connut anxiété plus poignante, et jamais calamités plus nombreuses ne préparèrent mieux les malheureux pécheurs à cette fin du monde prédite depuis longtemps. Sur les soixantetreize années qui précédèrent la date néfaste, il y en avait eu quarante-huit affligées de famines et d’épidémies.
Au milieu de l’effroi général, il semblait qu’on ne pût trouver quelque tranquillité d’esprit qu’à l’ombre des autels. Partout les seigneurs échangent le baudrier contre le ci lice, et la cotte d’armes contre la robe de religieux. Hugues lui-même revêt la chape d’abbé de Saint-Martin de Tours, et l’on a prétendu que son nom singulier de Capet lui vint de cette particularité sans précédent dans notre histoire1. Mais c’est surtout dans son fils Robert, « roy débonnaire et un des mieux entéchiés de tous les roys et des mieux morigénés », que le type des princes religieux et dévots prend corps et s’incarne. Élevé avec un soin tout spécial par le savant Gerbert, qui allait devenir pape sous le nom de Sylvestre II, Robert, prince sage, lettré et musicien, « bon clerc et merveilleux trouvère de beaux dits en séquence et en respons, que l’on chante en sainte eglyse », pieux plus qu’aucun homme de son temps, amoureux surtout des solennités religieuses, n’hésitait pas - et c’est tout dire — à quitter le siège d’une ville pour aller se mêler aux moines et prendre place au lutrin2. Sous un prince pareil, l’élan universel de reconnaissance, qui brusquement succéda aux angoisses passées, devait prendre des formes enthousiastes et durables. Une sainte ardeur porte, en effet, le clergé, les peuples et les rois à élever partout des sanctuaires. « A peine trois ans s’étaient-ils écoulés après l’an mil, écrit Raoul Glaber, que dans presque tout l’univers, dans l’Italie surtout et dans la Gaule, les basiliques des églises furent renouvelées, quoique la plupart fussent assez belles pour n’en avoir pas besoin... On eût dit que le monde secouait
1. Selon quelques historiens. Capet serait dérivé de Cappatus, « chape ».
2. Grandes chroniques. — Istoire du bon roy Robert, ch. i, iv et v.
AUTEL D’OR DE L’EMPEREUR HENRI I I. — iVlUdee Je Cfu.
L’ORFÈVRERIE AU MOYEN AGE
et dépouillait sa vieillesse, pour revêtir la robe blanche des églises. »
En outre, la certitude d’un second bail consenti par Dieu — celui-là sans échéance certaine — invitait les populations à construire des sanctuaires solides et durables, capables de braver les siècles, et tout un style nouveau jaiilit de ces préoccupations nouvelles. Le besoin de s’établir solidement sur ce sol qu’on avait tant craint de voir disparaître, de se cramponner à cette terre que menaçait un cataclysme universel, imprima aux édifices des allures robustes et massives. L’amour de la somptuosité, qui avait survécu aux sombres terreurs, les fit surcharger d’ornements enchevêtrés et touffus, et pour décorer ces monuments, il fallut une parure éclatante et joyeuse, s’harmonisant avec les sentiments d’espoir et de confiance, qui désormais allaient régner dans le monde.
L’orfèvrerie réclama naturellement une large place dans cette parure somptueuse. Le roi Robert était, nous l’avons dit, trop « bien morigéné » pour ne pas le comprendre. Sa générosité tout d’abord trouva à s’exercer en faveur de la basilique royale de Saint-Denis, qu’à l’exemple de ses prédécesseurs il honorait d’une dévotion particulière. Puis après « l’an mil », il dota richement un certain nombre de monastères qu'il avait fondés, et parmi les pièces capitales, au point de vue de l’art, qu’il fit exécuter pour ces sanctuaires préférés, l’historien de sa vie1 décrit avec complaisance un magnifique encensoir d’or enrichi de pierreries, dont il fit cadeau à l’abbaye de Fleury-sur-Loire. Nous savons encore qu’étant à Dreux, il appela près de lui le moine Ocloranne, lui commanda une châsse magnifique, destinée à recevoir la dépouille de saint Savinien, et lui fit faire ensuite une nouvelle châsse non moins riche, pour les reliques de saint Potenlien.
Les prélats, comme de juste, s’empressèrent de suivre l’exemple royal: l’archevêque Sévin orna le principal autel de l’église Saint-Étienne de Sens, d’un superbe bas-relief en or et en argent repoussés. Rainard, nommé par Sévin abbé du monastère célèbre de Saint-Pierre-le-Vif, dota son église d’une croix d’or gemmée, de vases sacrés et d’ornements d’un grand prix, de livres saints et d’un parement d’autel en orfèvrerie, Ce fut Ingon, le successeur de Rainard, qui obtint de la bienveillance du roi Robert et de la reine Constance le don de la châsse fameuse de saint Savinien. Cette châsse, qu’on voyait encore à Sens au xvne siècle, était, au dire de Guyon, « fort curieusement élaborée avec plusieurs figures relevées en bosse tout autour, figures parmi lesquelles on distinguait celle du roi Robert2 ». Elle avait été exécutée, nous venons de le dire, par un
1. Helgaud, Epitoma vitee Roberti regis, dans Duciiesne, Hist. franc, script., 1. IV, p. 04 et suiv.
2. Clarius, Chronicon s. Pétri Vivi, dans Daciigry, Spicilegium, I. 11, p. 73G et 741. — Odoranne, Chronicon, dans Duciiesne, Hist. franc, script., f. 11, p. 638. — Guyon, Hist. de l’église d'Orléans, t. I, p. 296. — Emeric David, Hist. de la sculpture, p. 39. — Labarte, Arts industriels au Moyen Age, 1. I, p. 389 et suiv. — L’abbé Texier, Diction, d'orfèvrerie relig., col. 1242.
là
<m HISTOIRE DE L’ORFÈVRERIE FRANÇAISE
moine de Sainl-Pierre-le-Vif, nommé Odoranne, qui, suivant l’usage du temps, était à la lois sculpteur, orfèvre, musicien et littérateur. Nous aurons bientôt l'occasion de constater que la pratique de ces pieux travaux se conserva dans les abbayes pendant un nombre respectable de siècles. Le religieux Othon, qui exécuta le tombeau de Guillaume le Conquérant, appartenait au monastère de Saint-Etienne de Caen. A l’abbave de Gembloux, près de Liège, d'un atelier, surveillé successivement par les abbés Albert et Tictmar, devait sortir une quantité de pièces d’orfèvrerie, parmi lesquelles un devant d’autel en argent repoussé et la châsse de saint Exupére. Vers le même temps, au monastère de Vasor, dans le même diocèse, l’abbé Erembert, qui s’entendait à ces beaux travaux, ciselait pour son église deux bas-reliefs, dont l’un décorait l’autel et l’autre la châsse de saint Éloquius. Enfin, au monastère fameux de Saint-Berlin, près de Saint- Omer, l’abbé Jean Ier suivait ces heureuses traditions; et nous verrons, â l’aurore du xin° siècle, le frère Hugo enrichir l’abbaye d’Oignies d’orfèvreries remarquables qui heureusement existent encore1.
Ainsi ni les horreurs de la guerre, ni les dévastations qu’elle traîne â sa suite, ni la précarité d’une existence soumise â toutes les incertitudes, ni la misère, ni les épidémies n’étaient parvenues à ralentir l’ardeur des princes, des prélats et des peuples; et la France, à peine affranchie de la terreur des Normands, encore abandonnée aux hasards des luttes sauvages, pillée périodiquement, ravagée sans cesse, trouvait le moyen de témoigner à Dieu sa dévote reconnaissance, par une immense ferveur qui se traduisait en œuvres â la fois imposantes et magnifiques.
En quoi consistaient au juste ces belles décorations? Un monument précieux entre tous et remontant au xi° siècle va nous le dire. Quoiqu’il ne soit pas d’origine française, l’autel d’or donné par l'empereur Henri II à la cathédrale de Bâle, après qu’il l’eut fait en partie reconstruire, — spécimen presque unique et sans rival de l’orfèvrerie décorative à cette lointaine époque, — doit présenter des analogies nombreuses avec les travaux du même genre, exécutés chez nous vers le même temps. 11 peut donc nous donner une idée assez précise de ce que devaient être les somp- I ueux ouvrages dont nous venons de signaler la confection dans nos monastères.
Ce parement d’autel, tout en or, qui ne mesure pas moins d’un mètre de hauteur sur lm,78 de largeur, figure un portique composé de cinq arcades cintrées, retombant sur des colonnes annelées. Chacune de ces arcades
1. Order. Vitalis, Historiæ ecclesiasticce, liv. VIII, dans Duchesne, Hist. ixorm. script., p. 663. — Libellas de gestis abb. gemblacensium, dans Dachery, Spicilegium, t. VI, p. 519 et 534. — L’abbé Texier, Dict. d'orfèvrerie religieuse , col. 1034.
L’ORFEVRERIE AU MOYEN AGE
encadre une figure mesurant environ un demi-mètre. Au milieu, sous une arcade plus haute ét plus large, se dresse le Christ, portant d'une main le globe du monde et levant l’autre main pour bénir. A droite et à gauche se tiennent respectueusement, les ailes éployées, les archanges Michel, Gabriel, Raphaël, avec le révéré saint Benoit, pour lequel le donataire éprouvait une reconnaissance toute spéciale, ayant été, grâce à son intercession, délivré d’une cruelle et dangereuse maladie. Enfin, aux pieds de Jésus, deux petits personnages dévotement prosternés représentent l’empereur Henri II et l’impératrice Cunégonde.
Ce n’est point tout : au-dessus du portique et se détachant sur un lond de délicats rinceaux, des médaillons, qui occupent les tympans des arcades, symbolisent les quatre vertus cardinales ; alors que d’autres rinceaux non moins élégants, faits de feuillages mêlés d’animaux, accompagnent les lignes principales de l’architecture, escaladant les pilastres, meublant les tympans et suivant la corniche. Telle est dans ses lignes principales l'ordonnance de ce monument doublement précieux, qui ne manque ni d’allure ni de grandeur, mais dont l’exécution peut paraître, à des juges sévères, quelque peu maladroite et naïve. Ornements et figures, en effet, repoussés dans des feuilles d’inégale épaisseur, ont à peine été repris au ciselet et montrent les stigmates d’un marteau manié avec plus de vigueur que d’habileté. Les bras trop courts, les pieds et les mains, d’un dessin insuffisant, témoignent d’une science encore incertaine. Enfin, enduites d’un ciment destiné à en soutenir les reliefs, les diverses feuilles ont été rapprochées, assemblées et appliquées sur une table de chêne, avec des clous qu’une main négligente n’a pas même pris le soin de dissimuler j .
Pour nous, qui sommes gâtés par la vue de tant d’irréprochables chefsd’œuvre, c’est là, comme perfection de travail, une œuvre assurément inférieure. Mais pour la bien juger, peut-être faut-il se placer à un point de vue particulier et remettre l’orfèvrerie de ce temps dans son milieu et dans son rôle. — Destinés à être contemplés de loin dans la pénombre d’un jour tamisé, volontairement obscurci par les sombres verrières, à l’éclat scintillant des cierges et des torches, dont le culte catholique se montra toujours si prodigue2, ces devants d’autel, ces retables, ces grands
!. La plupart des croix, châsses, reliquaires, etc., du xi° et du xn° siècle, consistant en une h me de bois sur laquelle sont appliquées des lames d’or et d’argent, présentent cette même négligence, quant à la fixation de ces lames sur la charpente qui les porte. On en peut juger par la belle châsse de saint Potentien conservée au Louvre, dans la galerie d’Apollon, et à laquelle on attribue, sur des indications bien vagues, une origine allemande.
2. Une des particularités du culte catholique, c’est le goût si prononcé, que son clergé a toujours témoigné pour l’éclairage artificiel de ses temples et des cérémonies du culte, alors même (pie celles-ci ont lieu en plein air eL en plein jour; c’est la libéralité en cierges, torches et flambeaux qu’il impose
ion
ouvrages d'or et d’argent, avaient atteint leur but quand ils avaient donné la sensation d’une somptuosité magnifique. L’artiste joignait-il à cette qualité essentielle un sentiment élevé de la composition, des lignes nobles,
imposantes, et un arrangement pompeux, dissimulant sous une ornementation riche et fleurie l’épargne du métal , on ne lui demandait rien de plus. Lui-même pouvait se déclarer satisfait. Or si, dans l’ouvrage qui nous occupe, on est en droit de critiquer la main-d’œuvre sommaire et un travail trop hâtif pour un monument si précieux, encore faut-il bien reconnaître que l’ordonnance n’en est point dépourvue de grandeur.
Son étude, en outre, présente, au double point de vue de l’histoire et de l’art, un intérêt capital. Deux remarques essentielles s’imposent, en effet, à quiconque contemple avec soin celte pièce rarissime. L’une — dont nous nous occuperons en premier lieu — concerne la taille exagérée des figures et leur caractère froid et hiératique, la symétrie de leurs attitudes, la nature de leurs draperies, etc. Ces diverses particularités et d’autres encore dénotent que, dans l’interprétation de ses personnages, l’auteur s’est principalement inspiré des saintes représentations dont fourmillaient alors les manuscrits byzantins — source sanctifiée par la tradition, où les artistes puisèrent d’autant plus volontiers, qu’aux yeux du clergé, dont ils tenaient leurs commandes, ces livres possédaient l’indiscutable mérite d’une orthodoxie certaine.
Mais, pour bien comprendre l’importance de cette première constatation et pour mieux saisir l’évolution qu’elle caractérise, peut-être est-il nécessaire d’élargir momentanément le champ de nos investigations; car,
Reliquaire
provenant de l’abbaye de Grandmont.
(Conservé à Saint-Sulpice-les-F euilles.)
pour tout événement important à son peuple de fidèles ; c’est la présence de cierges qui illuminent l’autel et brûlent devant les saintes images, des lampes qui jour et nuit éclairent le sanctuaires, des torches qu’il allume autour des cercueils et qu’il force les assistants à porter dans les processions et les pompes funèbres. Personne, en effet, n’échappe à cette obligation : rois, princes, évêques, cardinaux se mêlent aux cortèges, un cierge à la main. La Vierge elle-même n’hésite pas à se manifester ainsi, témoin le miracle de la sainte chandelle d’Arras. Gomme conséquence, ce goût, dont on peut chercher l’origine dans le chandelier à sept branches exécuté par ordre de l’Éternel, se traduisit en orfèvrerie par la confection d’une quantité invraisemblable de chandeliers, candélabres, luminaires, couronnes de lumières, lustres, etc., d’une variété de formes et d’une importance inconnues dans les autres cultes.
L’ORFEVRERIE AU MOYEN AGE
l'orfèvrerie, dans son expression, est déjà au xiu siècle intimement liée aux autres arts somptuaires. Aussi, en généralisant nos observations, revêtiront-elles une forme plus saisissante.
Nous avons expliqué ailleurs1 quelle part revient à ces manuscrits byzantins dans la confection des personnages si impressionnants qui ornent les vénérables façades de nos cathédrales romanes. La tradition orientale s’y manifeste, chacun a pu le constater, par la longueur démesurée des corps, par l’excessive petitesse de la tête, contrastant avec le développement singulier que celle-ci prendra bientôt. Elle s’y révèle encore par son vestiaire emprunté à l’Orient, manteaux classiquement drapés, robes interminables et flottantes, dont le tissu, trop léger pour nos climats, se plaque sur le corps, en épouse les contours, en dessine les muscles, témoignant de connaissances myologiques un peu prétentieuses et ne laissant guère soupçonner cette science extraordinaire des plis, qui deviendra une des caractéristiques de l’art français au Moyen Age. Enfin elle s’y affirme par l’exotisme des types, par des barbes séparées en deux, par ces chevelures longues et bouclées, divisées sur le front, et surtout par la terne impassibilité des visages, dont le ciseau s’est efforcé de rendre la méthodique régularité, sans que l’artiste ait paru soupçonner que ces traits figés pouvaient exprimer un sentiment ou traduire une idée.
Ces étranges et sévères figures nous apparaissent le plus souvent encadrées par l’inépuisable variété des ornements romano-byzantins : torsades, palmettes, galons perlés, entrelacs, besants, frettes Châsse de saint Maurice,
crénelées, bâtons rompus, (Trésor de la cathédrale de Sens.) f
méandres, billettes, dents
de scie, têtes de clou, imbrications et le reste, au milieu desquels se glissent timidement quelques fleurs du pays, quelques feuillages de nos climats, laissant deviner que le statuaire n’a pas lame absolument fermée aux spectacles du dehors; mais où l’on ne saurait pressentir l’étonnante variété de motifs, qu’il empruntera par la suite à la llorc qui l’entoure.
La France artistique et monumentale, I. RI, art. Vèqelay .
Il en est de même dans l’orfèvrerie; qu’elles soient encadrées comme celles de l’autel d’or de Bâle, ou isolées comme Fange-reliquaire de l’ancienne abbaye de Grandmont, toules ces figures, où la tradition domine, sont, ne craignons pas d’insister sur ce point, dénuées d’expression. On sent que 1‘ exactitude et la vie sont les moindres soucis de l’artiste. Son impression encore sommaire reste synthétique. Ce n’est que bien plus lard qu’il parviendra à se débarrasser de ce (pie cet art offre de trop conventionnel, à analyser les modèles qu’il a journellement sous les yeux, à s’inspirer directement de la nature et à incruster, dans la pierre de ses façades ou sur les parois de ses châsses, l’humble image des plantes, qui modestement poussent à ses pieds. Mais, quelles que soient ses imperfections, cet art reste intéressant à étudier. En dépit de son impassible roideur et de son exotique prolixité, il est empreint de ce charme particulier qu’offrent toujours les débuts; et comme toutes les aurores, il ouvre le champ à bien des espérances. — Ces constatations n’étaient pas inutiles. I! importait de bien établir que, dans la mise en oeuvre des métaux précieux, les choses ne se passèrent pas autrement que dans l’édification et la décoration des églises et des monastères. Et c’est même à le démontrer que tend la seconde observation signalée par nous comme résultant de l’étude attentive du joyau magnifique que nous avons sous les yeux.
L’autel d’or de l’empereur Henri 11 nous révèle, en effet, l’influence curieuse que l’architecture commence, dès ce moment, à exercer sur les autres arts somptuaires. Il nous dénonce ce que M. Darcel appelle, un peu sévèrement peut-être, « l’intrusion des formes de l’architecture et leur exacte reproduction dans l’orfèvrerie1», — fait d’autant plus important à noter que l’évolution résultant de cette intervention constitue un événement capital dans l’histoire de Fart qui nous occupe. En subissant cette influence, celui-ci va progressivement perdre son indépendance, abdiquer son autonomie, si l'on peut dire ainsi, et renoncer à poursuivre un idéal purement de magnificence et de luxe. Empruntant désormais à l'architecture et à la statuaire leurs moyens d’expression, il se trouvera forcément soumis à toutes les transformations que subiront ces autres arts. Au point de vue de la logique, il y perdra peut-être, mais il y gagnera singulièrement en variété et surtout en grandeur.
De tous les monuments d’orfèvrerie qui ornent nos églises, il n’en est pas où cette révolution (qu'on nous permette le mot) s’affirme d’une façon plus frappante que dans les reliquaires désignés d’une façon générale sous le nom de chasses. Comme l’indique l’étymologie de son nom, la