‹ Histoire de l'orfèvrerie françaiseChapitre 36 sur 154 · Didron, Bulletin du Comité des arts, 2e partie, p · texte numérisé non relu

Didron, Bulletin du Comité des arts, 2e partie, p

2. Ch. Cahier et Arthur Martin, Mélanges d’archéologie, d’histoire et de littérature, t. II, pl. 1 à 3. On trouvera à la page 212 la reproduction de cette châsse si justement célèbre.

Châsse de saint Avit,

provenant des Dames Ursulines de Verneuil.

L’ORFEVRERIE AU MOYEN AGE

chaque côté trois arcades ogivales accompagnées d'archivoltes chargées de filigranes, d’émaux et de pierreries. Enfin, en accentuant notre marche à travers les âges, nous aboutissons à la châsse de saint Germain, qui, commandée en 1402 à Jean de Clichy, le célèbre orfèvre parisien, rappelait par son plan la Sainte-Chapelle du Palais, avec sa flèche, ses croisées fleuronnées, ses contreforts et son douille portail, mais une Sainte-Chapelle en or, avec la toiture fleurdelisée resplendissant de l’éclat de 220 perles, de 175 émeraudes, de 51 grenats et de 25 améthystes; ou encore â la châsse de saint Spire à Corbeil, qui, avec ses pignons et sa flèche, constitue un vrai pastiche des monuments de pierre.

Notez que nous aurions pu choisir tels autres 'spécimens fameux et constater une gradation identique. En sortant un peu de France, les châsses de saint Servais à Maestricht et des Rois mages à Cologne, celles de Notre-Dame et de Charlemagne à Aix-la-Chapelle, de saint Éleuthère à Tournai, de saint Mengold et de saint Domitien à Huy, de saint Remacle à Stavelot, de Thomas Becket et de sainte Fausta au musée de Cluny, la superbe châsse de la galerie d’Apollon qui, après avoir passé pour celle de saint Potentien, second évêque de Sens, a été attribuée à un de ses homonymes d’Allemagne1, nous fourniraient des arguments aussi convaincants, et, par d’autres voies nous conduiraient à des révélations identiques. Ces divers édicules, surmontés de crêtes richement travaillées, et montrant leurs parois latérales, couvertes suivant l’époque, soit par des tableaux émaillés, soit par de solides arcades à plein cintre abritant des personnages trapus, ou par les formeltes élancées de gracieuses ogives, achèvent de marquer l’évolution si caractéristique de l’orfèvrerie.

I. A. Damckl, Notice des émaux et de l’orfèvrerie au musée national du Louvre, p. 463. C’est d’après une vignette très imparfaite des Acta sanctorum des Bollandistes que celle nouvelle attribution a été adoptée.

Chûsse de saint Spire, à Corbeil (d’après M illin).

Pour l'observateur érudit et pour l’historien attentif, au surplus, cette subordination de l’orfèvrerie à l’architecture n’est pas autrement surprenante. Veut-on bien comprendre l’œuvre de l’artiste? 11 faut pénétrer sa pensée. Or, au lendemain de « l’an mil », les préoccupations des chrétiens étaient bien différentes de celles que nous pouvons ressentir. A travers les œuvres visibles, l’œil des fidèles entrevoyait des réalités immortelles; et l’art, en paraissant travailler à une satisfaction extérieure, poursuivait un but à la fois supérieur et mystérieux. Ses ouvrages parlaient un langage que nous ne comprenons plus. Tout ce qu’on a nommé depuis le « symbolisme chrétien », figures sacrées, emblèmes, attributs, outre leur importance historique, prenait, à l’aide d’un commentaire muet, une valeur prophétique et morale. Dans l’examen des trésors des églises, l’esprit discernait autre chose que la splendeur matérielle. Les sentiments, les intentions qui avaient guidé la main des vieux maîtres restaient clairement lisibles, et la Foi, alors contagieuse, rayonnait de ces magnifiques ouvrages sur les spectateurs qui les contemplaient.

A ces croyants, à ces fervents, rien ne pouvait paraître plus élevé, plus beau, plus noble que la basilique chrétienne. L’église, à leurs yeux, n’était pas seulement l’édifice destiné à abriter les croyants pendant la célébration des saints mystères. Elle devenait la personnification de la puissance divine, la forme tangible que revêtait la religion avec son culte et sa redoutable puissance s’étendant au delà de la vie terrestre, liant et déliant en ce monde et dans l’autre, et réglant la destinée des âmes. Cette impression était si vive, si profonde, si tenace qu’elle a survécu aux plus invraisemblables bouleversements, et que ce nom d’Eglise synthétise encore, pour nos esprits, le pouvoir sacerdotal et son organisation formidable. Comment peut-on s’étonner, dès lors, que tous les arLs aient pris pour modèle et pour inspirateur l’asile symbolique où les chrétiens venaient chercher le repos au milieu des luttes journalières, l’apaisement momentané de leurs souffrances et, comme dérivatif aux angoisses d’une vie faite d’incertitudes cruelles, l’espérance d’un monde meilleur ?

Voilà pourquoi l’architecture, en ces temps si troublés, devint un art si puissant, qui progressivement façonna les autres à son image. Lorsqu’il lui plut de modifier ses dispositions, ses proportions ou ses lignes, tout dut changer autour d’elle, en même temps et dans le même esprit. L’orfèvrerie, si différente par les matières mises en œuvre, par le but poursuivi, par les moyens employés, résista tout d’abord à l’assimilation. L’artiste s’en tint longtemps à une interprétation purement conventionnelle, n’empruntant à ces géants de pierre que leurs formes générales. Mais quand l’art de bâtir eut achevé de créer ce qu’on

L’ORFEVRERIE AU MOYEN AGE

nomma depuis « l’architecture du miracle », quand, par un renversement de la statique jusqu’alors adoptée, il eut développé d’après des lois régulières le rythme admirablement cadencé d’une géométrie savante; quand enfin, exagérant sa sveltesse et sa légèreté subtile, il eut laissé l’élégance de ses formes se traduire en des végétations exaspérées, alors l’orfèvrerie dut à son tour se couvrir de moulures aiguës, aux courbes flamboyantes, dissimulant à peine sous une efflorescence exagérée la maigreur de contours formés par les jeux du compas. Et de la sorte le sarcophage, destiné à abriter le mort dans son éternel sommeil, se trouva transformé en un sanctuaire1 plein de magnificence, image réduite, mais plus ornée, plus brillante du temple où le fidèle venait, au pied des autels, adorer le Dieu éternellement juste et bon.

Hâtons-nous d’ajouter que ce n’est pas seulement dans la confection des châsses que cette évolution si particulière se dessine et s’affirme. Tous les autres instruments du culte sentent, à des degrés divers, la même influence se produire. Calices et patènes, burettes, custodes eucharistiques, ostensoirs, couronnes de lumière, chandeliers d’autel, tabernacles, reliquaires, encensoirs, rien n’échappe, rien ne parvient à se dérober à cette action grandissante.

Cent ans ne se seront point écoulés, que le style encore lourd et sévère de ces beaux ouvrages se sera transformé. Les vases plus élancés se dresseront sur des tiges plus légères et plus sveltes. La coupe des calices, d’hémisphérique qu’elle était, se fera semi-ovoïde. Les pieds des flambeaux, des croix d’autels, des ciboires, des monstrances, cesseront d’être circulaires, comme on les trouve encore dans les beaux ciboires de la période romane et notamment dans le superbe calice dit de saint Remi, qui, après avoir été conservé au Cabinet des Médailles , fut rendu par Napoléon III à la cathédrale de Reims. Ils se découperont désormais en lobes et contrelobes à angles saillants. La profusion des pierreries fera place â une ornementation moins tapageuse, dont les reliefs, relevés au marteau, repris au ciselet, rappelleront les végétations touffues et les efflorescences de l’architecture. Et l’intervention de celle-ci, encore discrète durant les deux

Calice, dit de saint Remi.

(Trésor de la cathédrale de Reims.)

1. Sanctuaire, saintuaire, santuaire. Dès le xn° siècle on donnait communément ces noms au\ châsses et reliquaires de toutes tailles. On trouvera dans le Dictionnaire de l'ameublement (2° édit. , l. IV, col. 874) un certain nombre d’exemples de l’emploi de ce mot.

siècles qui nous occupent, montrera par son triomphe final comment, dans les époques d’épanouissement artistique, tous les arts se tiennent, s’enchaînent et sont solidaires les uns des autres.

Malheureusement, les témoignages que nous pouvons invoquer à l’appui de ces constatations ne sont point aussi nombreux qu’on le pourrait souhaiter. 11 ne nous est, en effet, demeuré que bien peu de toutes les belles orfèvreries appartenant à cette époque si mouvementée.

Nous savons pourtant que la production, au xiie siècle, fut abondante et magnifique. L’histoire nous apprend que Maurice de Sully, évêque de Paris, après avoir doté son église de calices et d’encensoirs en or, laissa à sa mort vingt livres de ce métal à son chapitre pour exécuter un devant d’autel; que Gervais, abbé du monastère de Saint-Germain d’Auxerre, décora son église d’un parement d’argent repoussé, d’une valeur considérable; que Guillaume, abbé d’Andernès, dans le diocèse de Boulogne, enrichit son couvent de nombreuses pièces d’orfèvrerie. On cite encore Simon et Lambert, abbés de Saint-Bertin, comme ayant fait exécuter de remarquables ouvrages en argent et en or, parmi lesquels six châsses, dont celle de saint Folquin est demeurée célèbre. Théodoric, abbé de Saint-Trond, pourvut son église de vases d’un grand prix; et Girard, évêque d’Angoulème, dota la sienne d’argenteries superbes. Enfin on a encore longuement vanté le riche mausolée du comte Henri Ier, enterré dans l’église Saint- Étienne de Troyes1.

Mais de toutes ces richesses, et de tant d’autres demeurées inconnues, que nous est-il resté? C’est à peine si l’on peut mentionner, en notre pays, un encensoir célèbre dans le monde de la curiosité sous le nom de M. Beuvignat (de Lille), son ancien possesseur; un ciboire avec

Croix reliquaire en or filigranè enrichi de pierreries, provenant de l’abbaye de Valasse.

(Musée de Rouen.)

1. Guérard, Cartularium Ecclesiæ parisiensis, dans la Collection des Cartulaires, t. IV, p. 145. — Guido, De gestis abb. S. Germani antissiod., dans la Nova Bibl. de Labbé, t. I, p. 556. — Guérard, Cartularium sithiense (ibid.), t. III, p. 71, 271 et 343. — Rodulphus, Gesta abb. trudonensium, dans le Spicilegium de Dachery, t. VII, p. 308. — Lamé, Historia episcop. engolismensium, Nova Bibl., t. II, p. 260. — Baugier, Mém. hist. de la province de Champagne, t. I, p. 153. — Labarte, les Arts industriels au Moyen Age, t. I, p. 418 et suiv. — Reusens, Éléments d'archéologie chrétienne, t. II, p. 368.

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