‹ Histoire de l'orfèvrerie françaiseChapitre 37 sur 154 · AUTEL PORTATIF · texte numérisé non relu

AUTEL PORTATIF

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Pl. IX.

L’ORFEVRERIE AU MOYEN AGE

la croix fameuse de Clairmarais aujourd’hui à la cathédrale de Saint-Omer, et un pied de croix acheté par le musée de cette ville; une belle croix d’argent, doré conservée au Musée de Rouen et provenant de l’abbaye de Valasse, où on la regardait comme un don de la reine Mathilde; une croix du même genre ayant appartenu à l’abbaye de Saint-Vincent à Laon, actuellement au Louvre; trois pièces de valeur inégale dépendant du trésor de Conques, et deux vases magnifiques exécutés par ordre de Suger.

Nous passerons très rapidement sur le ciboire de Saint-Omer, qui consiste, comme on peut le voir par notre gravure, en une coupe pédiculée, surmontée d’un couvercle et figurant un petit édifice à arcades cintrées et à toit conique. Nous n’insisterons pas non plus sur la croix de Clairmarais1, quoiqu’elle constitue un joyau de grande valeur. Comme celles du musée de Rouen et du Louvre, elle est formée d’une âme de bois couverte' de lames d’or enrichies de pierres serties dans des chatons, et alternant avec les rinceaux capricieux d’un léger filigrane.

Mais outre sa face principale — que nous reproduisons — cette croix possède un envers, où, dans un délicat travail de niellure, sont représentés Jésus crucifié, Jésus dans sa gloire et les quatre évangélistes. Sauf ce dernier détail, ces coûteux objets appartiennent encore, comme esthétique, aux siècles précédents.

Les pièces du trésor de Conques nous retiendront un peu plus longtemps. La première est un autel portatif, comme on en établissait couramment à cette époque pour permettre aux prélats en tournée, aux princes et aux seigneurs continuellement en campagne, de dire ou d’entendre chaque jour la messe, même aux champs. Un certain nombre de ces autels portatifs nous ont été conservés et nous ont valu de la part d’Alfred Darcel une dissertation approfondie et savante, qui fixe leur histoire en ses principales particularités2. Ils présentent ordinairement la figure d’un parallélogramme et se composent d’une plaque de marbre, de porphyre, de

Ciboire-calice.

(Cathédrale de Saint-Omer.)

1. Voir relativement à la croix de Clairmarais : L. Desciiàmps de Pas, l'Orfèvrerie au xmc siècle, Ann. archcol., t. XVI, p. 285. Cette croix, outre sa décoration de pierres lines, perles et corail, montre à sa partie postérieure, ainsi que nous l’expliquons plus haut, des médaillons d’une exécution exlrémement remarquable, représentant la Vierge et les apôtres et des inscriptions d’un rare intérêt.

2. A. Darcel, Trésor de Conques, p. t; voir également I’adbé Texier, l’Autel chrétien, dans

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cristal, de jaspe, ou même d’ardoise enchâssée dans un cadre de chêne enrichi lui-même de frises d’or ou d’argent. Parfois aussi, l’autel portatif est plus compliqué, comme celui de Stavelot, conservé au Musée des antiquités de Bruxelles, ou comme celui du Musée de Clunv acquis à la

vente Spitzer; il affecte alors la forme d’un gracieux coffret. L’autel de Conques est plus simple. Il fait penser aux reliures de l’époque. Sa face principale laisse voir une table de porphyre rouge, qu’encadrent des plaques d’argent ornées de plaquettes niellées, représentant des bustes de personnages ou des animaux s’enlevant sur un fond filigrané orné de pierres chatonnées. Les côtés, où apparaît la naissante influence de l’architecture, sont divisés en sept arcades reposant sur des colonnettes et abritant de saints personnages. Une inscription, maintes fois reproduite1, fixe l’année exacte (1106) où ce précieux autel vit le jour.

Le second joyau, connu sous le nom de Reliquaire du pape Pascal II ou Reliquaire de la vraie croix, fut exécuté par les ordres de l’abbé Bégon pour loger un morceau de la croix divine, envoyé par le pape Pascal à Conques, en même temps que d’autres reliques, comme un témoignage particulier de sa bienveillance pontificale pour le saint abbé, qui avait été nommé à son siège abbatial en l’année où lui-même était monté sur le trône apostolique. Ce reliquaire a donc, outre une date certaine, une assez grande importance au point de vue historique. 11 ne nous retiendra pas toutefois, car, bien qu’authentique en ses parties principales, il a subi tant de remaniements, de transformations, de restaurations et finalement tic mutilations, qu’il est devenu à peu près méconnaissable.

11 n’en est pas de même, par exemple, pour un autre reliquaire, don de ce même abbé Bégon, et désigné dans les inventaires de Conques sous le nom caractéristique de Lanterne de saint Vincent. Ce nom est à retenir. Il rappelle, en effet — sans que M. Darcel ait paru le soupçonner — ces édicules en usage dans notre pays pendant plus de quinze cents ans, dési-

Reliquaire,

dit Lanterne de saint Vincent.

(Trésor de Conques.)

les Ann. arch., t. IV, p. 238 et 285. On trouvera dans ce même recueil, t. XII, p. 114, la description d’un autel portatif appartenant au chanoine Rock, en forme de coffret, enrichi de plaques d’argent niellé du plus délicat travail et d’un dessin rare et fin.

1. Mérimée, Notes d’un voyage en Auvergne. — L’abbé Texier, Annales archéologiques, t. IV, p. 292. — Darcel, Trésor de Conques, p. 12.

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gnés le plus souvent sous le triste vocable de « lanternes des morts » et dont la Lanterne de Démosthène, dans le parc de Saint-Cloud, fut, croyonsnous, l’expression la plus récente. Il achève de montrer l’influence déjà considérable de l’architecture sur l'orfèvrerie. Celte influence, en effet, éclate dans la disposition même de ce reliquaire — petit monument aux allures byzantines, carré à sa base, octogone dans sa partie supérieure, et comme le clocher de Saint-Front, surmonté d'un toit rond cannelé et recouvert de tuiles. — Ce toit est, à son tour, supporté par huit colonnes engagées, aux chapiteaux chargés de rinceaux ou de feuilles. La partie inférieure de chaque entre-colonnemenl est occupée par le buste d’un saint vu de face, drapé à l'antique, avec de longs cheveux, et dont le nimbe rayonnant se détache sur de petits nuages indiqués d’une façon sommaire. Enfin, sur chacun des côtés de la base quadrangulaire, se détache un médaillon représentant Samson. Mais quel que soit l'intérêt offert par cette pièce si particulière, il nous tarde d’arriver à Suger et aux beaux ouvrages qui nous restent de lui.

A la fois prêtre, administrateur et guerrier, ministre sous deux rois, régent du royaume pendant le voyage en Terre-Sainte de Louis Vil, dont il avait été le précepteur et dont il resta le conseiller et l’ami, Suger est le grand homme de ce temps, et sa haute et sereine figure éclaire d’une lueur précieuse cette époque obscure et troublée. Respectueux observateur du précepte de Charondas, Suger estimait que nulle demeure ici-bas ne doit égaler en splendeur la maison de Dieu. Lorsqu’il fut nommé abbé de Saint-Denis, on était déjà bien loin de l’humble et austère simplicité du culte primitif. Les sanctuaires, ornés de peintures brillantes et dont les ornements d'autel portaient, dès cette époque, le nom justifié de « trésor», contrastaient singulièrement avec l’intérieur misérable du divin Charpentier et la mystérieuse pauvreté de l’Étable. Dans l’âpre et violent plaidoyer qu’il prononça contre la décoration exagérée des monastères et des églises, saint Bernard nous donne d’utiles renseignements sur cet excès de luxe et notamment sur le déploiement d’orfèvrerie fastueuse qu’on trouvait dans les lieux consacrés au culte.

« Les yeux, s’écriait-il, sont fascinés par les reliquaires... On aperçoit l'image radieuse d’un saint ou d’une sainte et, flans l’imagination du peuple, sa sainteté se proportionne à son éclat... La richesse et la beauté obtiennent plus d’admirateurs que la sainteté d’hommages. Dans l’église magnifiquement parée, on ne suspend plus seulement des couronnes de lumière, mais de larges roues entourées de lampes et brillant de l’éclat des pierres enchâssées. Nous voyons, pour candélabres, de véritables arbres se dresser, exécutés avec une dépense énorme de mêlai,

et ne resplendissant pas davantage des lumières s’étageant à leur cime, que du rayonnement des pierreries1. »

Suger ne se laissa point arrêter par cette éloquence : « J’avoue, dit-il, dans le livre consacré aux actes de son administration, j’avoue me complaire dans cette croyance que, plus les objets ont de prix, plus il y a de raisons pour les consacrer au service du Seigneur. S’il est prescrit par l’Ancienne Loi, par les Commandements de Dieu et par les injonctions des Prophètes d’employer des coupes d’or pour les libations et pour recevoir le sang des victimes, à plus forte raison devons-nous consacrer les matières les plus rares et les plus précieuses, aux vases destinés à recevoir le sang de Jésus-Christ 2. » C’est à l’aide de ces arguments que l’éminent abbé s’efforçait de réfuter les virulentes critiques de son fougueux adversaire flétrissant « ces belles difformités » qui troublent le cerveau des fidèles et font qu’on « aime mieux faire la lecture sur le marbre que dans son livre, et qu’on préfère passer ses jours à étudier ces étranges images, plutôt qu’à méditer la Loi de Dieu ».

Nommé abbé de Saint-Denis, Suger, après avoir réédifié son église, n’eut pas d’application plus ardente que de l’enrichir et de l’orner. Grandement aidé par son élève couronné — prince confit en pieuse dévotion et qui venait d’adopter la fleur de lis comme emblème d’une pureté dont s’accommodait assez mal la bouillante Eléonore d’Aquitaine, — il put, à l’instar de saint Eloi, puiser à pleines mains dans le trésor royal et faire exécuter les plus coûteuses orfèvreries. Malheureusement, ces merveilles ont subi la loi fatale. Elles ont disparu et, pour nous faire une idée de leur magnificence et de leur beauté, il faut nous en remettre encore une fois aux récits du temps, c’est-à-dire aux inventaires du trésor de Saint-Denis et aux mémoires écrits par Suger lui-même.

Le plus important de ces ouvrages, au moins comme dimensions, c’était le tombeau dans lequel furent logés les sarcophages contenant les reliques de saint Denis, apôtre des Gaules, et de ses deux compagnons. Ce tombeau en marbre noir, mesurant huit pieds de haut, était masqué par un autel couvert d’or et de pierres précieuses. Quarante-deux marcs d’or furent employés à ce magnifique travail; cinq autres marcs avaient été consacrés à orner les sarcophages en argent des martyrs. Quant aux pierres précieuses, princes et prélats avaient rivalisé d’empressement pour envoyer émeraudes, saphirs, hyacinthes et rubis. Plus tard, ce tombeau

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