RELIQUAIRE EN FORME D’AIGLE
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L’ORFEVRERIE AU MOYEN AGE
fut à son tour enveloppé par une châsse de cuivre émaillé et doré, en forme d'église, munie de collatéraux, pignons, arcades, colonnettes, et dont la seule description n'occupait pas moins de douze folios dans l’inventaire de l’abbaye.
Indépendamment de cette sépulture magnifique, Suger voulut encore honorer les trois saints martyrs, en élevant une croix sur l’emplacement où leurs corps avaient antérieurement reposé. Un moment il se trouva fort embarrassé pour donner à ce nouveau travail toute la splendeur qu’il désirait. Les pierres précieuses, prodiguées dans d’autres ouvrages, commençaient à lui manquer. Heureusement, les abbayes de Cîteaux, fidèles à l’enseignement de saint Bernard et dédaigneuses d'un vain luxe, vinrent à son secours et lui cédèrent à vil prix une énorme quantité de pierreries, qu’elles tenaient de la libéralité de Thibaut II, comte de Champagne. Cette croix put donc égaler en richesse l’autel qu’il venait d’achever. Grâce aux documents de l’époque, il nous est permis de retracer une description fidèle de ce joyau fameux.
L’âme de cette croix, qui était en bois de cèdre, fut sur ses deux faces recouverte de lames d’or rehaussées de pierreries. Le Christ couronné qu’elle portait était entièrement en or et ne pesait pas moins de 21 marcs et 4 onces. Dans la draperie qui lui servait de jupon, on avait serti 115 perles, 80 pierres de couleur et 4 émaux cloisonnés. Les mains étaient retenues aux bras de la croix, par deux gros saphirs taillés en pointe et simulant des clous. Un autre saphir plus important et de même forme fixait les pieds; et sur la base, un portrait de Suger, â genoux, s’enlevait en haut-relief. Le poids total de l’or employé représentait 52 marcs, valant environ 45,000 francs de notre monnaie, et au pouvoir de l’argent à cette époque, une somme dix fois plus considérable.
Le pied sur lequel reposait cet énorme joyau était orné de nombreux émaux, exécutés par des artistes que Suger — il nous l’apprend lui-même — avait fait venir de Lotharingie. On a beaucoup épilogué sur la présence de ces artistes lorrains. On a été jusqu’à conclure que, â ce moment, certaines provinces de l’empire d’Allemagne pouvaient bien être, en ces précieux travaux, supérieures au Limousin. Peut-être eût-il été plus simple et plus sage de se souvenir que l’époque où Suger commandait ces beaux ouvrages coïncide, précisément, avec les grands discords qui éclatèrent entre le chaste Louis VII et la reine sa femme, et que la répudiation de la bouillante Eléonore suivit de près. Or le Limousin appartenait à l’épouse répudiée, qui allait, par un nouveau mariage, le faire passer, avec le reste de son patrimoine personnel, entre les mains de Henri 11 d’Angleterre. Chercher des collaborateurs parmi les sujets de cette reine hostile, c’était paraître déserter la cause royale et en outre s’exposer â un
affront. Verdun, c’étail l’étranger. Limoges, c’était l’ennemi. La politique, on le voit, se charge d'expliquer les préférences de Suger.
Jaloux d'assurer la conservation d’un monument si précieux et de le préserver de toute tentative impie, le grand abbé obtint du pape Eugène III - venu à Saint-Denis pour célébrer la fête de Pâques — une sentence d’anathème et d’excommunication frappant quiconque oserait porter sur cette croix une main sacrilège. Cette sentence malheureusement ne produisit pas tout l’effet qu’on s’en promettait, et la croix doublement sanctifiée n’eut pas un meilleur sort que les autres joyaux offerts à son église bien-aimée par le pieux Suger. Au xv® siècle, le rétable d’or dont il a été question au précédent chapitre, et qui avait été exécuté en partie avec les débris du fameux autel de Charles le Chauve, n’existait déjà plus. Vers le même temps, furent également refondus les sept chandeliers d’or qu’on avait faits pour remplacer ceux offerts autrefois par ce même empereur. Le grand calice d’or dont Suger avait gratifié le trésor, aux lieu et place d’un semblable vase mis en gage par son prédécesseur, avait pareillement disparu. La croix, tout d’abord, fut mieux respectée. Grâce à la menace d’excommunication, elle avait pu être refusée à Philippe de Valois, qui la demandait pour subvenir aux frais de la guerre contre les Anglais. Deux siècles plus tard, elle avait même échappé au pillage des calvinistes. Par une singulière ironie du sort, il était réservé aux plus fougueux catholiques de transgresser une sentence que les hérétiques eux-mêmes n’avaient pas osé enfreindre. « Ce furent les Ligueurs, sous la conduite de Nemours, qui, en 1590, mirent les premiers la main sur le Crucifix jusqu’alors épargné, ainsi que sur beaucoup d’autres objets non moins dignes de respect1. »
Bien que le légat du pape eût donné son assentiment à cet acte sacrilège, les auteurs directs de la profanation — s’il faut en croire le religieux Jacques Doublet '2 — n’auraient pas tardé à recevoir le châtiment encouru par leur méfait. Ils étaient, au reste, doublement coupables, car non seulement ils détruisirent la croix dont ils voulaient utiliser le métal, mais son support qui était en cuivre émaillé et, par conséquent, sans valeur intrinsèque.
1. F. de Lasteyrie, Hist. de l’orfèvrerie, p. 131. — « Le vendredi premier juing (1590), sur la nécessité proposée à M. le Légat par M. de Paris, fut advisè au Conseil, où estoit l’ambassadeur d’Hespagne, qu’on prendroit tous les ornemens d’argent, hormis ceux qui estoient nécessaires au service divin, de toutes les églises et paroisses de Paris, pour paier les gens de guerre qui faisoient service à l’Union. » (Pierre de l’Etoile, Journal, t. V, p. 26.) Les Registres de la Monnoie constatent que, le 29 mai de cette même année, les religieux de l’abbave de Saint-Denis apportèrent un crucifix en or pesant 19 marcs 4 onces 5 gros, et dix-huit jours plus tard une couronne d’or pesant 10 marcs 10 onces et 2 gros. — Ces deux pièces furent immédiatement fondues. — La différence entre le poids donné par la Monnaie et celui fourni par les Inventaires de Saint-Denis, provient sans doute de ce qu’on avait enlevé au crucifix son jupon couvert de pierres précieuses.
2. Jacques Doublet, Hist. de l’abbaye de Saint-Denis, p. 253.
L’ORFÈVRERIE AU MOYEN AGE
Peul-être le pied de croix de saint Berlin, conservé au musée de Saint-Omer, peut-il nous donner une idée de ce qu'était celui de Saint-Denis. Avec les quatre évangélistes qui le décorent, il a vraiment grande tournure dans sa taille modeste; et ses figures, empreintes d’un naturalisme élevé, laissent déjà pressentir l’idéal que poursuivra plus tard l'école flamande. M. Deschamps de Pas, qui. a consacré à ce bel objet une étude très approfondie1, croit qu’il fut exécuté sur l'ordre de Simon II, quarante-cinquième abbé de Saint-Berlin (1176-1186), originaire de Saint-Omer, et qui, par
conséquent, se trouvait être non seulement le compatriote, mais presque le contemporain de Suger.
Ainsi, de tous ces beaux ouvrages exécutés sous ses yeux, de tous les vases acquis à grand prix par le noble et généreux abbé de Saint-Denis, auquel saint Bernard écrivait : « Vous couvrez d’or les parois de votre église, et pendant ce temps vos pauvres sont nus »; de tous ces trésors qui faisaient la gloire de 'son église, il ne nous est resté que quatre pièces : le fauteuil de Dagobert, restauré par Suger, le vase en forme de gondole, mis en gage par Louis le Gros et racheté par le pieux abbé2, et enfin deux vases que nous reproduisons ici, et qui vont nous permettre