‹ Histoire de l'orfèvrerie françaiseChapitre 39 sur 154 · IC · texte numérisé non relu

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île constater les étonnants progrès que l’orfèvrerie avait réalisés en un petit nombre d’années.

Si l’on compare, en effet, le devant d’autel de l’empereur Henri II aux deux vases provenant du trésor de Saint-Denis que possède le Louvre, au point de vue de la main-d’œuvre, un abîme les sépare. Le premier de ces vases est ainsi décrit dans un inventaire dressé en 1535 : « Un pot de cristal en façon de martelas, garni par le haut d’argent doré, à un couvercle aussi d’argent doré; sur le bord d’en haut, deux jaspes rouges, l’un gravé à une image d’idole et l’autre d’une teste d’homme... Dessous ledit creux quatre esmaulx ronds seméz de fleurs de lis en champ d’azur, et au-dessous desdits esmaulx sept amatistes de plusieurs façons, prisé ledit pot avec toute sa pierrerie dessus dite cent cinquante écris1. » Ce que l’inventaire ne dit pas, mais ce (|ue constate l’inscription tracée sur le pied et ce que confirme Suger dans le livre consacré à son administration, c’est que ce vase de cristal, « en façon de martelas », avait une origine singulièrement auguste et doublement précieuse.

Hoc vas sponsa dédit Anor régi Ludovico Mitadolus avo, mihi rex, sanctisque Sugerus.

Ainsi ce cristal avait été offert, comme objet de grand prix, et sans doute comme pièce remontant à une haute antiquité, par Mitadol, personnage vraisemblablement étranger, à l’aïeul d’Aliénor d’Aquitaine. Celle-ci lui reconnaissait certainement une valeur considérable, puisqu’elle en avait fait présent à Louis de France, son fiancé. Suger l’avait reçu du roi et consacré aux saints2. Aucune pièce, assurément, ne pouvait paraître plus digne de vénération et de respect — ce qui ne l’empêcha pas cependant de subir des mutilations cruelles. Dès le xive siècle, les quatre petits émaux champlevés que nous voyons aujourd’hui, avaient remplacé quatre grosses pierres fines, enlevées pour satisfaire sans doute à quelque pressant besoin d’argent. Plus tard, le couvercle fut arraché, et seuls la charnière et le tenon sont demeurés en place. Mais, malgré cette double mutilation, la monture exécutée par ordre du grand abbé n’en reste pas moins d’une élégance raffinée et d’une facture absolument supérieure. Les

1. Invent, du trésor de l'abbaye de Saint-Denis, Arch. nation., L L, n° 1237, f° 116.

2. Sucer, Liber de rebus in administr. sua gestis, dans Duchesne, Hist. franc, script., IV, 347.

Vase en verre grinelé, provenant de l’abbaye de Saint-Denis.

(Musée du Louvre.)

L’ORFEVRERIE AU MOYEN AGE

pierres et les perles qui l’ornent sont reliées entre elles par des arabesques en filigrane, d'un dessin charmant et d’une exquise délicatesse; l’ensemble dénonce une maîtrise de travail extrêmement remarquable et qui, même de nos jours, ne serait pas dépassée.

Le second vase conservé au Louvre est plus surprenant encore. A la beauté de l’exécution il joint un caractère exceptionnel de grandeur. Il consiste en un flacon de porphyre antique, que l’on gardait précieusement dans le trésor de l'abbaye, enfermé dans un écrin. Suger, pour y loger des reliques, le lit transformer en un aigle d’argent doré. Ainsi se trouvaient justifiés les deux vers latins, (pie le saint prélat fit graver sur le collet de la monture :

Includi gemmis lapis isle nierelur et auro Marmor erat, sed in bis marmore carior est.

La tête et le col de l’oiseau forment le col du vase, les pieds le supportent, et les ailes servent d’anses. La ciselure, d’un fini achevé, respecte cependant le caractère sauvage de cette farouche figure, et une fois qu’on l’a contemplé, il est impossible d’oublier ce bel objet d’art, tant sa tournure impressionne dès le premier abord.

Au double point de vue du style et de la facture — ne craignons pas d'insister sur ce point — aucun rapprochement n’est possible entre ces deux œuvres si parfaites et l’autel de l’empereur Henri II. Mais pour juger de l'état de notre orfèvrerie nationale relativement à l’orfèvrerie étrangère, est-il convenable de comparer entre eux ces curieux ouvrages? N’appartiennent-ils pas, par leur destination même, à deux ordres différents de productions? Entre ces grands travaux décoratifs, dont nous avons expliqué la raison et le but, et ces récipients délicats appelés cà être maniés, quel rapport existait-il, en tant que fabrication, à l’époque même de Suger? C’est ce qu’il ne nous est pas permis de décider. Pour pouvoir parler en connaissance de cause, il faudrait pouvoir rapprocher, des vases si remarquables commandés par le pieux abbé, quelque spécimen de même dimension et du même genre. A cet égard, le reliquaire de saint Henri empereur, que possède le Louvre, peut nous fournir un point précis de comparaison.

Sur sa provenance, il ne saurait y avoir de doutes. La sécheresse relative de sa forme, le style archaïque des figures, le manque de chaleur dans l’exécution lui assignent une origine franchement germanique. Si nous nous en rapportons à Alfred Darcel1, ce précieux reliquaire aurait été confectionné entre 1147, date de la canonisation de l’empereur Henri

1. A. Darcei., le Reliquaire de saint Henri empereur , Ann. archàol., I. XV11I. p. 1 54.

do Bavière, et l’année 1200, époque à laquelle sa femme l’impératrice Cunégonde fut canonisée à son tour. La tête de l’empereur, en effet, est entourée d’un nimbe. Celle de l'impératrice n’en porte pas. Cette constatation. qui nous fournit une date plausible, est pour nous particulièrement précieuse. Elle nous permet, en effet, de répondre à certains détracteurs1 qui, pour dénigrer nos orfèvres parisiens, s’autorisent de ce que Suger appela cà son abbaye, en vue de quelques grands travaux, des artistes étrangers. Ces archéologues oublient que l’illustre abbé traite lui-même ces collaborateurs de barbares, et leur reproche de faire un abus exagéré des pierreries : Qnoniam barbari et pvofusiores nostratibus erant artifices. Critique qu’on peut considérer à bon droit comme une constatation de la supériorité de la main-d’œuvre française? En tout cas, le rapprochement de ce dernier joyau et des deux vases que nous possédons de Suger, est tout à l'honneur de notre art national.

1. L’abbi: Texier, les Orfèvres laïques, Ann. archéol., t, V, p. 2G. — A. Darcel, Notice sur les émaux du Louvre, p. 9.

Reliquaire de saint Henri empereur.

(Musée du Louvre.)

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