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CHAPITRE SEPTIÈME

Da fDain-d’c^uv^e î^eligieu^e

L'orfèvrerie dans les monastères.

Les ateliers de Saint-Denis. — La règle de saint Benoît.

Arts utiles et industries nécessaires. — Richesse des abbayes. Importance de leurs domaines et rôle financier des reliques.

La châsse de saint Romain et la sainte Larme de Vendôme. Le livre du moine et prêtre Théophile.

Recettes empiriques et pierre philosophale.

ous venons de rappeler que Suger dut recourir à des artistes étrangers pour l’exécution de ses grands travaux de décoration, mais cette participation extérieure constituait, pour la fabrication de l’orfèvrerie religieuse, un fait exceptionnel, et la plupart des beaux ouvrages que nous avons décrits jusqu'ici avaient été confectionnés, ainsi que nous l’avons indiqué du reste, dans l’abbaye où ils devaient prendre place, et par les religieux eux-mêmes. Saint-Denis, à cette époque, renfermait non seulement des ateliers importants, où l’on travaillait avec autant d’habileté que de goût les métaux précieux, mais encore il possédait, dans ses dépendances, une école d’orfèvrerie qui s’était acquis, au loin, une réputation méritée. Nous en avons comme preuve une lettre de Loup, abbé du monastère de Ferrières, dans le diocèse de Sens, qui remercie son collègue de Saint- Denis d’avoir admis, à cette école, deux jeunes moines qu’on avait envoyés de Ferrières, pour apprendre ce bel art sous des maîtres d’une habileté reconnue1.

Cette demande de l’abbé Loup dut paraître d’autant plus flatteuse, que 1 abbaye de Saint-Denis n’était pas la seule, à ce moment, où l’on trouvât

1. Beati Servati Lupi, abbatis Ferrariensis opéra, epist. XXII.

des ateliers de ce genre. Nous avons précédemment parlé de ceux installés sous les Mérovingiens à Solignac, et à Saint-Gall sous Charlemagne et ses successeurs. Nombre d’autres monastères étaient dans le même cas, et nous avons nommé plusieurs prélats qui s’illustrèrent dans la pratique de l’orfèvrerie. Nous n’aurions donc pas à revenir sur ces faits déjà connus, s’il ne nous fallait expliquer rapidement la discipline qui permit à ces établissements d’exécuter une multitude de précieux ouvrages, dont l'influence se fit forcément sentir dans les travaux de l’orfèvrerie civile.

La règle de saint Benoît, qui servit de modèle el de type à presque toutes les règles monastiques de l’Occident, ordonnait aux religieux de pratiquer tous les « arts nécessaires » à l’intérieur même de leur couvent, pour éviter que les moines ne rencontrassent au dehors des occasions de distractions dangereuses (ut non sit nécessitas monachis vagandi foras, quia omnium non expedit animis eorum). Toutes les professions utiles trouvaient donc asile dans les murs ou dans les dépendances du monastère, el loutes y étaient traitées sur le même pied, étant jugées également indispensables à la Communauté. Un plan de Saint-Gall, dressé en 825, nous montre les ateliers des orfèvres placés entre ceux des forgerons et des taillandiers. A Cluny, le bâtiment qui abritait ces brillants artistes, et où travaillaient les joailliers (inclusores) , était pareillement compris dans les dépendances de l’abbaye. Orderic Vital, racontant la fondation du monastère du Saint-Sauveur, à Téron, près de Chartres (1107), nous apprend que des gens de tous métiers, répondant à l’appel de l’abbé Bernard, vinrent, sans distinction de profession et confondus dans un même désir de bien faire, lui apporter leur indispensable concours. (Unde libenter convenerunt ad eum fabri, tam lignarii quant ferarii, sculptores et aurifabri, pictores et cœmentarii, vinitores et agricoles). L’historien de Suger, énumérant les artisans divers auxquels le prélat confia la reconstruction et l’embellissement de saint Denis, cite pêle-mêle, lui aussi, les tailleurs de pierre, les charpentiers, les peintres, les forgerons, les serruriers, les orfèvres, les joailliers, en ayant soin d'ajouter que tous excellaient dans leur profession. On voit que l’assimilation de l’art et du métier était alors complète. Point de hiérarchie, ni de vaine classification. Une saine et féconde émulation portait tous ces pieux collaborateurs à se rendre utiles, sans qu’ils songeassent à tirer vanité ou profit de leur habileté plus ou moins grande1.

\. Règle de saint Benoit, ch. lvii, dans la Patrologie de Migne, t. XLVI, p. 802. — Ordiîriç Vital, Hist. eccles., liv. VIII. — Annales bénédictines, liv, XXXI, n° 37, et LI11, n° 20. — Guillaume, moine de Saint-Denis, Vita Sugeri abb., dans D. Bouquet, t. XII, p. 107. — Emeric David, Hist. de la sculpture, p. 30. — A. Lenoir, Instructions sur l’architecture monastique, etc.

LA MAIN-D’ŒUVRE RELIGIEUSE

En cela encore, ils ne faisaient que se conformer aux prescriptions de la Règle. Le légitime orgueil que pouvait causer à son auteur une œuvre particulièrement réussie lui était imputé à péché, et la discipline de saint Benoit, inflexible sur ce point, ordonnait qu’on interdît la pratique de son art à tout religieux qui prétendait y trouver une occasion de gloire ou une satisfaction d’amour-propre. Cette collaboration désintéressée, cette production confiante et modeste, qui s’entourait volontiers de mystère et répudiait levain bruit, expliquent comment les noms de tant d’artistes éminents n'ont pas franchi les murs de ces cloîtres où, gardiens respectueux de la tradition, ils s’efforçaient d’animer la matière insensible et de faire entrevoir à travers les images terrestres l’éternelle beauté de la divine Loi.

En dehors des prescriptions de la règle de saint Benoit, ce délaissement, cette sorte de dédain eurent encore pour raison l’énorme distance qui séparait l’abbé et les dignitaires formant son entourage direct, du reste des religieux vivant, travaillant et priant autour d’eux. Comme l’a si bien défini Chateaubriand, une abbaye au \° et au xie siècle n’était autre chose que la demeure d’un riche patricien romain, avec les diverses catégories d’ouvriers et d’esclaves attachés au service du domaine et de son propriétaire. L’abbé était le maître.

Les Pères sous ses ordres, comme les affranchis romains, cultivaient les lettres, les sciences et les arts. Quant aux frères convers, employés aux travaux de l’atelier ou attachés à la glèbe — comme des serfs — - ils étaient souvent la propriété personnelle des abbés. Ceux-ci, quand l’occasion se présentait, rachetaient aux Normands, aux Danois ou aux Saxons, ceux de leurs captifs qui excellaient dans certaines professions, les convertissaient à la religion catholique et les appliquaient au service des bâtiments ou de la ferme. Le célèbre Tutilo, qui devait succéder à saint Éloi comme abbé de Solignac, avait été ainsi cédé par un chef saxon, haute de captifs, les prélats se faisaient attribuer, par les princes, des serfs qui rcm-

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Moine orfèvre,

présentant un reliquaire exécuté par lui.

Statuette en argent ciselé et doré rehaussé de pierres précieuses (xnc siècle).

plissaient un rôle identique. Nous avons signalé un acte de donation de ce genre signe par Louis le Débonnaire.

Le nombre et la qualité de cette population monastique se proportionnait naturellement à l’importance et surtout à la richesse de l’abbaye. Celle-ci, consistant principalement en terres, était parfois immense. Souvent des villages, et même des villes avec leurs dépendances, se trouvaient englobés dans ces domaines, permettant ainsi aux abbés, grâce à leurs revenus, de s'abandonner aux fastueuses dépenses d’un luxe princier. L’abbaye de Saint-Denis, qui devait, nous l'avons dit, à la générosité de Charlemagne de posséder le franc-aleu de toute l'Ile-de-France, s’était vu gratifier par Charles le Chauve, en pur don, de la ville de Rueil, avec ses « appartenances »; et sa domination s’étendait pendant près de neuf lieues de Saint-Cloud à Saint-Germain, sur le cours de la Seine et sur ses deux rives1. Saint-Martin de Tours, Saint-Hilaire de Poitiers, quoique déjà déchus de leur première splendeur, disposaient également de biens considérables. L’église de Reims, avec ses possessions, touchait, d’une part à l’Aquitaine, et de l’autre aux Vosges. Saint-Riquier avait en bien propre quatorze villes, trente villages, et recevait chaque année en offrandes environ deux millions de notre monnaie. Au siècle dernier, la marquise de Créquy, parlant de l’abbaye de Montivilliers, qui ne comptait pas moins de « cent vingt-huit clochers seigneuriaux soumis à sa crosse et à sa tour suzeraine », pouvait écrire : « Après la princesse de Guéménée, la marquise de Nesle et l’abbesse de Fontevrault, l’abbesse de Montivilliers est assurément la plus grande dame de France!2 »

A tous ces biens, droits suzerains, dîmes et propriétés immenses, il faut ajouter encore d’autres sources de revenus d’un rapport non moins fructueux. Nous voulons parler de la possession et de l’exploitation des reliques. Ces reliques, point de départ des plus étonnants ouvrages d’orfèvrerie qu’on ait jamais produits, jouent en effet un rôle considérable dans la richesse monastique du Moyen Age. Les âmes simples et naïves de ce temps se sentaient trop indignes pour s’adresser directement au Seigneur. Dieu le Père leur semblait trop farouche. Elles avaient besoin d’un intermédiaire, d’un pieux intercesseur, qui, ayant connu par expérience et quelque peu pratiqué les humaines faiblesses, était forcément plus accessible aux prières, aux dons, aux présents, aux offrandes corruptrices, et devait plaider avec une éloquence plus persuasive la cause des pécheurs.

Fait extrêmement curieux : jusqu’au xne siècle, dans toute l’iconographie

1. Grandes chroniques, les Gestes de l'empereur Charles le Chauf, ch. xiv. — Mouskes, Chronique rimée, v. 9608.

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