La Hollande pittoresque, t. II, p
3. Ce fut presque la ruine de cette célèbre abbaye. (Voir la France artistique et monumentale, t. III, art. Véqelay.) Pour se rendre compte de l’importance extraordinaire qu’on attachait alors à la possession de certaines reliques, il faut lire la désolation qui éclata en 1050, à l’abbaye de Saint-Denis, quand on y apprit qu’une église de Ratisbonne prétendait posséder le corps de saint Denis l’Aréopagite. L’abbé convoqua alors toutes les sommités ecclésiastiques et politiques non seulement du royaume, mais de l’Europe entière, et ce fut devant une assemblée de princes et de prélats qu’on procéda à la vérification de la châsse qui renfermait les ossements du saint. Cette châsse, qui était scellée « par merveilleux art, selon l’ancienne coustume des orfèvres qui jadis furent », fut ouverte et laissa voir les ossements intacts du grand saint répandant une odeur si délicieuse « que il disoient que nulle espice, ne nulle odeur aromatique ne povoit si souef flairier ». La joie qui se manifesta alors, fut aussi grande que la tristesse avait été profonde. Elle éclata de la façon la plus bruyante. Le lendemain, le roi Henri Ier vint en pèlerinage de Paris, pieds nus, et la foule accourue de tous les points du royaume se pressa pendant vingt jours pour adorer ces reliques si heureusement retrouvées. Et cependant l’abbaye de Saint-Denis était particulièrement bien fournie en précieuses reliques. Outre saint Denis l’Aréopagile, elle possédait les corps de saint Denis l’apôtre des Gaules et de ses deux compagnons Éleuthère et Rustique, ceux de saint Eustache, de saint Firmin, de saint Hilaire de Poitiers, de saint Cucupha, de saint Eugène martyr, de saint Maurice, de saint Pérégrin, de sainte Seconde, de saint Patroele. de saint Panlrède, etc., conserves en entier ou en partie. Aussi pouvait-on dire avec le chroniqueur que le sanctuaire était « raempli et saoulé de corps sains, martyrs, confesseurs et vierges, qui laiens reposoient corporellement, dignement et honnestement ».
4. L’abbé Lebeuf, Dissert, sur l’hist. ecclésiastique de Paris, t. III, p. 426.
la cité qui les possédait. Quand le peuple de Tournai, chassé par la terreur des Normands, déserta sa ville pour se réfugier à Noyon, il abandonna lotis ses biens, mais emporia le corps de saint Eleulhère. Pour ces âmes naïves, un pareil trésor possédait le pouvoir de conjurer la colère céleste, de pacifier les esprits, d’arrêter les fléaux, de prévenir les dangers. Au \e siècle, la contagion connue sous le nom de « mal des ardents » ayant éclaté en Aquitaine et ayant fait mourir en peu de jours quarante mille personnes, le corps de saint Martial fut retiré de son lombeau, promené
La châsse de sainte Geneviève promenée dans Paris (d’après M illin).
par la ville de Limoges et exposé en un lieu élevé, entouré de toutes les reliques conservées dans la province. En 1130, le comte Baudouin, pour mettre fin aux dissensions qui désolaient la Flandre, fit sortir processionnellement dans les rues d’Audenaerde les corps de saint Gerulf, de saint Bavon, de saint Amand, de saint Wast, de saint Berlin, etc. En 1129, 1206, 1233, la châsse de sainte Geneviève fut portée dans Paris, et chacune de ces sorties coïncide avec un désastre ou une épidémie; lors de la maladie de Louis XV qui précéda sa mort, elle fut de nouveau découverte, exposée à l’adoration des fidèles et promenée à travers les rues de la capitale1.
1. L’abbé Texier, les Ostensions en Limousin, Ann. arcliéol., I. XV, p. 28L Le Maistre d’Anstainc., Aym. archéol., I. XIII, p. CL — Souvenirs de la ynarquise de Créquy, etc.
LA MAIN-D’ŒUVRE RELIGIEUSE
Les reliques, en effet, clans bien des circonstances, n’attendaient pas que les dévots accourussent. Elles se déplaçaient pour aller au-devant d’eux. Qu’un incendie éclatât, qu’une inondation s'étendit sur la plaine, qu’une épidémie ravageât la contrée, qu’une catastrophe fût imminente, et, comme nous venons de le voir, les saintes châsses quittaient leur église majestueusement portées sur les épaules des principaux personnages, parfois même des princes et des rois, et leur apparition suffisait — on en était du moins persuadé — pour conjurer le fléau... ou tout au moins pour atténuer le développement, que sans cette mystérieuse intervention il n'aurait pas manqué de prendre. Parfois, la sortie de ces belles pièces d'orfèvrerie avait une action encore plus évidente et surtout plus lucrative. Au xne siècle, la cathédrale de Laon étant devenue la proie des flammes, les chanoines se décidèrent à faire faire une tournée â leurs châsses et reliquaires, dans le nord de la France et jusqu’en Angleterre, pour obtenir de la dévotion publique les moyens de reconstruire leur sanctuaire.
Li filatères de l’église,
Qui riche et bel sunt à devise,
Portés furent en Engleterre Par gaaignier et par aquerre.
C’est ainsi qu’un gracieux poète du siècle suivant, Gauthier de Coincv, raconte ce déplacement dans ses Miracles de la Vierge b L’attente des chanoines ne fut pas déçue. Tout le long du chemin on encaissa de généreuses offrandes. Hâtons-nous de reconnaître qu’en échange de ces pieuses contributions, les reliques effectuèrent plusieurs miracles, et dans le nombre, il en est un qui nous intéresse particulièrement. La grande châsse de Laon avait été exécutée par un orfèvre, qui, chargé d’ans et d’infirmités, vivait retiré dans Arras. En passant par cette ville, la châsse rendit la vue à son auteur. Voici en quels termes notre aimable narrateur rapporte cet événement :
Quant à Arraz la liertre vint,
Moult biau miracles y avint Et hautement fut receüe.
Uns orfèvre qui sa veüe Perdu avoit par grant vieillescc X ans ou plus, quant la leesce Vint de la fiertre de Loon.
Durement enquiert li vieus hon De la fiertre la vérité,
La faiture, la quantité;
1. Les Miracles de la Vierge , ms. bibl. de Soissons. Cités par Didron ainc, A ni i. archéol., t. IX, p. 272.
La vérité quant en entent,
Plorant, les mains vers le ciel lent; Giete un soupir si profont :
Hé mère au roy de tout le mont, Douce Dame, sainte Marie,
Por Dieu, fait-il, aïe! aïe!
Ceste fiertre, par grant entente A Loon fis en ma jouvente.
Douce pucèle, respassez Par vostre douce piété Mes yex de ceste cécité,
En tele manière qu’a grant joie La fiertre que vos fis revoie.
Li bien créans, li bons homs vieus Maintenant fis laver ses yex.
Du lavement des sainctuaires, Jgnélement ne tarda guaires,
Li rendi cele sa lumière Qui de bien faire est coustumière, Cent fois baisa la fiertre adoncques Et vit plus cler que fait not onques
Comme la malignité publique ne perd jamais ses droits, il se trouva alors des concurrents jaloux pour prétendre que les chanoines de Laon, toujours prudents et redoutant quelque funeste aventure, avaient précieusement conservé par devers eux leurs reliques et fait franchir la mer à leurs châsses vides1.
Si l'accusation était fondée, le fait serait particulièrement intéressant pour nous. Il nous ferait rentrer dans le cercle étroit de nos études. Continuation de la synecdoque précédemment indiquée, il montrerait que la dévotion se traduisait alors par le culte du contenant plutôt que du contenu, et par la fervente adoration des pièces d’orfèvrerie, châsses, liertes, reliquaires, qui, le plus souvent, étaient seules visibles. Parfois même, il n’était pas besoin que ces somptueux objets renfermassent des reliques pour être vénérés. L’histoire des statues miraculeuses de la Vierge pourrait remplir un gros volume. Sens posséda jusqu’en 17R0 — où par ordre
I. Ce ne serait point au reste le seul exemple de générosité dévoie provoqué par l’exhibition de simples pièces d’orfèvrerie. Mme île Créquy rapporte que, lors de la peste de Marseille, Mer de Belzunce, réduit aux plus dures extrémités et ne possédant plus pour soulager les moribonds dont il était entouré que sa croix d’or et sa crosse d’argent doré, la faisait offrir en vente. « Personne n’a voulu me les acheter, disoit le bon évêque; mais tous les orfèvres en ont payé cent fois la valeur et à plus de vingt reprises. Quand je n’avois plus rien, je renvoyois ma crosse et ma croix se promener dans toutes les rues de Marseille, afin d’y trouver un acheteur déporte en porte; on me les a toujours rapportées, quant et quant des boisseaux d’écus. C’éloit comme un talisman chrétien. » ( Souvenirs de la marquise de Créquy, I. Il, p. 157.)
LA MAIN-D’ŒUVRE RELIGIEUSE
de Louis XV il fut fondu — un retable d’or magnifique, ouvrage des deux fameux chanoines Bernelin et Bernuin. Ce retable était découvert deux fois par an, aux deux fêtes de saint Étienne, le 3 août et le 26 décembre, et ces jours-là on accourait de vingt lieues à la ronde pour contempler la merveille1. Mais quand, à la beauté et a la richesse de l’enveloppe, se joignaient la célébrité du saint et la confiance en ses reliques, c’était encore bien autre chose. Surtout si les papes ou les prélats, les princes ou les rois, avaient pris soin de gratifier la châsse ou le reliquaire d’indulgences spéciales, ou de quelqu'un de ces privilèges extraordinaires, qui peuvent aujourd’hui sembler extravagants.
De ces hautes faveurs, aucune ne suscita une popularité plus grande, pour la châsse qui en devint l’objet, que celle octroyée au xne siècle par l’autorité royale à la fierte ou châsse de saint Romain à Rouen. Grâce à elle, chaque année, le chapitre de la cathédrale avait le droit, le jour de l’Ascension, de faire ouvrir les prisons de la ville et d’en tirer un prisonnier, qui, après avoir porté la fameuse fierte sur ses épaules, était rendu à la liberté. Tous ses crimes, quels qu’ils fussent, lui étaient pardonnés, les amendes qu'il avait encourues et les confiscations auxquelles il avait été condamné lui étaient remises, les dommagesintérêts dont il était passible envers les parties civiles se trouvaient du coup abolis.
Ce privilège, si l’on en croit la tradition, avait été attribué à la célèbre fierte, en récompense des services que le saint avait rendus au pays, par sa légendaire victoire sur la fabuleuse gargouille. Il valut pendant tout le Moyen Age les plus riches offrandes au chapitre de la cathédrale, aussi bien de la part des prisonniers et de leurs familles, qui espéraient obtenir ainsi leur libération, que des innombrables étrangers attirés de tous les points du royaume par le désir d’assister à cette délivrance annuelle, effectuée au milieu d’une pompe et de cérémonies bien laites pour satisfaire la curiosité des fidèles. Il semble qu’un pareil joyau, si favorisé et si productif, aurait dû être l’objet d’un respect particulier et d’une vénération spéciale. II n’en fut rien cependant, et au cours de sa longue existence la châsse privilégiée fut soumise à de cruelles mutilations,
Statuette de la Vierge en argent repoussé, ciselé et doré (xme siècle).