Ou Sommeuard, les Arts au Moyen Age, l. V, p. 25G
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Joyau de la Sainte Larme, de Vendôme.
suivies de réparations et de reslaurations fâcheusement maladroites. Enfin, en 15G2, les protestants, maîtres de la cathédrale et de la ville de Rouen, s’emparèrent de tous les vases précieux, dépecèrent la châsse fameuse, envoyèrent à la Monnaie l’or et l’argent dont elle était couverte; puis, en présence du président d’Émandeville, de Noël Cotton et de quelques autres fanatiques, ils livrèrent aux flammes les « ossements et reliquaires du corps de saint Romain1 ».
Au xve siècle, une autre relique non moins vénérée obtint de Louis de Bourbon, comte de Vendôme, un privilège analogue, en suite d’un vœu qu’il avait fait, lorsque, après la bataille d’Azincourt, il lut emmené prisonnier en Angleterre. La Sainte Larme que Jésus-Christ répandit sur Lazare était conservée à l’abbaye des Bénédictins de Vendôme; et à partir de 1428, chaque année, le vendredi saint, la châsse magnifique dans laquelle elle était enfermée fut portée en grande solennité par les rues de la ville, suivie par une longue procession au milieu de laquelle figurait un prisonnier couvert d’un simple drap el tenant dans sa main un gros cierge de cire.
Après la cérémonie, le prisonnier était mis en liberté. Cette curieuse « Larme », célébrée en vers et en prose, mais dont l’authenticité quelque peu suspecte donna lieu par la suite à de virulentes discussions littéraires et fit couler des torrents d’encre2, eut ainsi le privilège pendant tout le
Joyau
de la Sainte Larme, de Vendôme.
1. Floquet, Hist. du privilège de saint Romain en vertu duquel le chapitre de la cathédrale de Rouen délivrait anciennement un meurtrier tous les ans, 2 vol. — A. Deville, Notice sur la châsse de saint Romain. — Par Orderic Vital, on sait que la première fierte de saint Romain fut exécutée sur l’ordre de Guillaume Bonne-Ame (1079-1110). Un siècle ne s’était pas écoulé que, pour subvenir à une cruelle famine, elle fut dépouillée de ses plaques d’or et d’argent. Restaurée en 1179 par l’archevêque Rotrou, elle reçut une nouvelle parure de métal précieux et fut surmontée d’une crête ouvragée. Pendant quatre cents ans, elle fut gratiliée des adjonctions dont nous parlons plus haut (p. 92). Détruite, comme nous le disons, en 1562, elle fut restituée l’année suivante el encore réparée au siècle dernier par l’abbé Carré de Saint-Germain, qui obtint du chapitre la permission d’y placer ses armoiries. Mais l’archéologie moderne ne croit pas que cette châsse deux fois restaurée soit bien la châsse primitive, la châsse authentique. E.-H. Langlois a démontré qu’il existait entre elle et celle que décrit un inventaire de 1555 des différences notables; et M. A. Deville se demande si Pon ne doit pas supposer « que l’état dans lequel les calvinistes avaient laissé la châsse de saint Romain aura engagé le chapitre à lui substituer, par une fraude pieuse et bien innocente du reste, celle de Notre-Dame, qui avait échappé aux protestants ».
2. Voir le Mistere de la saincte Lerme, réimprimé par A. de Montaiglon (collection Janet). — François de la Saugére, Histoire véritable de la sainte Larme ; Orléans, 1641. — J. -B. Tiiiers, Dissertation sur la sainte Larme de Vendôme; Paris, 1699. — P. Mabillon, Lettre à l’evesque de Blois touchant le discernement des anciennes reliques ; Paris, 1700. — J. -B. Thiers, Réponse au P. Mabillon touchant la prétendue Larme de Vendôme ; Paris, 1700. — Histoire de la sainte Larme conservée au monastère de la sainte Trinité; Paris, 1778, etc.
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xve et le xvie siècle d’attirer la foule autour de l’heureux sanctuaire qui la possédait. Elle fut pour les Bénédictins de Vendôme la source de revenus considérables. Elle donna même naissance à un petit joyau, sorte d’enseigne de pèlerinage, en or, en argent ou en plomb, rappelant assez vaguement la forme d’une larme, et que les dévots emportaient comme un précieux souvenir des curieux événements qui s’étaient déroulés sous leurs yeux.
Enfin, pour ne pas multiplier ces exemples qui ne touchent qu’indirectement à notre sujet, terminons en rappelant que la dévotion si particulière de Louis XI renchérit encore sur celle de ses prédécesseurs. Il imagina de faire la Vierge de l’église Notre-Dame de Boulogne, comtesse de la ville, ensuite de recevoir celle-ci de ses mains, comme étant son homme lige. La cérémonie fut étrange. Le roi de France se présenta « desceint, déchaux, sans espérons », et offrit à la statue en signe de vasselage un gros cœur d’or1. Déjà comblée d’offrandes, l’église Notre-Dame de Boulogne devint à son tour un lieu de pèlerinage consacré, et ses murs se couvrirent d’ex-voto mémorables.
Cette digression, un peu longue peut-être, n’était pas cependant tout à fait inutile. Elle permet de comprendre par quels moyens, en un temps où l’or et l’argent n’étaient rien moins que communs, les abbayes, les monastères, les églises et les couvents purent se procurer les quantités
de métaux précieux indispensables pour mener à bonne fin ces magnifiques ouvrages d’orfèvrerie, dont toutes les descriptions ne peuvent donner qu’une idée imparfaite. Cette abondance d’or et d’argent leur était d’autant plus nécessaire que, pour mettre ces métaux en œuvre, ils possédaient, nous l’avons vu, des ateliers qu’il importait de ne pas laisser sans ouvrage. Aussi quand les recettes étaient insuffisantes, arrivait-il souvent aux moines orfèvres de recourir à la transformation des joyaux existants, accommodant les plus anciens au goût nouveau, ne respectant pas même les œuvres d’art dont la sainteté avait reçu une consécration solennelle. Parfois ils se bornaient à des adjonctions plus ou moins heureuses, comme pour le reliquaire de Jaucourt dont nous avons donné l’image dans un précédent chapitre, et qu’on gratifia au xv° siècle de deux anges servant de support.
Joyau de la Sainte Larme, de Vendôme.
1. En R85, Philippe-Auguste, plus soucieux des prérogatives de la Couronne, s’était dispensé de faire hommage à la cathédrale d’Amiens pour les terres qu’il détenait de cette église, déclarant que le roi de France ne peut faire hommage à personne.
Le plus souvent, au lieu d’anges, c’était un pied qu’on ajoutait, comme dans le reliquaire de l'église de Saint-Maclou à Bar-sur-Aube; ou, après l’avoir
« pédiculé », on le garnissait à l’intérieur de gentilles figurines, comme on fit pour le reliquaire ouvrant de Gharroux. Mais combien de pièces anciennes furent-elles entièrement refondues! Comme ces scribes des couvents qui grattaient les palimpsestes, effaçant les textes les plus précieux pour leur substituer des gloses parfois enfantines, les religieux n’attendirent pas toujours qu’une main profane anéantît leurs trésors. Ils firent maintes fois disparaître dans leurs creusets des chefsd’œuvre qui avaient cessé d’être compris, des merveilles qui avaient cessé de plaire1.
Le personnel qui peuplait ces ateliers monastiques était formé par l’apprentissage; — nous avons vu que les abbés envoyaient leurs jeunes frères se perfectionner aux bonnes écoles. — Il était aussi guidé par la tradition. Les procédés employés dans la pratique des différents arts étaient soigneusement codifiés et consignés dans des registres spéciaux, qui permettaient de transmettre de génération en génération une habileté technique dont la Communauté tirait à la fois profit et honneur. Un de ces précieux registres nous a été conservé. C’est V Essai sur divers arts du moine et prêtre Théophile2. A quel pays appartenait ce consciencieux écrivain? Dans quel monastère put-il réunir les éléments de son inappréciable livre? C’est ce qu’on ignore. Comme tous les religieux de son temps, Théophile écrivait en latin, et malgré certaines incorrections, le style de l’auteur ne laisse pas deviner quelle pouvait être sa langue maternelle. L’Italie et l’Allemagne le réclament, sans produire autre chose que de vagues présomptions. Au fond, il importe peu, car son manuscrit n’a pas été élaboré plus spécia-
1. Parfois ces destructions eurent des motifs beaucoup moins plausibles. Amelot de la Houssaye rapporte que, en 1569, le cardinal Odet de Chàtillon profita de ce qu’il était abbé de Saint-Benoît-sur- Loire pour faire fondre la châsse de « ce grand patriarche », afin d’en avoir pour lui l’argent et les pierreries. A la fin du siècle dernier, Charles du Plessis d’Argentré, évêque de Limoges, obtint la suppression du monastère de Grandmont, afin d’augmenter les revenus de sa mense épiscopale, et appliqua tous ceux des instruments du culte qui étaient en métal précieux à ses besoins personnels. (Amelot de la Houssaye, Mémoires, t. II, p. 374. — L’abbé Texier, Diction, d'orfèvrerie religieuse, col. 824.)
2. Theophili prestyteri et monachi libri III seit diversantm artium schedula. Traduit et publié par le comte Charles de L’Escalopikr ; Paris, 1843.
Reliquaire ouvrant de Charroux (fermé).
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lement pour l’Allemagne que pour la France ou l’Italie. L’auteur a recueilli ses notes un peu partout. Il avoue sans hésitation avoir emprunté à toutes les nations leurs, recettes et leurs secrets. Il semble même qu’il ait vu travailler les artistes grecs à Venise et peut-être à Byzance. Son but, à la fois modeste et pratique, n’est pas, du reste, de se poser en inventeur, mais bien en ouvrier habile et expérimenté, qui enregistre avec soin et méthode les résultats de ses observations, et qui mêle parfois à des constatations précises les traditions fabuleuses acceptées de son temps. Ses indications, toutefois, sont d’une netteté, d’une précision telles, qu’on a pu prétendre qu’il avait lui-même mis la main à l’œuvre1.
A quelle époque exacte ce moine et prêtre écrivait-il ? On ne le sait pas davantage. On possède cinq manuscrits de son livre, un à Wolfenbüttel, un autre à Leipzig, deux à Cambridge et le dernier à Paris.
Toutes ces copies appartiennent, comme écriture, au xme ou au xive siècle. Que l’œuvre de Théophile soit antérieure, cela ne saurait être douteux. Mais faut-il, comme Lessing, qui le premier fit connaître ce précieux manuscrit, s’efforcer d’identifier notre auteur avec le célèbre moine Tutillo, de l’abbaye de Saint-Gall, et faire remonter son travail jusqu’au ixe siècle?
Doit-on, avec Raspe, Morelli,
Lanzi, Emeric David, de Mon-
Reliquaire de Charroux (ouvert).
talbert et Leclanché, le rajeunir de cent ans et le dater du xe ou même du xie siècle? Faut-il le rajeunir encore avec Labarte et Viollet-le-Duc, et l’attribuer au xne siècle, ou même au xin° avec l’abbé Texier2? Si nous avions à nous prononcer, nous hésiterions entre ces deux dernières
L Gerspach, Histoire de la verrerie.
2. Lessing, Vom Alter der Oelmalerey ans dent Theopliilus Presbyter. — Raspe, A critical essay on oil-painting, p. 45 et 64. — Morelli, Notifia d’operc de disegno, p. \\\. — Lanzi, Storia pittorica
opinions, qui concordent mieux, croyons-nous, avec le texte même de Théophile.
Dans le prologue de son livre troisième, qui traite précisément de rOrfèvrerie, notre moine plaide, en effet, avec une ardeur trop vive la cause soutenue par Suger lui-même de la décoration des sanctuaires, pour qu’on ne
soit pas amené à supposer qu’à l’époque où il écrivait, la magnificence du culte rencontrait dans certains milieux une opposition assez vive. Notre pieux écrivain invoque l’autorité de David, celle de Salomon. Il rappelle les ordres donnés directement par le Seigneur à Moïse, relativement à la construction du Tabernacle. « Ainsi, mon fils bien-aimé, ajoute-t-il, n’hésite pas, et crois fermement que l’esprit de Dieu a rempli ton cœur, quand tu as orné son sanctuaire de tant d’embellissements et de si riches travaux. » Quel sens pourraient bien avoir ces dévotes exhortations si elles ne répondaient pas à une opposition hautement déclarée, à cette croisade à l’intérieur que saint Bernard menait avec tant de violence contre le luxe des églises et des monastères, à cette austérité rébarbative des Cisterciens, que les Clunisiens étaient alors tentés de considérer comme schismatique et entachée d’hérésie?
Le passage suivant, qui décrit avec une complaisance aimable les splendeurs du culte, n’a, lui non plus, pas d’autre raison, d’autre but : « Animé par 1 espérance des vertus, ô mon cher fils, tu t’es approché avec foi de la maison de Dieu. Tu l’as décorée avec magnificence : parsemant les plafonds et les murs de travaux différents, de diverses couleurs, tu as en quelque sorte exposé aux regards une image du paradis, et son printemps éternel, diapré de fleurs, verdoyant de feuillages, et ses immortelles légions de saints, et les couronnes qui les distinguent. Tu as
délia Italia, t. I, p. 66. — Emeric David, Discours hist. sur la peinture moderne, p. 159 et 188. — Leclanché et Jeanron, Vies des peintres de Vasari, t. III, p. 10. — ■ Labarte, Hist. des arts industriels. — Texier, Dictionnaire d’orfèvrerie religieuse, col. 1383, etc.
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forcé ainsi la créature à louer Dieu, son créateur, et à le proclamer admirable dans ses œuvres. » Et Théophile continue avec cette même onction sa description charmante : L’œil ne sait d'abord où se fixer. S’éléve-t-il vers les voûtes, celles-ci sont fleuries comme de superbes draperies; considère-t-il la muraille, c’est une image du ciel; et sur le sol, les flots de lumière brillante qui tombent des fenêtres enrichies de vitraux font scintiller les escarboucles et les rubis. Puis, revenant après ce long et délicieux plaidoyer au but principal de ce livre troisième, consacré, nous l’avons dit, à l’Orfèvrerie : « Enflamme-toi d’une ardeur laborieuse, s’écrie-t-il. Ce qui manque encore parmi les instruments de la maison du Seigneur, viens le compléter; sans eux les divins mystères ni le service des autels ne se peuvent accomplir. Calices, candélabres, encensoirs, vases pour recevoir les saintes huiles, burettes, châsses pour les saintes reliques, croix, reliures, etcy, sont indispensables aux besoins de l'Église1... »
Ne semble-t-il pas que cette invocation — qu’on nous permette ce mot — date mieux cet ouvrage inestimable que les recherches de la plus scrupuleuse paléographie. Où trouve-t-on, dans ces exhortations enthousiastes, un écho même très affaibli des terreurs superstitieuses qui précédèrent et suivirent directement la grande nuit de « l’an mil »? Où découvre-t-on la moindre trace de ces désespérances qui avaient si fort tenaillé tous les cœurs? N’y voit-on pas plutôt le reflet d’une période de renouvellement et de retour à la vie qui caractérise le xne siècle? N’y reconnaît-on pas comme un écho de la parole de Suger et une réponse à cette prétention des religieux de Cîteaux, qui rejetaient les calices d’or, les reliquaires et les croix d’argent, comme de condamnables superfluités, peu compatibles avec les austérités du cloître?
En dernier détail, au surplus, va achever de nous fixer, décrivant la façon de confectionner au repoussé un encensoir. « Quand tu auras donné à la partie supérieure la hauteur voulue, écrit notre moine, représentes-y des tours, à savoir, au sommet une tour octogone à huit fenêtres, audessous, quatre tours carrées à chacune desquelles seront adaptées des colonnettes, et entre elles des fenèlres allongées. Au-dessous encore exécute huit autres tours, trois rondes répondant aux carrées de la partie supérieure. Tu les orneras de fleurs, d’oiseaux, d’animaux ou de petites fenêtres; entre elles se trouveront quatre autres tours carrées2, etc. » Si l’on a gardé quelque mémoire de ce que nous avons dit au précédent chapitre, relativement au rôle si considérable que l’architecture commença de jouer au xie siècle dans la confection des pièces d’orfèvrerie, il n’est guère
L Théophile, Diversarum artium schedula, lib. III (prologue, p. 122 et suiv.).