‹ Histoire de l'orfèvrerie françaiseChapitre 45 sur 154 · Ibid., ch. lix p · texte numérisé non relu

Ibid., ch. lix p

besoin d'insister pour que l’on constate combien cette curieuse influence se faisait déjà sentir au moment où notre moine traçait son livre.

En tout cas, et quelle que soit sa date exacte, ce traité si précieux, — où un écrivain compétent et heureusement inspiré révèle à des disciples choisis et aimés les procédés et les recettes que le peintre, le verrier, le mosaïste, le miniaturiste, le ciseleur, le fondeur, l’orfèvre, le joaillier, le facteur d’orgues ont besoin de connaître — ce traité montre quelle féconde activité régnait au Moyen Age dans la plupart des monastères et des couvents.

Dans ce 1 i \ re troisième, qui nous intéresse d’une façon si spéciale, Théophile traite en soixante-dix-neuf chapitres de tous les problèmes qui concernent le bel art de l’orfèvrerie. Il commence par la construction des ateliers, dont il fournit le plan et indique les dispositions essentielles. Il parle ensuite des sièges des ouvriers, de la confection des fourneaux et des soufflets, puis viennent les outils, enclumes et bigornes, marteaux de toutes tailles, tenailles et pinces de toutes formes, filières, limes, burins, racloirs, outils tranchants, etc., à chacun desquels un chapitre est réservé, chapitre où l'on indique les services qu’on peut tirer de ces outils, alors que parfois, en un autre passage, on explique la façon de les fabriquer et de leur donner la trempe.

Le pieux écrivain s’occupe ensuite des creusets, de la purification de l’argent, de sa fonte, de sa préparation pour le travail. Pour que la description de la mise en œuvre soit plus facile à saisir, notre moine prend tour à tour les principaux instruments du culte, d’abord un grand et un petit calice, — un de ces calices pesants, aux formes amples et robustes, comme on en lit tant alors, et de si beaux. — Ces calices, il les exécute successivement en argent et en or, confectionnant l’un après l’autre chacun des fragments qui les composent : la coupe, le pied, le pommeau, la patène. Il traite ensuite de la passoire, de l’encensoir en métal repoussé et en métal fondu, etc., trouvant moyen, au cours de ces divers articles, de consacrer une suite de chapitres aux nielles, à la soudure, à la dorure, aux diverses manières de colorer l’or, aux pierreries et aux perles, à la façon de polir les cabochons, etc., et donnant, chaque fois que le sujet le comporte, des variantes pour chacun de ces travaux. — Il est impossible, on le voit, de procéder avec une méthode mieux déduite, plus logique, d’être à la fois plus simple et plus complet. Il n’est pas jusqu'aux recettes empiriques, aux pratiques mystérieuses, aux formules occultes, spéciales à ces époques lointaines où l’alchimie jouait un rôle si important dans l’industrie encore au berceau, que notre savant ecclésiastique ne recueille et n’enregistre avec une crédulité singulière.

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C/est ainsi que, pour tremper ses oui ils, il conseille à l’orfèvre de prendre un bouc de trois ans, de l’attacher dans une étable, de le laisser trois jours sans nourriture, de lui donner ensuite de la fougère et du pain, de l’enfermer après cela dans un tonneau percé de trous, par lesquels pendant trois nuits on recueillera son urine, et c’est dans cette urine que le fer devra être trempé. Il faut également citer sa recette de l’or espagnol , parce qu’elle enseigne la façon de faire de l’or avec d’autres métaux, et qu’on y trouve comme une recette de la trop fameuse pierre philosophale, dont la recherche constitua la préoccupation majeure de l’alchimie pendant près de quinze cents ans.

Née au ve siècle, à Byzance, de cette présomption que tous les métaux « nobles ou vils » ont une origine commune, et qu’au , sein de la terre ils se transforment naturellement, suivant une sorte de progression graduelle, devant finalement aboutir à la production de l’or, la croyance en la transmutation des métaux fut générale pendant près de treize siècles et trouva un nombre incalculable d’adeptes éminents et convaincus. Une foule de savants, Raymond Lulle, Nicolas Flamel, Arnaud de Villeneuve,

Paracelse, passèrent, de leur temps, pour posséder la pierre philosophale. Pic de la Mirandole, dans son traité De auro, parle d’un homme qui fit de l’or par deux fois en sa présence avec du fer, et trois fois avec de l’orpiment. « Et il m’a convaincu, ajoute-t-il, par mes propres yeux, que le moyen de faire de l’or artificiellement n’est point un mensonge, mais un art véritable. »

De son côté, Cardan n’hésite pas à écrire, dans son fameux livre De subtilitate, que l’apothicaire Tarvisinus, « devant le prince et les gouverneurs de la République de Venise, mua le vif-argent en or; et de ce merveille, ajoute-t-il, restent encore aucuns vestiges ». Ces « vestiges », comme disait Cardan, on en trouvait au xve siècle dans nombre de trésors royaux ou princiers, où ils étaient curieusement conservés. Un Inventaire des joyaux d’or et d’argent de Philippe le Bon (1420) mentionne « une petite tasse d’or d’arquemie (alchimie) toute pleine (c’est-à-dire unie) pesant I marc x est. » Le continuateur de Du Cange cite une Lettre de rémission de l’année 1447, où on lit : « Et lors lui dist ledit maistre Jehan... qu’il avoit accointance à ung des habilles hommes du monde, nommé Baratier,

Calice ministériel (xmc siècle).

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qui esloit le meilleur arquémien (alchimiste) que on peust trouver, et avecques faisoit escuz d’arquemie, les plus beaulx que on pourroit dire1. »

De pareils témoignages ne pouvaient manquer de persuader au public, et même à quelques érudits, que les trésors rapidement amassés par certains princes et surtout par les particuliers avaient pour origine les pratiques secrètes de l'alchimie. Simon de Phares, dressant la liste des principaux astrologues qui furent en réputation sous le règne de Charles Y, parle de maître Denis de Vincennes, « médecin à Montpellier et excellent astrologien, moult véritable en ses jugemens particuliers, très practicien et expers ». Cet astrologue, il l’aflirme du moins, aurait dévoilé au duc Louis d’Anjou que le trésor du roi pouvait être évalué à 18 millions d’or, « qui estoit belle chose ». « Aucuns (lient, ajoute Simon de Phares, que maistre Jehan de Mehun, mon consanguin, le lui assembla par vertu et puissance de la pierre des philosophes2. » Après cela on n’est guère surpris qu’en 1440 le roi Henri VI d’Angleterre ait accordé à trois alchimistes l’autorisation de faire de l’or dans son royaume; mais ce qu’on comprend moins facilement, c’est qu’en dehors de ces siècles d’ignorance et de barbarie, au xvne et même au xviii® siècle, tant de bons esprits et même d’hommes éminents, des prélats et des ministres, le cardinal de Richelieu lui-même, se soient laissés prendre à celte fantasmagorie3.

Quelques cerveaux plus déliés avaient mis cependant leurs contemporains en garde contre ces billevesées. On cite un pape qui, en récompense des fameuses formules, avait fait remettre à l’inventeur une certaine quan-

1. Pic de la Mirandole, Conclusiones philosophicœ, cabalasticœ et theologicæ et Disputationes adversus astrologiam divinatricem. — Cardan, les Livres de la subtilité et des subtiles inventions ; Lyon, 1566. Liv. VI ( Des métaux ), p. 157. — Pluche, Hist. du ciel (t. I, p. 44), à l’art. Alcliymie. — Dict. hist. des mœurs, usages et coutumes des François ; Paris, 1767, t. III, p. 343. — De Laborde, Comptes des ducs de Bourgogne, t. II, p. 262. — D. Carpentier, Glossarium novum, 1. 1, sous Arquemia. — Hoefer, Hist. de la chimie. — Louis Figuier, l’Alchimie et les alchimistes.

2. Abbé Lebeuf, Dissert, sur l'hist. ecclésiast. et civile de Paris, t. III, p. 456.

3. « Ne sachant où trouver de l’argent, il (le cardinal) prête l’oreille à un misérable souffleur qui « remplissoit la cour de fumée », dit agréablement Grotius, par un jeu de mots qui a beaucoup de grâce dans la langue latine. Ce personnage s’appeloit Boismaille. Il se vantoit d’avoir trouvé la pierre philosophale et promettoit de fournir deux cent mille écus par semaine. « Merveilleuse ressource (ajoute l’ambassadeur de Suède en raillant) dans la disette d’argent où cette cour se trouve! » Louis et son ministre firent travailler Boismaille; on le regardoit comme un homme envoyé du ciel. Mais la vanité de ses promesses fut bientôt reconnüe. A la sollicitation des Capucins qu’il avoit autrefois quittèz pour se faire protestant, et contre lesquels il disoit de terribles choses, l’imposteur est mis en prison à Vincennes. A quoi pensoit ce maître fou pour s’attaquer aux Capucins appuiéz du Père Joseph? » (Michel Le Vassor, Hist. du règne de Louis XIII, liv. XLI, t. XVII, p. 4.) Mentionnons encore le passage des Mémoires de Casanova , (t. IV, p. 399) où, parlant d’une dame qui avait été liée avec le célèbre Boerhaave, il dit : « Elle me montra une lame d’or qu’il avait faite en sa présence et qui, avant la transmutation, était de cuivre »; et deux passages des Souvenirs de la marquise de Créquy (t. I, p. 196, et t- VI, p. 120), où il est question 1° de nobles à la rose faits d'or philosophique, dont Mme de Créquy possédait un exemplaire qu’elle céda à Mme d’Urfè; 2° d’un minéralogiste appelé Sage, qui se vantait de « faire de l’or en barre avec de la terre glaise ». On voit que, jusqu’à la fin du xvmc siècle, la croyance en la pierre philosophale persista.

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tité de bourses, disant que, puisqu’il savait faire de l’or, il ne devait souhaiter que d’avoir de quoi le loger. De son côté, Bonaventure Desperriers, dans son Cymbalum Mundi, tourne gaiement en ridicule les alchimistes qui s’épuisent à la recherche de la pierre philosophale. Mercure, importuné par leurs supplications et leurs disputes, après la leur avoir montrée dans le sable, la réduit en poudre qu’il répand sur le sol leur disant

« qu’ils cerchassent bien, et que s’ils en trouvoyent seulement une pièce, ils feroient merveille, transmueroyent les métaux, romproyent les barres des portes ouvertes, guériroyent ceulx qui n’ont point de mal, impetreroyent facilement des dieux tout ce qu’ils voudroyent, pourvu que ce fust chose licite et qui deust advenir, comme après le beau temps la pluye, fleurs eL serain au printems, en esté poussière et chaleur, fruits en automne, froid et fanges en hyver : en quoi il se moquoit du vain labeur des alchimistes1 ».

Mais, au xii° et au xine siècle, la croyance en la science hermétique était article de foi. Et il n’était pas un écrivain traitant de la mise en œuvre des métaux qui ne crût de son devoir de donner une formule pour obtenir la fameuse transmutation; formule d’une obscurité impénétrable — et pour cause — ou d’une telle complication, qu’on pouvait être certain de l’impossibilité d’en remplir toutes les conditions. Sous ce rapport, Théophile n’a garde de rester en arrière, et sa composition de ce qu’il appelle l’or espagnol vaut la peine d’être consignée ici.

« L’or appelé espagnol, écrit-il, se compose de cuivre rouge, de poudre de basilic, de sang humain et de vinaigre. Les Gentils (à cette époque l’Espagne était encore au pouvoir des Maures), dont l’habileté dans cet art est prouvée, se procurent des basilics de la façon suivante :

Reliquaire, dit de Samson (lace).

(Cathédrale de Reims.)

Reliquaire,

dit de Samson (revers).

(Cathédrale de Reims.)

L Du Verdier vau Privas, Bibl. franc., p. 1177. — Bonaventure Desperriers, Cymbalum Mundi. — Bayle, Dictionn., à l’art. Periers.

liO

ils élablissent sous terre une pièce entièrement dallée; ils y mettent deux vieux coqs de douze à quinze ans, qu'ils nourrissent grassement; ceux-ci, quand ils sont engraissés, excités par la chaleur de leur embonpoint, s’accouplent et pondent des œufs; alors on ôte les coqs, et pour couver les œufs on les remplace par des crapauds qu’on nourrit avec du pain. Les œufs couvés, il en sort des poussins mâles auxquels, au bout de sept jours, poussent des queues de serpent. Aussitôt, si la chambre n’était dallée, ils pénétreraient dans le sol. Pour prévenir cela, on place ces poulets dans de grands vases d’airain criblés de trous et on les enfouit sous le sol pendant six mois, les laissant se nourrir de la terre qui pénètre par les trous; après quoi on retire les vases, on les soumet à un grand feu jusqu’à ce que les basilics soient incinérés. Puis, après refroidissement, on broie le tout en additionnant d’un tiers de sang d’homme roux. Ce mélange desséché doit être trituré, puis détrempé de vinaigre fort. Ensuite on prend des lames très minces de cuivre rouge très pur. On applique de chaque côté une couche de cette préparation, et l’on présente à la flamme; quand la lame a été suffisamment chauffée, on retire et on lave dans le même liquide, et on continue ainsi jusqu’à ce que la préparation, ayant pénétré le cuivre de part en part, celui-ci prenne le poids et la couleur de l’or. — Cet or, ajoute Théophile, est propre à tous les usages1. »

Ces singularités, on pourrait même dire ces extravagances, ne doivent pas nous faire perdre de vue, toutefois, les renseignements techniques, si bien exposés, si complets, que contient le livre du savant « prêtre et moine », et qui jettent un jour précieux sur la main-d’œuvre artistique à son époque et sur le travail discret et soigné auquel se livraient les religieux, dans le silence du monastère et à l’ombre du cloître. Il semble que, pour stimuler cette pieuse activité, quelques prélats n’aient pas hésité à violer la Règle de saint Benoît, et qu’ils aient accordé à plusieurs de ces artistes, parmi les plus méritants, des distinctions spéciales. Si nous en croyons l’abbé Lebeuf, à Auxerre, l’évêque Geoffroi de Champ-Allemand, qui, au milieu du xie siècle, décora magnifiquement sa cathédrale, réservait trois de ses prébendes à trois ecclésiastiques particulièrement habiles dans la pratique des industries d’art. La première était destinée à un orfèvre (aurifabrum mirabilem ), la seconde à un verrier, la troisième à un peintre. La métropole de Sens, à la même époque, possédait une organisation semblable. Un nécrologe du ixe siècle mentionne les noms des chanoines Bernelin et Bernuin, orfèvres de la cathédrale2. Ces encouragements durent porter leurs fruits, et ces féconds labeurs continuèrent

\. Üiversarum artium schedula, ch. xlvii, p. 180.

2. Lebeuf, Mém. concernant l'église d'Auxerre, II, 244. — Du Sommerard, les Arts du Moyen Age, V, 250. — Texier, Dictionn. d'orfèvrerie religieuse, col. 247 et 952.

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d’être honorés jusqu’au jour où, l’état économique et social de la population civile se trouvant transformé, des modifications équivalentes s’introduisirent forcément dans l’organisation des monastères. Les abbés n’eurent pas alors trop de tous leurs soins pour rétablir dans leurs couvents une règle sévère. On reprocha même à certains d’entre eux de se laisser absorber par ces grands travaux de décoration, tandis qu’ils avaient des devoirs d’un ordre plus relevé à remplir. Grégoire de Bavelinghem, abbé d'Andernès, fut blâmé pour avoir négligé la direction de son monastère et s’être adonné entièrement aux ouvrages d’orfèvrerie dans lesquels il excellait : Qui maman ad fortia mittere debint, operi fabrili cujus erat sciolus, opérant dédit. Plus tard, les moines eux-mêmes regardèrent ces pénibles occupations comme au-dessous d’eux et se confinèrent dans les devoirs du culte, dans la douce contemplation, la lecture et les promenades du cloître. Dès lors, la pratique de l’orfèvrerie disparut des couvents, et quand ceux-ci voulurent se procurer quelque joyau précieux, il leur fallut faire appel aux artisans du dehors.

En 1240, la châsse de sainte Geneviève, en or, argent et pierreries, exécutée par saint Eloi, ayant paru trop simple, l’abbé en fit refaire une nouvelle par un orfèvre parisien du nom de Bonnard. « L’artiste, écrit l’abbé Lebeuf, mit dix-huit mois à son travail. La châsse fut bénite le 28 octobre 1242. Elle avait la forme d’une église. Gontre les faces latérales étaient appliqués les douze apôtres qu’abritaient des arcades. Aux deux extrémités, on voyait en relief la Vierge et sainte Geneviève1. » Un siècle et demi plus tard, l’abbé de Saint-Germain-des-Prés, trouvant que la châsse du saint patron de son illustre monastère ne répondait plus à la magnificence et à la renommée de son abbaye, fit mander trois orfèvres parisiens, Jean de Clichy, Guillaume du Pour et Guillaume Boey, pour refaire cette châsse plus grande et plus belle. Et le contrat qui intervint entre les parties mérite d’être analysé, car il jette un jour curieux sur les relations des artistes de ce temps avec le clergé qui les employait. Indépendamment d’une rémunération quelque peu dérisoire, l’abbé était tenu de nourrir ses orfèvres, qui habitaient l’abbaye et, de peur de malversations, ne devaient point en sortir. En conséquence, « pour chacun jour qu’ils vaqueront en ladite besogne, et tout à jours non ouvrables comme festes et dimanches », il devait leur être « baillé et livré à déjeuner à chaque matin, à deux personnes, un pain du couvent et une peinte de vin ; à l’heure de disner, à deux personnes, deux pains du couvent, une peinte de vin et une pièce de chair de bœuf ou de mouton, et du potage bien et suffisamment, et au souper pareillement comme au disner; et aux jours que

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