CHAPITRE HUITIEME
Da fOam-cTc^uvEe civile
Luxe des rois, des princes, des seigneurs.
La sécurité indispensable au développement de l’orfèvrerie. Premiers groupements professionnels. — Confréries et Communautés. Étienne Boileau et le Livre des Métiers.
Les Ordonnances de Philippe le Bel. — Le poinçon de garantie.
Les Cardes de l’Orfèvrerie et la Chambre des Monnaies.
Les enceintes privilégiées. — Les orfèvres à Rouen, Lyon, Orléans,
Montpellier et Limoges.
elle que la décrit Théophile, la main-d’œuvre en orfèvrerie n’est pas trop différente de ce qu’elle devait être dans les ateliers de la Gaule romaine. Ainsi, dans ce chaos de la féodalité naissante, les monastères, mieux défendus que les habitations privées par le respect qui s’attachait à leur caractère sacré, avaient constitué — au milieu des populations asservies et exposées à des tribulations incessantes — de véritables oasis, qui, grâce à leur tranquillité relative, à la sécurité qu’elles offraient aux artisans et aux artistes soumis à leur Règle, devaient former de véritables conservatoires des arts, des sciences, des lettres et même de l’industrie.
Ce privilège, hâtons-nous de le constater, n’avait pas toujours été pacifique. L’axiome « qui terre a, guerre a » était d’autant plus connu dans les couvents, à cette époque, que les églises, monastères et abbayes possédaient, nous l’avons vu, d’énormes domaines. Il faut lire dans les Grandes chroniques les sanglants démêlés de l’abbé et des religieux de Saint-Denis avec le fameux Bouchard, tige des Montmorency; ceux de l’église de Reims avec le comte Ëblon de Roucy; et les luttes de Druon de Monchy eL de l'église Saint-Pierre de Beauvais. Pour résister â de
pareils ennemis, il fallait des arguments moins platoniques que l'excommunication. Aussi les prélats n’hésitaient pas à revêtir la cuirasse et « s’entre-couroient à armes et à batailles » sur leurs ennemis. Les récits du temps sont pleins de leurs exploits, et Louis le Gros, qui se posa dès l’abord en défenseur des évêques, put ensuite, grâce à leur concours, tenir les Normands en échec. 11 n’est pas jusqu’au vertueux Suger, « au moyne Sugier de Saint-Denys, qui depuis fu abbé », qu’on ne vit défendant, par ordre du roi, le « chasteau de Thoury en Beaulce ». Enfin, à la bataille de Bouvines, on put distinguer au premier rang des combattants « Frère Garin, l'esleu de Senlis, tout armé, non mie pour combattre, mais pour amonester et pour exorter les barons et les autres chevaliers à l’honneur de Dieu, du Boy, du Royaume, et à la défense de leur propre santé1 ».
On comprend qu’en un temps où le roi de France ne pouvait se rendre de Paris à Orléans sans être accompagné d’une véritable armée, la mise en œuvre des métaux précieux et la fabrication des belles orfèvreries devaient constituer une industrie dangereuse et précaire. Les ateliers des couvents rendirent donc un véritable service à nos arts mobiliers, en se transmettant — à peu près intacts — les procédés et les tours de main qui avaient antérieurement permis de réaliser tant d’ouvrages admirables. Mais ce serait, d’autre part, mal connaître la passion de nos ancêtres pour les coûteuses argenteries et pour les bijoux magnifiques que de croire que, malgré l’incertitude du temps, ils abandonnaient aux sanctuaires et à leurs prélats le privilège exclusif de posséder de dispendieux joyaux et des vases d’argent et d’or.
Le déploiement, l’étalage de ces somptueuses parures et de ces éblouissantes orfèvreries faisait, au reste, partie de l’apanage princier et du faste royal. Charlemagne, dont nous avons constaté le superbe ajustement, décrivant les splendeurs de sa propre Cour, énumère avec complaisance les beaux vases en métal précieux, dans lesquels il était journellement servi. Louis le Débonnaire fut couronné et sacré, dans un costume aussi brillant que celui revêtu par son illustre père :
S’ot coronne d’or sor la tieste,
Et tint le sceptre par grant fieste Et l’espée et le pum (globe) d’or,
Si qu’empereress fait encor.
Il n’était, du reste, pas de seigneur un peu riche qui ne fût servi en vaisselle d’or et d’argent. Le Roman de Partenopex de Blois énumère avec complaisance les
1. Grandes chroniques, t. III, p. 212, 213, 216, 278; t. IV, p. 174.
Pl. XI
CROIX RELIQUAIRE DE CLAIRM ARAIS
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Couteaux, saillières et cuillers Coupes, henas (hanaps) et escuelles D’or et d’argent
qui figuraient sur les tables princières. Guillaume de Poitiers, décrivant la cour plénière que Guillaume le Conquérant tint à Fécamp, aux fêtes de Pâques, nous montre la table de ce prince couverte de vases d’or et d’argent, et le maître de ces richesses buvant dans des cornes, qui, à leurs extrémités, étaient enrichies d’ornements de même métal. Enfin Philippe Mouskes, parlant d’Isabelle de Vermandois, comtesse de Flandre, a grand soin de nous dire :
En vasselemente d’argent Se faisoit siervir biel etgent1.
Ces coûteuses et resplendissantes orfèvreries, les grands personnages, pour s’en faire honneur, les exposaient, aux jours solennels, sur des dressoirs somptueux. Villaret a prétendu que l’usage de ces dressoirs n’était pas antérieur au règne de Charles Y, c’est une erreur qu’il importe de rectifier. Dès le vie siècle, en effet, on rencontre dans le trésor de nos rois des pièces d’orfèvrerie de dimensions et de poids, qui les rendaient à la fois peu maniables et d’un usage à peu près impossible. Comme conséquence, on est amené à supposer qu'elles étaient simplement de parade et qu’il devait exister des meubles spécialement construits pour permettre de les exposer aux regards. C’est ainsi que, parmi les nombreux échantillons de vaisselle d’or et d’argent qui tombèrent entre les mains du vainqueur, lors de la défaite et de la mort du patrice Mummolus, on constate la présence de quinze grands bassins, dont un, entre autres, pesait 170 livres. Il est évident qu’un plat pareil ne pouvait être qu'un meuble d’ostentation. Il en était vraisemblablement de même pour le plat d’or massif dont Chilpéric tirait vanité, et qui pesait 50 livres; de môme encore pour ce plat de 62 livres qu’ArnouId, évêque de Metz, vendit pour subvenir aux besoins de son clergé. Ailleurs, nous voyons le roi Sisemond d’Espagne promettre à Dagobert un plat de 500 livres, « précieux surtout par la beauté de son travail »; et Lothaire, pour combattre ses frères, prend dans le trésor d’Aix-la-Chapelle deux énormes plats figurant en relief la cosmographie terrestre et céleste, et dont la magnifique décoration ne devait guère servir à supporter une charge de gibier, de poisson ou de viande. Il n’était pas jusqu’aux prélats eux-mêmes qui
1. Philippe Mouskes, Chronique rimée, v. I2149-I937G. — Legrand d’Aussy, Histoire de la vie privée des François , III, 151.
n'aimassent à faire étalage de leur coûteuse orfèvrerie. « Quelle sorte de vaisselle ont les évêques? — Ils ont de beaux et vastes buffets d’or et d’argent, des pots, des flacons. — Et les pauvres? — Les pauvres ont les croûtes de pain qui restent sur leurs tables1. »
Pour répondre à ces besoins profanes, il fallait donc une quantité considérable d’artistes et d’artisans. Aussi, dès les temps les plus anciens, voyons-nous l’orfèvrerie civile tenir sa place à côté de la fabrication religieuse, modeste d’abord, puis peu à peu grandissante, jusqu’au jour où elle arrivera à supplanter complètement sa rivale. Nous avons plus haut rappelé un passage de Grégoire de Tours montrant l’ex-comte Leudaste arrêté au moment où il marchandait, aux étalages du parvis Notre-Dame et de la place du Palais, des pièces d’orfèvrerie qui y étaient exposées. Au milieu du xie siècle, Jean de Garlande constate la présence sur le Grand-Pont d’un nombre respectable d’orfèvres, chez lesquels on trouvait toute sorte de vaisselle d’or et d’argent, des fermaux, des colliers, des anneaux, en un mot tous les bijoux alors en usage, la plupart enrichis de pierreries. Plus tard, quand les Communes émancipées par la Royauté eurent û leur tour, suivant l’expression de Michelet, « fondé le roi » ; lorsqu’un peu de sécurité eut succédé aux troubles permanents, soigneusement entretenus par la féodalité; lorsque, enfin, les villes municipales, franches, royales ou de bourgeoisie, eurent conquis une sorte d’autonomie et un commencement d’indépendance, on vit l’esprit d’association, vieux levain des mœurs germaniques, souvenir et résurrection de ces gildes Scandinaves qui jadis avaient produit de si profitables effets, grouper les premiers bourgeois émancipés et donner le jour aux corporations naissantes 2.
Pour ne pas éveiller, dès le principe, des susceptibilités dangereuses qui auraient pu effaroucher le pouvoir royal, le code qui régissait ces Communautés demeura secret. Elles se dissimulèrent sous des apparences de pratique religieuse. C’est ainsi que, sous le règne de Philippe-Auguste, un certain nombre d’orfèvres prirent l’habitude de se rendre à Montmartre et de faire célébrer à des dates fixes, dans la chapelle des Saints Martyrs, des messes particulières. Cette dévotion, qui revêtit bientôt le nom et la forme d’une confrérie placée sous le vocable de saint Denis et de ses compagnons, permettait, à l’aller aussi bien qu’au retour, de rapides conférences qui échappaient à toute surveillance directe de l’autorité. De
1. Villaret, Histoire générale de France, — Annales de Saint-Bertin. — Vigiles de Charles Vil. — Legrand d’Aussy, Vie privée des François, III, 153, 159,161. — Legrand d’Aussy, qui rectifie Villaret, tombe dans une erreur analogue en prétendant que les buffets, dont il est si souvent question, sont des meubles d’or et d’argent. Le mot buffet s’appliquait alors à la garniture de ces meubles.
2. Dictionnaire de Jean de Garlande. — Documents inédits sur l'Histoire de France, p. 584, art. 37, 38. — Augustin Thierry, Essai sur l’histoire du Tiers État.
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la sorte, en 1202, les confrères purent élire un administrateur, puis deux, puis quatre, puis huit, dont deux seulement étaient en charge. Et cette première association acquit assez rapidement une notoriété et une importance assez considérables, grâce à des fondations pieuses et aux indulgences qu’elle sut obtenir.
Saint Louis, ami des humbles, et qui dès le début de son règne avait pu sentir le poids de la tyrannie féodale, donna un commencement de sanction aux règles et aux statuts qui régissaient ces Communautés obscures, en faisant recueillir leurs usages par son prévôt des marchands, Étienne Boileau. Cette codification constituait, par la substitution du droit écrit aux coutumes verbales, une sorte de reconnaissance, de consécration royale, dont les Communautés, fidèles à l’esprit du temps, ne manquèrent pas de se parer comme d’un titre de noblesse. C’est à cette époque qu’elles commencèrent, comme les villes et les seigneurs, à faire usage d’un sceau donnant à leurs déclarations un caractère authentique1. Plus tard, toujours comme les seigneurs, elles eurent leurs bannières, et de la sorte, elles arrivèrent à former une nouvelle féodalité, moins batailleuse que l’autre, mais plus riche, moins remuante, mais également oppressive; force nouvelle qui dans bien des cas servit à la royauté pour tenir en échec les deux grandes puissances du temps : la noblesse et le clergé, el qui dans d’autres cas tint en échec le roi lui-même.
Nombre de points restent encore obscurs dans ces premiers Statuts. Bien que le prévôt des marchands passât pour un homme peu traitable et assez rude justicier pour envoyer au gibet son propre filleul et son compère2, l’enregistrement auquel il procéda des coutumes librement adoptées par les métiers n’eut rien de fiscal ni surtout d’inquisitorial. Mais la défiance était alors considérée comme une vertu nécessaire. Aussi, malgré l’utilité incontestable de cette codification dressée et rédigée — comme le remarque l’orfèvre Le Roy — d’après des « usages qui se pratiquoient de tems immémorial chez nos Orfèvres, par une tradition con-
1. Le premier sceau que posséda la Communauté des orfèvres parisiens, et qu’on peut voir encore pendant au bas de vieilles chartes, fut gravé certainement sous le règne de saint Louis. De forme circulaire, il nous montre le Patron de l’Orfèvrerie, en habits pontificaux, crossé, mitrè et tenant dans sa main droite le marteau, outil par excellence de l’orfèvre. La figure est debout sous une espèce de porche architecture dans le goût du temps et porte à l’entour ces mots : S (igillum) Confrérie S. Eligii Aurifabrorum.
2. « lce Boileaue pendi son filleul, pour ce que sa mère luy dist qu’il ne se pooil tenir d’embler (de voler); et si fist pendre son compère, pour ce qu’il renia une guclle (bourse) de deniers que son hoste luy avoit baillié à garder. » ( Grandes chroniques. — La Vie de Monseigneur Saint Loys, ch. LXXIV.) Pierre Grincore n’a pas manqué de s’emparer de celte double anecdote et de la mettre à la scène dans son mystère de la Vie de Monseigneur Saint Loys. (Voir Œuvres complètes de Gringore, édition Daffis, t. Il, p. 191 et suivantes.)
servée jusque-là sans écritures, mais qui n’en éloient pas moins avouéz de rautorité publique, comme l’étoient alors la coutume de Paris et les autres coutumes locales, qui ne furent écrites que longtemps après 1 » ; malgré l’entente des déposants à donner une officielle publicité à une réglementation volontaire, qu’ils considéraient comme particulièrement favorable au bon fonctionnement de leurs professions respectives, on sent encore bien des réticences dans leur déposition, et certains articles demeurent enveloppés dans un mystère voulu, qui n’est pas sans témoigner d’une prudence exagérée. Et, pourtant, c’est à ce Livre des métiers (pie les orfèvres parisiens, réunis sous une même police, soumis à des lois spéciales et à une administration commune, durent de pouvoir constituer une corporation distincte, à laquelle appartint jusqu’à la Révolution le privilège exclusif de façonner et de vendre les ouvrages d’or et d’argent.
Ces premiers statuts sont à la fois simples et courts. Ils ne comportent que douze articles. — Le premier proclame la gratuité et la liberté de la profession. Qui veut s'établir orfèvre le peut, à condition de savoir le métier et de se conformer à ses us et coutumes. Mais il ne dit rien sur le recrutement. Il se trouve ainsi en désaccord avec les articles IV et V, qui limitent l’apprentissage, et il y a là un premier point qu’on semble avoir tenu à laisser dans l’ombre. — Le second et le troisième articles règlent le titre de l’or et de l’argent dont les orfèvres parisiens peuvent faire usage et qui doit être à « la touche de Paris », la plus élevée qui fût alors au monde. — Les articles IV et V réduisent à un seul le nombre des apprentis étrangers à la famille, mais ils permettent au Maître d’enseigner le métier à tous ses parents, aussi bien qu’à ceux de sa femme, quel que soit du reste le degré de parenté. L’apprentissage, pour les uns comme pour les autres, est fixé à dix années. — L’article VI interdit tout travail de nuit , si ce n’est pour le roi, la reine, leurs enfants ou leurs frères, ou encore pour l’évêque de Paris. Ainsi, dès le xmc siècle, les orfèvres justifient l’orgueilleuse devise qu’ils allaient adopter plus tard : in sacra inque coronas. — Par l’article suivant, les déposants constatent qu’ils sont exempts de tous droits de vente et d’achat, comme du reste cela avait lieu dans les autres professions de grand luxe, qui constituaient parmi les gens de métier une sorte d’aristocratie. — L’article VIII ordonne la fermeture des boutiques les jours de fête; mais comme l’amour du luxe et la coquetterie ne chôment jamais, et qu’il ne faut pas priver la corporation de fructueuses aubaines, il est convenu qu’une seule boutique demeurera ouverte à
1. Pierre Le I iov, Statuts et privilèges du corps des marchands orfèvres -joyailliers de la ville de Paris (1759), p. 2.
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tour de rôle, et que le gain réalisé par son titulaire sera déposé dans une boîte spéciale, où l’on serrait les deniers à Dieu prélevés sur les autres ventes. Cet argent — coutume touchante — servait à offrir tous les ans, le jour de Pâques, un banquet aux pauvres de l’Hôtel-Dieu de Paris b — Par l’article IX, les confrères s’obligent à respecter les Statuts et règlements ainsi codifiés. — L’article X constate qu’ils sont exempts du guet. — L’article XI règle la nomination des Gardes et prud’hommes, alors au nombre de trois, sans dire comment cette élection a lieu et sans déterminer au juste les pouvoirs des élus ni l’époque de leur entrée en fonctions ; autant de points encore qui demeurent à l’état d’indécision voulue. — Enfin, le XIIe et dernier article veille aux infractions et édicte des pénalités qui, prononcées par le prévôt des marchands, peuvent s’éleverjusqu’au bannissement pendant six années1 2.
Il convient de ne point passer trop rapidement sur ces statuts primordiaux. Ils nous permettent, en effet, de relever quelques erreurs capitales qui, s’abritant sous l’autorité de noms justement appréciés, sont reçues un peu trop facilement comme vérités acquises et tenues pour faits indiscutables. La première de ces erreurs concerne les métaux que les orfèvres avaient le droit de mettre en œuvre.
« On entend aujourd’hui par Orfèvrerie l’art de travailler l’or et l’argent, écrit M. Labarte, au commencement de l’étude magistrale qu’il consacre à ce bel art. Nos orfèvres modernes ne daigneraient pas toucher à des matières moins précieuses; mais, au Moyen Age et même au temps de la Renaissance où les riches métaux n’étaient point aussi abondants,