Statuts de l’orfèvrerie d’Orléans, art. xxxvi
LA MAIN-D’ŒUVRE CIVILE
transformer en vaisselle de décoration ou de service. C’est ce qui explique comment, à toutes les époques troublées de notre histoire, le taux des monnaies fut subitement abaissé, et comment, durant des périodes relativement longues, ce taux fut maintenu assez bas pour rendre extrêmement onéreuse la refonte des espèces en cours.
Mais parfois celte dépréciation de l’aloi des monnaies ne suffisait pas à maintenir For et l’argent dans la circulation; alors on avait recours aux grands moyens. Toute cette vaisselle merveilleuse qui avait fait l’orgueil
Alelier d’orfèvre, d’après Élienne Delaune.
des princes et des rois, brisée, mise au creuset, alloyée de nouveau, battue et frappée aux armes ou à l’effigie du souverain, se transformait de nouveau en monnaie. Puis, quand on avait épuisé le trésor royal, quand les buffets avaient été privés de leurs ornements — et parfois même avant — on avait recours à l’argenterie des particuliers, et les lois somptuaires imposaient à la généralité des magistrats, des nobles, des bourgeois, les sacrifices les plus désagréables. Philippe le Bel, dont on connaît assez les luttes économiques, et qui ne publia pas moins de quatre Ordonnances pour réprimer le luxe de ses fidèles sujets, défendit en 1294 à lous ceux qui possédaient moins de six mille livres de revenu — somme énorme pour le temps et qui, pour répondre au pouvoir actuel de l’argent, devrait être décuplée — « d’avoir vesselements d’or et d'argent pour boire et mangier ». Comme conséquence, toute la bourgeoisie et la petite noblesse
durent envoyer leur vaisselle à la refonte. Huit ans plus tard (1302), nouvelle Ordonnance, et ceux qui la première fois avaient été exemptés furent tenus de convertir en monnaie la moitié de leur argenterie. En 1310, troisième Ordonnance, celle-là défendant aux orfèvres de fabriquer de nouvelles pièces de vaisselle d’or ou d’argent. Enfin, en 1313, Édit portant l’obligation pour tous ceux qui avaient encore conservé quelques ustensiles en métal précieux d'en remettre au roi la dixième partie. En continuant, nous trouverions sous les règnes de Charles le Bel et de Philippe de Valois des dispositions législatives du même genre. Toutes ces Ordonnances auraient-elles pu avoir un effet utile et donner le résultat qu’on en attendait, si les orfèvres avaient pu, à leur gré, substituer dans leurs ouvrages les bas métaux à l’or et à l’argent qu'ils avaient seuls mission de travailler?
Ce serait en effet mal interpréter le rôle économique de l’orfèvrerie au Moyen Age et méconnaître son importance, que de la séparer du monnayage, dont elle formait, si l’on peut dire ainsi, la contre-partie. L’orfèvrerie, ne craignons pas d’insister sur ce point, constituait, dans les temps prospères, le réservoir des métaux précieux, où l’on était fatalement amené à puiser dès qu’un événement extraordinaire se manifestait, ou lorsque quelque catastrophe fondait sur le pays ou sur le prince. Chaque croisade, notamment, marque un déplacement considérable de l'or et de l'argent en cours. Pour s’équiper et faire leurs approvisionnements nécessaires, les Croisés réalisaient tous leurs biens disponibles, engageaient leurs terres, faisaient fondre leur vaisselle et s'endettaient. Richard Cœur de Lion, pressé de se joindre à Philippe-Auguste, disait qu’il mettrait Londres en gage s'il trouvait un prêteur. Parfois ces lointaines expéditions ne laissaient pas que d’être fructueuses. Richard, passant par la Sicile, trouve le moyen de rançonner Tancrède de 20,000 onces d’or, sous prétexte d’injures graves faites à sa sœur. Mis en goût par le succès de son compagnon d’armes, Philippe-Auguste obtient de ce dernier 10,000 marcs d’argent, en dédommagement des outrages subis par la sienne, qu’Henri II, père de Richard, avait honteusement souillée. Après la prise de Constantinople par les Croisés, la part de butin qui revint aux chevaliers français s’éleva à 500,000 marcs d’argent. Quelle aubaine! Malheureusement, les choses le plus souvent prenaient une tournure bien différente.
Les rançons royales payées aux Infidèles suffirent pour appauvrir pendant un nombre respectable d’années certaines nations catholiques. Celle de Richard Cœur de Lion, fixée selon les uns à 150,000, selon les autres à 200,000 marcs d’argent, ruina pour longtemps le clergé d’Angleterre et entraîna la destruction de toute l’orfèvrerie qui existait dans les églises et les abbayes. « Sa terre, écrit un chroniqueur, en lu moult
I, A MAIN-D’ŒUVRE CIVILE
grevée et les églises del régné (du royaume); car il lor convint mettre jusques as calices, et cantèrent (célébrèrent la messe) lonc tams en calices d’estain1. » Celle de saint Louis, montant à 800,000 besants d'or2, ne pesa pas moins lourdement sur la France. Non seulement les sanctuaires furent dépouillés de leurs vases sacrés et de leurs ornements, mais les lombes elles-mêmes ne furent pas respectées. Le coeur de Richard Cœur de Lion, donné en 1199 à la cathédrale de Rouen, avait été enfermé dans une châsse d’argent massif, placée devant le grand autel. Cette châsse fut fondue, et l'argent en fut employé à tirer de la captivité le saint roi et ses compagnons d’infortune3.
D’autres désastres, pour être moins lointains, ne furent pas moins funestes, dans leurs conséquences, pour l’orfèvrerie française. En 1 194, Philippe-Auguste vit sa « vaissellemente » d’or et d’argent enlevée et pillée par le roi Richard. Les défaites de Poitiers et d’Azincourt entraînèrent tout d’abord le partage et la destruction de l’argenterie du roi et de tous les grands seigneurs. Elles firent ensuite sortir de France, pour la rançon des prisonniers, des sommes invraisemblables4. A Morat, ce fut la vaisselle merveilleuse de la maison de Bourgogne qui tomba aux mains des Suisses et fut dépecée pour être vendue au poids. Ces alternatives curieuses surprennent et déroutent l’historien. A tout moment le trésor royal est à sec; les nobles sont réduits à manger dans l’étain; les sanctuaires eux-mêmes sont mis à contribution; le pays semble radicalement épuisé, et quelques années plus tard, au milieu même de crises redoutables, on s’aperçoit que les salles, les tables, les buffets, regorgent de vases d’or et d’argent, et que les autels ont retrouvé leurs parures resplendissantes. 11 ne paraît pas, au surplus, que les contemporains aient été moins surpris par cet étrange phénomène. De là leur croyance dans la miraculeuse
1. La Chronique de Rains, publiée sur le ms. de la Bibliothèque du Roi par Louis Paris, p. 57.
2. Selon Souquet, Métrologie française, le besant d’or vaudrait 20 fr. 22. — Leber ( Essai sur l’application de la fortune privée au Moyen Age ) estime que les 800,000 besants d’or de la rançon de saint Louis, représentant « 290,000 livres tournois du temps de ce prince... égalent en poids d’argent 5,500,000 francs du xixe siècle, qui équivalent en pouvoir à 33 millions de nos francs actuels ».