‹ Histoire de l'orfèvrerie françaiseChapitre 52 sur 154 · CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME

De£ Corporation^ cTOirfè'pçef

Prospérité des orfèvres parisiens.

Jean de Garlande et Guilbert de Metz. — Le Grand-Pont.

Les Livres de la taille. — - La Maison des Orfèvres et l’hôpital de Saint-ÉIoi. La confrérie de Notre-Dame-du-Blanc-Mesnil.

L’armorial de l’orfèvrerie.

Les entrées royales. — Prérogatives de la corporation.

Les oiseleurs et le Pont-au-Change.

i e n ne prouve mieux que la législation étroite et très compliquée à laquelle se trouvaient soumis les orfèvres des grandes villes n’était pas*" autrement défavorable à leur profession, que l’essor rapide pris par celle-ci en moins de deux siècles.

Au temps lointain où Jean de Garlande écrivait son précieux vocabulaire, les orfèvres parisiens étaient déjà installés sur le Grand-Pont, — plus tard appelé le Pont-au-Change, — mais le texte même du grammairien laisse deviner qu’ils étaient bien plutôt de modestes artisans travaillant à façon, que des commerçants considérés ou des industriels d’une certaine importance.

« Les orfèvres, écrit-il dans son bas-latin parfois un peu obscur, sont assis devant leurs fourneaux et leurs tables sur le Grand-Pont. Ils fabriquent des hanaps d’or et d’argent, des fermaux, des ornements de poitrine, des fibules et des boucles, et enchâssent dans les anneaux des grenats, du jaspe, des saphirs, des émeraudes. L’industrie des orfèvres consiste à modeler à petits coups, avec de fins marteaux et sur une enclume de fer, des feuilles d’or et d’argent et à enfermer des pierres précieuses dans les anneaux que portent les hommes nobles et riches (barones) et les femmes généreuses. — Les artisans qui sont appelés gobeletiers ( cipharii ), ajoute

Jean de Garlande, incrustent dans les vases des emblèmes d’argent ou d'or, mettent des pieds aux coupes, et les bordent de cercles de métal pour qu’elles soient plus fortes, plus belles et plus durables1. » Ne semble- t-il pas qu’on retrouve là, avec leur matériel encore primitif, ces orfèvres antiques que Nestor et Pison faisaient appeler devant eux, et s’ils sont en boutiques et n’opèrent pas sur la voie publique, c’est purement affaire de latitude et de climat.

Le Grand-Pont, sur lequel on nous les montre installés, était, nous l’avons dit, une des voies les plus passantes de l’ancien Paris. Jusqu’au \ne siècle, l’île de la Cité ne fut reliée aux deux rives du fleuve que par deux Ponts, le Grand et le Petit. « Il falloit nécessairement les passer tous les deux lorsqu’on vouloit aller de la rive gauche à la rive droite de la Seine, dit H. Géraud dans son Paris sous Philippe le Bel. On n’avoit point d’autre communication plus directe », et la circulation resta tellement active, — même lorsque le fleuve compta quatre ponts au lieu de deux, — que Guillebert de Metz pouvait écrire : « En l'an 1400, et quant la ville estoit en sa fleur, passoient tant de gens toute jour sur ce Grand-Pont, que on y rencontroit adéz ung blanc moine, ou ung blanc cheval2. »

Ce n’est plus sur le Grand-Pont que nous les retrouvons en 1292, quand un document d’une importance capitale, le Registre de la taille levée en cette année, nous permet de constater à nouveau l’état de leur fortune. Au moment où furent dressées ces précieuses listes, les orfèvres, chassés du Pont-au-Change qui s’était écroulé en 1281, avaient été obligés de se disperser un peu partout. Néanmoins, par suite de l’obligation où ils étaient de s’établir de préférence dans des rues passantes, c’est surtout dans le quartier Saint-Martin que nous les rencontrons, dans les rues Bourg-l’Abbé, Quincampoix, Aubry-le-Boucher, aux alentours de la paroisse de Saint-Josse, dont le nom, par la suite, allait devenir synonyme d’orfèvre. Plus tard, quand le Grand-Pont sera reconstruit, ils y reprendront leur place et réoccuperont une des rangées de maisons dans toute sa longueur. Mais, comme de l’aveu même de Guillebert de Metz, ce pont ne comptait que cent quarante « louages » — soixante-huit d’une part et soixantedouze de l’autre — et comme un côté du pont était réservé aux changeurs, un certain nombre d’orfèvres durent rester dans les quartiers avoisinants, car les Registres de la taille nous livrent les noms de 110 maîtres, et même de 125 si l’on ajoute les émailleurs et les affineurs de métaux.

1. Magistri Johannis de Garlandia Dictionnarius , à la suite de Paris sous Philippe le Bel, p. 594, art. xxxvn, xxxviii, xxxix. On remarquera la démarcation établie entre les orfèvres proprement dits et les labricants de gobelets. Ces derniers, bien que montés en argent ou en or, étaient faits en matières diverses, et cette différence de matière suffisait à élever une barrière entre les deux professions.

2. H. Géraud, Paris sous Philippe le Bel. Résumé historique, p. 377. — Guillebert de Metz, Description de Paris, ch. xxii, p. 55.

LES CORPORATIONS D’ORFÈVRES

Sur ces 125 noms il en est un certain nombre qui laissent supposer une origine étrangère à Paris. Tels sont ceux de Jean d’Aire, de Pierre de Chelles, de Gilles de Soissons, de Jehannot de Lagny, de Guillaume de Gagny, d’Étienne de Gicn, de Jean de Saint-Amand, de Geversot de Pontoise, de Mahé de Beauvais, de Richard d’Arras, de Vincent de Provins, de Denisot de Tours, de Jehan de Quant (Caen?), de Pierre de Montpellier, etc. La ville de France qui fournit le plus fort contingent est Limoges. Elle compte pour sept noms dans cette liste précieuse. Remarque intéressante, le nombre des Anglais ne s’élève pas à moins de cinq. La constatation vaut qu’on s’y arrête. Elle montre que la réputation de l’orfèvrerie parisienne s’étendait déjà au loin, puisque des maîtres habiles venaient de tous les points du territoire et même de l’étranger pour exercer dans cette ville leur artistique industrie. Son grand renom avait, en effet, franchi les mers, et, dés le xme siècle, s’étendait jusqu'en Asie. Le pape Innocent IV et le roi saint Louis ayant envoyé plusieurs religieux au khan de Tartarie, pour le convertir à la foi catholique, un d’eux, nommé Rubruquis, nous apprend, dans le

récit de son voyage, qu’il rencontra à la cour de l’émir un orfèvre parisien, nommé Guillaume Boucher, qui avait exécuté pour ce prince toutes sortes de pièces d’orfèvrerie magnifiques, notamment une énorme fontaine, dont la confection n’avait pas exigé moins de 3,000 marcs d’argent.

Cette fontaine, analogue sans doute à beaucoup de celles qu’on fabriquait alors, pour jouer le rôle d’ « entremets » dans les banquets royaux,

Milieu de labié en lorme de fontaine.

(D'après un dessin du xv° siècle.)

et dont on retrouve la représentation clans certaines miniatures du xive et du \ve siècle, consistait en un grand arbre d’argent, au pied duquel se tenaient quatre lions de même métal, projetant chacun par la gueule une liqueur différente. Ces liqueurs arrivaient à destination par des tuyaux communiquant, sans qu’on les vit, avec une salle voisine, où se trouvaient de vastes récipients. Au sommet de l’arbre, se dressait un ange d’argent armé d’une trompette. Au moyen d’un ressort, la trompette venait se fixer sur les lèvres de l’ange, et un courant d’air amené par un tuyau intérieur la faisait retentir1. On comprend que ce superbe automate, répondant si bien aux préoccupations enfantines du Moyen Age et à son amour du merveilleux, devait jouir, dans les pays soumis à l’empire du Khan, d’une réputation peu commune, dont profitait le bon renom des orfèvres parisiens.

Il ne paraît pas, néanmoins, par le chiffre des contributions dont nos orfèvres se trouvaient alors frappés, chiffre qui était strictement proportionnel à leur fortune acquise, que la plupart d’entre eux aient encore été autre chose que des travailleurs à façon. Les Registres de la taille de 1313 confirment cette présomption. Au lieu de 110 maîtres ils en mentionnent 156, parmi lesquels trois orfavresses. Dans le nombre des maîtres figurent certains noms qui nous sont connus. Ceux de Robert d’Aire, fournisseur attitré de Philippe le Long, de Symon de Lille, qui fut chargé en 1338, avec ses collègues Jehan Pascon, Jehan de Toul, Pierre de Toul et Félix d’Auxerre, de dresser l’inventaire des joyaux de la reine Clémence de Hongrie et de procéder à leur estimation. Nous relevons aussi ceux de Guillaume Hérondelle et d’Oudinet Marcel appelés à devenir l’un et l’autre la souche de vénérables dynasties d'orfèvres, qui constitueront par la suite la haute aristocratie du métier. Quant aux autres, nous ne pouvons guère nous rendre un compte à peu près exact de l’importance de leurs transactions que par le montant de la taxe à laquelle ils se trouvent soumis. Or, à l’exception d’un seul, nommé Laurent des Chans (Deschamps), qui paye 70 sols, les plus haut taxés sont imposés de 20 à 40 sols, somme médiocre pour le temps. L’abbé Texier, qui s’est livré sur ces deux tailles à des calculs assez précis2, trouve qu’en prenant pour base le prix du marc d’argent à cette époque, on arrive à un chiffre de 9,80 comme taxe moyenne. En décuplant ce chiffre pour le ramener au pouvoir actuel de l’argent, on n’aurait certes pas une haute idée de la plupart de ces officines. Hàtons-nous d’ajouter que ce qui abaisse peut-être un peu trop

1. Bergeron, Relation des voyages en Tartarie de Guillaume de Rubruquis (Paris, 1634), II, 17. — Legrand d’Aussy, la Vie privée des François, III, 165.

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