‹ Histoire de l'orfèvrerie françaiseChapitre 56 sur 154 · J> MÉ1IN · texte numérisé non relu

J> MÉ1IN

Armoiries des or lèvres de Rouen d’après un vitrail ancien.

(Musée des antiquités de Rouen.)

les trouver à Crépy et à Guise unis aux chaudronniers et aux maréchaux ferrants; à Bayeux, aux chirurgiens; à Coutances, aux sabotiers; à Noyon et à Péronne, aux chapeliers; à Harfleur, aux brasseurs de bière?

C’est que la première condition d’existence de ces corporations, c’était de posséder la force, la richesse, l’influence indispensables à la protection des membres de l’association et au développement de leur industrie. Or cette influence, cette force, des orfèvres de Bordeaux. cette richesse ne pouvaient s’obtenir que par le

nombre; et dans les villes oit les orfèvres étaient peu nombreux, ils étaient obligés de chercher des alliances qui leur permissent de défendre leur existence et leurs privilèges contre les usurpations. Comme conséquence, il arrive que souvent, parmi les armes parlantes de certaines de ces Communautés, on trouve des outils qui n’ont guère de rapport avec notre profession. Si l’on juge tout naturel que les orfèvres de Bordeaux, Château-Thierry, Chauny, Guise, Landerneau, Laval, le Mans, Noyon, Toul aient adopté le marteau; ceux de Crépy, le maillet; ceux de la Rochelle, l’enclume; ceux d’Évreux, la balance; par contre, on ne peut se défendre d’un certain étonnement de voir figurer l’aune dans les armoiries des orfèvres d’Ancenis, d’Aurillac, de Castellane, de Luçon; l’échelle, dans celles des orfèvres de Chauny, et un baril dans celles des orfèvres d’Harfleur.

Une étude attentive, approfondie de ces blasons permettrait très vraisemblablement de démêler leur origine et de déterminer approximativement l’époque de leur adoption. Rien qu’à parcourir cette longue liste, on découvre assez facilement les raisons qui obligèrent un certain nombre de Communautés à accepter, à leur début, un état de dépendance féodale ou royale. Il est clair, par exemple, que les armoiries de livrée, relativement abondantes dans le principe, durent se faire d’autant moins nombreuses que le lien de vassalité, si puissant au xme siècle, si fragile au xvie, alla en s’amoindrissant et commença à disparaître. De même l’adoption des vénérables images de saint Éloi, de saint Martial, de saint Louis, de sainte Anne, coïncide avec la pleine effervescence des sentiments religieux, alors que les armoiries parlantes ou emblématiques dénoncent les époques et les villes, où les idées laïques et professionnelles tendaient à prévaloir.

Armoiries corporatives des orfèvres de Fougères.

Armoiries corporatives

LES CORPORATIONS D’ORFÈVRES

Noire armorial commercial constitue une sorte de livre encore fermé, que l’on apprendra certainement à lire, et qui ne manquera pas, par la suite, d'éclairer de traits lumineux les ténèbres dans lesquelles la vie civile du Moyen Age est demeurée plongée. Peut-être y verra-t-on comment les grandes villes parvinrent progressivement à s’industrialiser et développèrent ainsi dans des proportions imprévues la richesse de la France. On découvrira ensuite comment, à mesure que cette richesse augmenta, la bourgeoisie marchande, répudiant la turbulente autorité des seigneurs, que l’effondrement des Capétiens avait faits si puissants, se rapprocha du pouvoir régulier du roi; et comment quiconque voyageait, travaillait, trafiquait et prétendait récolter ce qu’il avait semé, dut être à un certain moment contre l’organisation féodale. Alors on aura l’explication de cette lente et progressive évolution qui devait aboutir finalement à la constitution de notre unité nationale.

De toutes les corporations marchandes, aucune ne chercha davantage à se rapprocher de la famille royale, que la Communauté des orfèvres. En ceci, du reste, elle se conformait à une ancienne et vénérée tradition. Depuis saint É loi qui, avant de devenir leur patron, avait été le ministre de Lolhaire et de Dagobert, les orfèvres, en effet, avaient toujours occupé une place plus ou moins officiellement marquée dans l’enlourage direct du roi et des princes de sa famille. Les Comptes de l'Argenterie nous apprennent qu’en l’année 1352 le roi Jean éleva son orfèvre Jean Le Braillier à la dignité de valet de chambre et lui fit délivrer l’étoffe nécessaire pour qu’il pût porter une robe à la livrée royale1. Dans le même siècle, Hennequin du Vivier, fournisseur régulier de Charles V, devint valet de chambre de Charles VI. Henri Hambert était non seulement l’orfèvre préféré du duc Louis d’Anjou, mais son homme de confiance2, et nous notons en 1402 et 1410 les noms des orfèvres Jehan Vilain et Jehan Mainfroy parmi les valets de chambre du duc de Bourgogne Jean sans Peur. Enfin , faut-il rappeler qu’Étienne Marcel, le célèbre prévôt des marchands, appartenait à une famille d’orfèvres parisiens, qui continua d’exercer sa profession jusqu’à une époque assez proche de nous, et que Jacques Cœur était fils d’un orfèvre de Tours?

Ces hautes fonctions, ces titres honorifiques, rarement accordés à des gens du métier, peuvent s’expliquer par la relative facilité qu’avaient les orfèvres de trouver accès auprès des plus puissants personnages. Sitôt qu’un événement heureux ou une succession d’années particulièrement prospères avaient permis aux agents du fisc de drainer l’or et l’argent

1. Voir Comptes d'Étienne de La Fontaine dans les Comptes de l’Argenterie des rois de France.

2. Dk L/UionoE, Glossaire français du Moyen Age. — Inventaire du duc d’Anjou, prèf. p. vm et 114.

pour les faire affluer dans les coffres du souverain, vite il fallait qu’un artiste habile les transformât en magnifiques ouvrages, en vases somptueux, en joyaux, comme ceux que nous décrivent les prestigieux inventaires du duc Louis d’Anjou, de Charles V, de Charles VI, du duc Jean de Berry, des ducs de Bourgogne. Le prince, en ces jours fortunés, était donc enchanté d’avoir, à portée de sa personne et dans sa résidence même, un artisan digne de toute sa confiance, qu’il chargeait d’effectuer cette transformation. Les récits du Moyen Age s’accordent pour nous montrer les rois et les reines apportant une sorte de fièvre à la confection de ces belles argenteries. Dans le fameux roman du Chevalier au Cygne, à peine la reine Matabrune a-t-elle pu s’emparer des chaînes qui ornaient le col de ses petits-fils,

Ung orfevre manda qui estoit boin ouvrier;

Les VI kaines li vot isnièlement bailler,

Et li dist : « Allez moy une coupe forgier,

Et le me raportés, puis ares vo loyer. »

Aux jours malheureux et néfastes, c’était l’opération contraire qu’il fallait accomplir, et là encore, la présence d’un agent compétent et dévoué était indispensable pour estimer les pièces, indiquer les ressources qu’on en pouvait tirer, choisir celles qu’on devait détruire, désigner celles au contraire dont la conservation s’imposait. Au xvie siècle, où cependant l’industrie des orfèvres avait à peu près revêtu sa forme moderne, la présence de ces artistes de confiance dans le voisinage direct des princes et des rois semblait si naturelle, que Rabelais leur réserve un logis à part dans sa fameuse abbaye de Théléme, et qu’il nous montre le héros de son livre allant voir travailler les orfèvres — comme François Ier à la porte de Nesle — et prenant à cette contemplation un extrême plaisir. Deux siècles plus tôt, la présence des orfèvres dans la résidence même du prince était envisagée comme si caractéristique de son pouvoir souverain, que le chambellan et le confesseur de Richard II, pour l’exhorter à éloigner la dame de Coucy de l’entourage direct de la reine, objectèrent que cette dame entretenait chez elle deux ou trois orfèvres « aussy bien comme vous ou la Royne ». Cette particularité leur semblait une usurpation1.

La considération toute spéciale qui naissait de ce besoin constant et de cette familiarité forcée rejaillissait naturellement sur la corporation tout entière. Non seulement, à Paris, les orfèvres eurent l’insigne honneur de faire partie en tout temps des « six corps marchands », et à ce titre de figurer officiellement dans toutes les cérémonies publiques, mais il est

1. Rabelais, Gargantua , ch. lvi. — Chronique de Richard II, p. 21, dans J.-A. Buchon, Collection des chroniques , t. XIII,

LES CORPORATIONS D'ORFÈVRES

encore à remarquer — comme l’a fait observer Diderot — que « dans les Entrées des rois, reines ou légats, où les Six Corps ont le privilège de porter le dais sur les personnes rois, reines ou légats, souvent on n’appelait à ces cérémonies que trois, quatre ou cinq de ces Corps, mais que jamais celui de l’Orfèvrerie n’a été omis, qu’il a fréquemment fourni des sujets pour les places municipales et juridictions consulaires, et qu’il est le seul, au moins depuis plus de trois cents ans, chez lequel on ait pris un prévôt des marchands1 ».

Le privilège que rappelle Diderot était, en effet, fort ancien. Il remontait certainement au xive siècle, peut-être même au xme. En tout cas, déjà au xve siècle, il n’était plus contesté. A propos de l’Entrée à Paris du jeune roi Henri d’Angleterre, l’auteur du Journal de Paris sous Charles VII en constate l’existence : « Et là prindrent le ciel, les orfèvres, écrit-il, et le portèrent parmy la rüe de Kalende et parmy la Vieille Iurie jusques devant Saint Denis de la Chartre. » Au xvi siècle, cet honneur appartenait encore à notre puissante Communauté. Les Registres de l'hôtel de ville, cités par Godefroy, attestaient que, le onzième jour de janvier 1501, « Jehan Formelle,

Les orfèvres portant le dais à l’Entrée de Louis XI 1 à Paris,

d’après une miniature de la fin du xn° siècle.

1. Encyclopédie , t. XI, p. 627. — Cet honneur était d’autant plus remarqué, que les orfèvres constituaient une industrie véritable et non un simple commerce. Or, par un de ces préjugés caractéristiques de l’Ancien Régime, les professions qui fabriquaient directement les ouvrages mis en vente étaient frappées d’une sorte de discrédit qui n’atteignait pas les simples marchands. Le travail manuel comportait une véritable déchéance. — A Paris, au-dessous des Six Corps Marchands, venaient les Communautés d’Arts et Mestiers de la Ville et Fauxbourgs, qui étaient divisées en quatre classes. Parmi celles qui offrent quelque rapport avec la profession qui nous occupe, les affineurs d’or et d’argent, les batteurs et les tireurs d’or et d’argent appartenaient a la première classe; les horlogers, lapidaires et potiers d’étain, à la seconde; les doreurs et les graveurs à la troisième. (Voir Recueil des édits , déclarations, arrêts , règlement concernant les arts et mestiers de Paris et autres villes du royaume; Paris, 1701, p. 82 et suiv.)

Bonaventure de la Ferlé, Estienne Charpentier, Michel Pigard, Maistres iurës orfèvres », furent convoqués à l’Hôtel de Ville de Paris, et qu’il leur fut fait « commandement qu’ils eslisent quatre gens de bien, chascun de son Estât et Marchandise, et qu’ils soient habillez honnestement d’écarlate pour porter le ciel sur la Reyne (Anne de Bretagne) qui de nouvel doit faire son Entrée en cette ville de Paris ». Treize ans plus tard, à l’Entrée de la reine Marie d’Angleterre, troisième femme de Louis XII (G novembre 1514), « un ciel de drap d’or broché, semé de fleurs de lys et de roses vermeilles », fut porté par les « Bourgeois, Marchands, Orfèvres etHanoars, selon les coustumes anciennes iusques à Nostre- Dame de Paris ». L’ Ordre observé au Sacre, Couronnement et à l’Entrée à Paris de la reine Claude, femme de François Ier (1517), nous montre dans le cortège et au milieu des principaux bourgeois « les marchands grossiers Orfèvres, Changeurs, Apothicaires et Drappiers, richement accoustrëz et vestus de robes de plusieurs couleurs et sortes de velours, satins et draps my-partis, comme d’escarlate et aultres couleurs, ayans chascun la livrée de son Mestier ». A l’Entrée de la reine Eléonore d’Autriche (1530) aussi bien qu’à celle de Charles-Quint (1539), nous retrouvons dans le cortège « les quatre maistres des orfèvres, vestus de velours cramoisi, avec les gens de leur Mestier ». Dans le récit que Hardouin Chauveau nous a conservé de l’Entrée à Paris de Henri II (1549), nous voyons également figurer avec honneur les quatre jurés de l’Orfèvrerie, vêtus de longues robes « de veloux cramoisy, suivis d’un grand nombre de gens dudit mestier habilléz diversement ». C’est dans ce costume somptueux qu’ils s’étaient rendus au-devant du roi. Au retour, ce prince entra dans la ville « soubz un ciel de veloux pers, semé de fleurs de lis d’or traict, à frange de mesme, couvert de ses armes, chiffres et devises, qui fut porté premièrement par quatre eschevins de la ville, depuis la porte dudit Sainct-Deniz, jusque devant l’église de la Trinité, et de là jusque devant l’église de Sainct- Leu-Sainct-Gilles par les Gardes de la Draperie de ladicte ville, qui le mirent aux mains des quatre maistres Espiciers, lesquels le portèrent jusqu’à Sainct Innocent, où les Merciers le receurent et depuis le délivrèrent aux Pelletiers, qui s’en acquittèrent jusque devant le Chastellet, et là les Bonnetiers le vinrent prendre, pour en faire leur devoir, jusqu’à Sainct- Denys de la Chartre, où ils le délivrèrent aux Orfèvres qui le portèrent jusques à Notre-Dame, et encores depuis jusques au Palais ». Le lendemain, Catherine de Médicis fit à son tour son Entrée solennelle dans une superbe litière, et « le poisle qui estoit de drap d’or frisé, frangé de soye cramoisyé rouge aux armoiries de ladicte Dame, fut porté par ceulx mesmes qui portèrent celuy du Roy ». A l’Entrée solennelle d’Henri II et de Catherine, qui avait eu lieu à Lyon l’année précédente (23 sep-

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