CHAPITRE DIXIÈME
D’Oi^fèvireine au XIIIe siècle
Le siècle de saint Louis. — Dévotion et politique.
Avènement de la bourgeoisie.
Forme nouvelle adoptée par l’art religieux. — Croix et crucifix. Importance prise par la statuaire.
Châsses et reliquaires. — Bustes et bras.
La châsse de sainte Jule et celle de saint Taurin. — Tombes et mausolées. Les châsses de saint Marcel et de sainte Geneviève.
La vaisselle de saint Louis.
n a dit avec raison que le siècle de sainl Louis fut avant tout profondément religieux. Ce fut certainement un siècle de foi, et de foi ardente, passionnée, austère, anxieuse même, mais non de foi aveugle — capable de créer ces accès d’enthousiasme qui, sous prétexte de racheter des péchés inconnus, entraînaient noblesse et clergé dans les expéditions les plus téméraires et les plus décevantes, mais non de faire oublier au roi les intérêts de sa Couronne et au peuple ses besoins naissants de bien-être et de sécurité. Certes, Philippe-Auguste, Louis VIII, Louis IX, Philippe le Hardi, furent des princes d’une grande dévotion, d’une indiscutable piété; mais jamais ils ne consentirent à soumettre le souverain pouvoir dont ils étaient dépositaires au joug pesant du clergé. Dans les institutions politiques dont ils dotèrent notre pays, on découvre le prélude du Droit écrit primant la Force; et avec ces rois, suivant le mot de Michelet, « les temps modernes commencent à se faire pressentir ».
Philippe Mouskes, emporté par un noble enthousiasme, peut qualifier Philippe-Auguste :
Le champion de sainte [é] glise,
Heaume, escu, lance de justice Du clergé, et tout leur salut.
Le moine de Saint-Denis, plus prosaïque, peut ajouter que ce grand prince redoutait grandement « de couroucier saincte Eglvse et ses ministres »; il peut raconter avec onction comment, au moment de partir pour la croisade, Philippe alla recevoir à Saint-Denis « la beneicion du Saint Clou, de la Sainte Couronne et du destre Bras de saint Siméon » ; il lui faut bien constater qu’en 1188 ce même roi leva sur les biens du clergé la dîme saladine, et que, sous prétexte de venger les clercs de Saint- Martin en Tours, pi liés et dépouillés par le roi Richard, il se mit à piller à son tour les abbayes normandes et « gréva les églyses qui estoient en sa propre terre, de griefves tailles et d’exactions désaccoustumées 1 ». Son biographe enthousiaste peut, lui aussi, affirmer la résolution de ce prince de ne tolérer dans ses Etats aucune personne qui contredît les lois de l’Église ou niât la valeur des sacrements. Encore découvre-t-on dans ses proscriptions des juifs des mesures plutôt fiscales, destinées à grossir son trésor, que les élans fanatiques d’une dévotion excessive2.
S’il se posa maintes fois en défenseur du clergé, c’est que c’était un moyen de tenir en échec la féodalité toujours redoutable. La croisade contre les Albigeois fut une guerre plus politique que religieuse. Armagnac, Béziers, Comminges, Toulouse n’étaient jamais d’accord que pour faire la guerre aux églises. On en profita pour courber Toulouse, Comminges, Béziers, Armagnac sous le joug royal. Mais le même roi, qui encouragea cette sanglante croisade, refusa de défendre l’archevêque de Reims contre les déprédations des comtes de Relhel et de Coucy, sous prétexte que le clergé, au moment de son départ pour la Terre sainte, avait refusé de l’assister autrement que par ses prières.
Louis IX, « roy droicturier à ses sujets », suivit sous ce rapport l’exemple de son aïeul. On ne tarda pas à sentir que, dans ses conseils, les légistes avaient pris le pas sur les prêtres. « Il regarda que c’étoit
1. Philippe Mouskes, Chronique rimée , v. 23579. — Grandes chroniques : Premier livre des gestes au bon roi Philippe, ch. xn; 2e livre, ch. ir, xir, xxv. — L’explication que le moine de Saint-Denis donne de ces déprédations est curieuse et digne d’être retenue : « La raison pourquov il le faisoit, si estoil pour ce, comme il disoit, que les roys de France, ses devanciers, avoient aucunes fois moult perdu de leurs terres, pour ce qu’ils estoient povres, ne qu’ils ne povoient rien donner aux chevaliers et aux sergens au temps de nécessité. » Le moyen réussit à Philippe, et l’on peut voir par les libéralités dont il fit preuve dans son testament qu’il avait su amasser un véritable trésor.
2. Guillaume le Breton, Pliilippidos, lib. I. — 11 est curieux de constater que l’orfèvrerie se trouve mêlée à l’expulsion des juifs. Un des motifs des sévérités édictées contre eux, c’est qu’on les accusait de traiter et mener « vilainement et ordement les aournemens des Églyses qu’ils tenoient en gaiges, pour la nccessilé du peuple, comme textes d’or, calices d’or et d’argent, chapes et chasubles, el mains aultres garnemens. Si vilainement les tenoient en la houle de saincte églvse qu’ils -faisoient soupes en vin à leurs Juiziaux (petits juifs) ès calices beneoists et sacrés à Dieu, en quoy le corps de Noire-Seigneur esc consacré et beneoist au saint Sacrement de l’autel. » Un d’eux fut convaincu d’avoir jeté des garnitures d’autel, des croix, des calices, in fossam profundam ubi ventrem purgare solebat. (Pugord, Gesta Philippi Augusti, dans les Hist. de France, t. XVII. — Grandes chroniques : Premier livre des gestes au bon roi Philippe, ch. vi.)
bonne chose d’amender l’estât de son royaume. » Nul seigneur, si haut placé qu’il pût être, ne fut épargné par lui; il força les barons pillards à indemniser les marchands dépouillés par eux. Il obligea son frère, Charles d’Anjou, à restituer les terres dont il s’était indûment emparé. Il condamna à mort le sire de Coucj. pour avoir fait pendre des enfants qui chassaient sur son domaine : « Grand exemple à tous ceux qui tiennent justice, que si très haut homme, de si grand lignage, qui n’estoit accusé que de povres gens , trouva à grant paine remède de sa vie. » Enfin, il n’est pas jusqu’à sa mère, la douce et pure Blanche de Castille, considérée, elle aussi, comme une sainte, qui la veille de sa mort « féri d’un premier cop d’un baston que elle tenoit en sa main » la porte de l’hôtel des Chanoines de Paris , ordonnant « à ses chevaliers et ses bourgeois » de les enfoncer pour délivre)1 des prisonniers injustement enfermés1. Siècle de foi assurément, siècle religieux sans doute, mais qui vit en même temps les trois plus grands princes de la chrétienté : l’empereur Othon, le roi Jehan d’Angleterre et Philippe-
Auguste, roi de France, excommuniés par le pape et leurs Etats en interdit.
Molesté par les nobles, mis à contribution par le fisc, le clergé laissa en outre la bourgeoisie et le peuple se détacher de lui. Avec l’émancipation des Communes, la vie civile avait pris naissance. Tout d’abord les évêques s’étaient appuyés sur le nouvel Élat2. Pour éloigner la terreur des Normands, pour résister aux exigences des seigneurs, c’élail une base solide. Le clergé, au surplus, aurait tout accepté plutôt que de se soumettre au joug de la féodalité cl à la domination nor-
llcliurc en argent repoussé, ciselé et doré, exécutée par le frère Hugo d’Oignies (Cathédrale de Namur.)
1. Grandes chroniques : la Vie Monseigneur saint L.oys, ch. lxiv, lxxiii, i.xxv.
2. « A celte époque, écrit Orderic Vital, la communauté populaire fut établie par les évoques, de sorte que les prêtres accompagnaient le roi aux sièges, aux combals, avec leurs paroissiens cl les bannières de leurs paroisses. »
mande Mais, avec l’émancipation, les esprits s’ouvrirenl. On s’avisa que chacun devait avoir le droit d’aller et de venir, de vendre et d’acheter, en un mol de disposer du fruit de son labeur. Un sentiment d’égalité précédemment insoupçonné commença de se manifester dans le langage du peuple. Les romans de gestes en ont jusqu’à nous répercuté l’écho :
Nus sonies homes cum il sunt;
Tex membres avum cum ils unt;
Et altresi grans cor (cœur) avum ;
Et altretant sofrir povum.
Ainsi s’expriment « li païsan el li vilain, cil del boscage et cil del plain » en parlant de leurs seigneurs 2. A se mesurer avec les nobles, ils avaient lini par comprendre qu’ils étaient des hommes; à se frotter au clergé, ils eurent aussi meilleure opinion d’eux-mêmes. Une scission ne tarda pas à se produire. A partir de ce moment, l’église, qui dans le principe n'était que la continuation de l’antique basilique romaine, cessa d'être le lieu de réunion par excellence, le domicile et la maison du peuple, jusque-là, on s’y était rendu à tout propos, pour les offices et en dehors des offices. Alternant avec la célébration des saints mystères, on avait vu s’v donner les représentations les moins édifiantes, les fêtes des sots et des fous. Au \ie siècle, cette promiscuité singulière n’existait déjà plus. Dans les villes du Nord et du Centre, au Mans, à Beauvais, à Noyon, à Laon, à Soissons, où le beffroi s’était dressé en face du clocher, la vie sociale avait déserté l’église pour se répandre dans la rue. Les habitations marchandes continuèrent, il est vrai, de demeurer accrochées aux murs du temple , les pèlerinages ne cessèrent pas d’être de véritables foires. Mais le peuple, essayant de se créer un droit nouveau, devint suspect au clergé. Celui-ci essaya de le retenir par la crainte, et la dévotion, dès lors, prit des allures menaçantes, autrefois inconnues.
Si nous insistons sur ce curieux « état d’âme », qui dénonce des sentiments en apparence contradictoires, c’est qu’à partir du xne siècle et
1. Philippes Mouskes, dans sa Chronique rimée (vers 13723 et suiv.J, donne un singulier exemple de la terreur qu’inspirait Rollon. Nous le rapportons ici, parce qu’il y est question de joyaux et de pièces d’orfèvrerie :
Une fois ala Rou kacier (chasser)
En ses bos pour esbanoier.
Si trouva I aigue dormant Que on va la Mare clamant...
La sist li dus Rou al disner Et fist sour I arbre gieter
Nosces d’or (pièces de mariage), aniaus et afices (affiquets)
Et juiaus autres biaus et rices, lit ans les i laisa Rou pendre,
C’onques léres n’en osa prendre.