‹ Histoire de l'orfèvrerie françaiseChapitre 59 sur 154 · Roman du Rou , vers 6027 et suiv · texte numérisé non relu

Roman du Rou , vers 6027 et suiv

L’ORFEVRERIE AU XIIP SIÈCLE

jusqu'au milieu du siècle suivant, il se reflète avec une remarquable intensité dans les diverses manifestations de l’art religieux. Au dehors, son exaltation mystique se traduit par l’admirable élan qui enlève dans les airs ces colosses de pierre dentelés, appelés à faire l’éternel étonnement des générations futures. Leur architecture aux formes délicates, aux lignes sveltes et légères, chargée d’interpréter ces pensées de délivrance, et se pénétrant du mouvement mystérieux qui entraîne l’humanité vers des destinées nouvelles, essaye d’escalader les cieux entr’ouverts, — tandis qu’à l’intérieur de ces palais féeriques, les craintes dévotieuses se révèlent en des représentations cruelles, en de sanglantes images, chargées de faire rentrer les cœurs en euxmêmes et de leur inspirer les appréhensions les plus redoutables. Les raisons de ce contraste étrange ne sont pas impossibles à découvrir.

Dans son principe, il ne faut pas l'oublier, la religion chrétienne avait été une

Elle meurtries

comme le réconfort des faibles et la consolation des humbles. L’église constituait le refuge des déshérités, l’asile inviolable des bannis. La fraternité était son but, la charité son moyen, et si parfois les prélats faisaient retentir ses voûtes de

virulentes admonestations, elles s’adressaient presque toujours aux puissants de ce monde. — Grégoire de Tours gourmande Chilpéric; l’évêque Prétextatus accuse Frédégonde et meurt sous ses coups. — Pour les infortunés, les petits et les humbles, les sentiments, au contraire, se faisaient tendres et magnifiques. L’orfèvrerie de ces temps lointains porte, dans sa somptuosité même, la marque de ces intentions généreuses.

Si tout d’abord, dans le domaine de l’art, on se borna à cette splendeur, c’est que les premiers chrétiens étaient mal disposés pour les représentations de Dieu et des saints. Le paganisme, avec lequel on venait de rompre brusquement, n’avait fait, pendant une longue suite de siècles, que tailler des statues afin de les adorer ensuite. Pour marquer plus vivement la séparation du nouveau culte et de l’ancien, on n’hésita pas à

religion de tendresse et d’amour s’offrait à des générations

Châsse de Saint-Aignan.

(Cathédrale de Chartres.)

sc faire iconoclaste1. Plus lard, quand, sous l’impulsion de Charlemagne, on effectua un premier retour vers le passé, les sentiments d’adoration et d'amour, qui n’avaient pas cessé de faire le fond de la loi nouvelle, se traduisirent d’une façon singulière. Le chef indiscuté de la divine Trinité, Dieu le Père, fut exclu de toutes les représentations pieuses.

Sans tomber dans les excès du gnosticisme, qui, « frappé de la différence de l'Ancien Testament et de l’Evangile, et ne pouvant concilier le

terfuges, ne représentant que ses mains, comme dans la superbe châsse de saint Aignan, ou substituant le Fils au Père, sous le spécieux prétexte que tous deux ne faisaient qu’un 3, — gratifiant celui-là des attributs de celui-ci, lui mettant en main le globe terrestre, comme dans cette superbe reliure d’évangéliaire en vermeil repoussé, qu’exécuta le frère Hugo d’Oignies, et qu’on conserve aujourd’hui à Notre-Dame de Namur.

1. On allait jusqu’à dire qu’un artiste chrétien des premiers temps ayant voulu tracer un portrait de Jésus avait eu sa main subitement desséchée. (Théodoret, Hist. ecclés., liv. I, ch. xv.)

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