‹ Histoire de l'orfèvrerie françaiseChapitre 61 sur 154 · COFFRET DE SAINT LOUIS · texte numérisé non relu

COFFRET DE SAINT LOUIS

vénérés du saint, mais surtout à cause de la partie même qu’il abritait. « En psychologie, écrit avec infiniment de raison M. Didron, le corps est peu, la tête est tout. Le corps sans la tète est une tige sans fleur, une colonne sans chapiteau, quelque chose d’informe, qui n’a de nom nulle part. Au contraire, la rose enlevée à la plante el le chapiteau séparé du fût, peuvent orner gracieusement une femme et un monument. Enfin, de la tête humaine sans le tronc, on a fait les plus pures de loules les intelli-

Chef en or de saint Denis, apôtre des Gaules, d’après une gravure tirée de l 'Histoire de l'abbaye royale de Saint-Denis.

gences célestes, les séraphins, qui ne sont qu’amour1. » Avec beaucoup moins de poésie, l'évêque de Mende, Guillaume Durand, confirme cette persuasion chrétienne : « Le lieu consacré, écrit-il, est celui où le corps de l’homme repose dans son intégralité, parce que personne ne peut avoir deux sépultures. Le corps privé de la tète ou quelque membre isolé ne suffit pas à consacrer le lieu où il a été enseveli 2. »

L’esprit du christianisme se révèle curieusement dans ce texte. Il rend, en effet, tous les honneurs à la partie de notre être où l ame et ia pensée résident. Cinq ou six églises prétendent posséder la tète de saint Jean-Baptiste, aucune ne se vante de posséder son corps. A Cologne, que montre-t-on des onze mille vierges martyres? Des Lûtes seulement, enfermées dans des reliquaires de bois ou de métal. Lorsqu’en 1297

1. Didron ainù, Iconographie chrétienne , Idistoire de Dieu, p. 95.

2, Durand, Rationale divinorum ojfficioruni , lib. I, cap. v.

assurément supérieur au buste de

glise de ce nom (Corrèze); le buste de sainte Liberate à Conques; celui de saint Adrien, à Tours; sans compter ceux qui ne nous sont connus que par des documents d’archives.

Parmi ces derniers on peut citer : « Un chef d’argent blanc, auquel a du test sainct Simphorien avec une grant partie de la machouère de dessoubs », décrit dans un Inventaire du couvent d’Esclimont ; le chef de saint Philippe et celui de saint Etienne qui firent partie du trésor de Saint-Père à Chartres; le chef de saint Pierre Alexandrin et le

F EVRERIE FRANÇAISE

Chambon, représentant sainte Valérie, patronne du lieu; mais ce dernier, outre qu’il dénote un savoir-faire parfait, est d’un type charmant. Quant au buste de Saint-Sylvestre, renfermant le crâne de saint Étienne de Muret, offert jadis à l’abbaye de Grandmont par le cardinal Brissonnet, abbé de cette maison, et décrit dans les nombreux inventaires de ce monastère1, il est d’une énergie rare et d’une vérité exceptionnelle. Jamais visage de métal n’exprima la vie d’une façon plus saisissante.

Combien d’autres images de ce genre pourrait-on signaler, qui toutes présentent un intérêt indiscutable! Le chef de sainte Fortunade, si gracieux, si naïf, si virginal, conservé dans l’é-

Chef de saint Henri, empereur.

1. Le trésor justement célèbre de Grandmont a été inventorié à différentes reprises, notamment en 1195, 1515, 1567, 1575, 1611, 1621, 1639, 1666, 1771, 1790. L'Inventaire de 1666 a été publié par I’abbé Texier, dans le Dictionn. d'orfèvrerie religieuse ; celui de 1771, par M. Leymarie, dans le Limousin historique ; celui de 1790, par I’abbè Texier, dans son Essai sur les émailleurs de Limoges. — Ce buste, ainsi que celui de sainte Valérie, a été gravé dans l'Art gothique, de M. Louis Gonse.

buste de saint Yon qu’on allait voir à l’église Saint-Spire à Corbeil1.

Comme conséquence de ce sentiment de prééminence accordée à la tète sur le reste du corps — prééminence considérée en quelque sorte comme un article de foi durant tout le Moyen Age — la Couronne d'épines, pour avoir touché le front du Christ, fut préférée à toutes les autres reliques provenant du Sauveur. Déjà, à Constantinople où, suivant la légende, Charlemagne vint l’adorer, elle était logée « en ung vaisciel

De fin or moult riee et moult bel Dont l’uevre est préciose et bonne Et la dedens iert a couronne,

Dont Dieus ot esté coronnés,

Quant a passion fust menés 2 ».

Saint Louis fit mieux encore. Quand la précieuse relique arriva en France, il alla la recevoir pieds nus, et, pour l’abriter, construisit la Sainte-Chapelle. 11 n’était pas, du reste, jusqu’aux plus petits fragments de cette couronne qui ne participassent à cette considération toute spéciale. Tous furent enchâssés avec un soin pieux dans d’admirables joyaux, d’une facture délicate et d’un goût parfait. Témoin le gracieux Reliquaire de la sainte épine appartenant au couvent des Dames Augustines d’Arras, cet autre reliquaire si fin et si élégant, que le saint roi fit donner à l’abbaye de Saint-Maurice-d’Agaune, et ces jolis cœurs en or finement émaillés conservés au Louvre et qui, servant de scapulaires, contenaient, eux aussi, un fragment de la fameuse couronne3.

Mais ces coûteuses enveloppes ne se bornaient pas à être d’une élégance rare et d’une exécution supérieure. Beaucoup d’entre elles — les bustes surtout — étaient d’une richesse extraordinaire et d’une invraisemblable magnificence. Un Inventaire de la Sainte-Chapelle dressé en 1573 nous fournit le détail des pierres précieuses qui garnissaient le diadème et le manteau du chef de saint Louis. Cette énumération ne lient pas

Reliquaire de la Sainte-Épine (Arras).

1. Voir Inventaire des ornemens, calices et meubles, qui sont au couvent des Célestins d’Esclimont (1546), arch. de Seine-et-Oise. — Invent, des vases, ornemens et reliques de l’église Saint-Père à Chartres (1390). — Ann. archéol., t. VII, p. 89. — M illin, Antiquités nation., t. II, ch. xm, p. 25.

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