Philippe Mouskes, Chronique rimée, v
3. Ces jolis joyaux ont été publiés dans l’Art gothique, de M. Gonse.
Boniface A 111 cul ouvert à Louis IX la porte du Paradis, Philippe le Bel distribua les reliques de sou saint aïeul, aux principales églises du
royaume ; mais il eut soin de se réserver le crâne et l’omoplate, qui furent enfermés dans un buste d’or représentant l’effigie du pieux roi, et portés en grande pompe à la Sainte- Chapelle. Longtemps avant cette translation , non pas sous le règne de Philippe le Hardi, comme l’avance M. Labarte, mais sous celui de Philippe-Auguste, le tombeau de saint Denis ayant été ouvert, — sur le conseil de l’archevêque Guillaume et sur la prière de la reine Ade, — l’abbé et le chapitre retinrent la tète du saint martyr, et après avoir fait replacer le reste du corps « en la voulte cimentée » où il reposait entièrement, ils firent enfermer le chef dans un buste d’or, dont Félibien nous a conservé l’image, et qui était à la fois d’une grande richesse et d’un beau caractère 1. La tète, coiffée d’une mitre couverte d’émaux et de pierres précieuses, laissait voir à travers « deux grands cristaux ronds » le « chef de monsieur saint Denis ». Ce buste était soutenu par deux anges agenouillés, alors qu’un autre ange de moindre taille tenait en un « fermillet d’or » un morceau de la « manti bulle » (mâchoire) de l’illustre martyr.
Ces bustes, au surplus, extrêmement nombreux au xme et au commencement du xive siècle, restèrent fort en honneur durant les siècles suivants, et presque tous ceux qui nous sont connus peuvent être qualifiés de remarquables. Outre le buste de saint Denis, apôtre des Gaules, dont nous venons de parler, on pouvait voir encore, à Saint-Denis, â la fin du siècle dernier, le chef de saint Benoît en vermeil, et ceux en argent de saint Hilaire de Poitiers, de saint Pierre l’exorciste martyr, et de saint Denis
Chef et bras de saint Benoit d’après une gravure tirée de l 'Histoire de Saint-Denis.
1. Félibien, Hist. de l'abbaye royale de Saint-Denis, p. 540. — Voici comment la Chronique de Saint- Denis rend compte de cet événement à l’année 1191 : « Et furent les corps sains remis en leur voulte cimentée dont ils orent été ostés. Mais le chief fu lors retenu et mis en un riche vaissel d’or et d’argent, de riches esmaux et de pierres précieuses pour les pèlerins, et pour exciter la dévocion du peuple, et mesmement pour effacier l’erreur de ceux de Paris, qui font entendant au monde qu’il en ont une partie. »
L’ORFÈVRERIE AU XIIIe SIÈCLE
l’Aréopagite, dont Félibien nous a transmis de médiocres images. Les abbayes et les églises provinciales, sous ce rapport, 'n’étaient pas moins bien pourvues. « La seule province du Limousin, écrit l’abbé Texier, possède un grand nombre de chefs; nous citerons ceux de Gimel (Corrèze), de Solignac, de Chambon, de Darnets, de Saint-Sylvestre, de Saint- Yrieix1, etc. », auxquels on pourrait ajouter les bustes de sainL Gaucher et de saint Faucher à Aureil, le chef de saint Pardoux à Guéret, les têtes des compagnes de sainte Ursule à Eymoutiers, le chef de saint Viturnien dans la paroisse de la Haute-Vienne qui porte son nom, et enfin le chef mitré et chasublé de saint Martin, si étrange d’aspect, avec les ailes exagérées de son nez trop large, son menton trop court et ses oreilles en pavillon, que l’on conserve en l’église de Sourdeilles (Corrèze)2. Ces visages aux traits simples et austères, modelés à grands plans, généralement maigres et osseux, sont presque toujours d’un beau type, parfois un peu commun; mais leur rigide sévérité — qui contraste souvent avec les vêtements surchargés de broderies ciselées et de cabochons, ordinairement rajoutés après coup et d’une époque sensiblement plus moderne — ne laisse pas que d’impressionner.
Le chef de Saint-Yrieix qui renferme le crâne du saint, fondateur de la ville, est le plus ancien de ceux qu’on trouve en Limousin. C’est aussi un des plus intéressants. Il est en argent repoussé et verre, c’est-à-dire doré par place3, et son exécution, qui remonte au xme siècle, témoigne d’une indiscutable habileté. Celui de Darnets, plus récent et consacré à saint Martin, atteste également une certaine maîtrise. Comme caractère, il est
Chef de saint Hilaire de Poitiers.
(D’après l 'Histoire de saint Denis de Félibien.)
1. L’abbé Texier, Dictionnaire d'orfèvrerie religieuse, col. 292.
2. Voir pour le chef de saint Martin de Sourdeilles, E. Rupin, Ann. archéol., t. VI. p. 108; — pour le chef de saint Pardoux à Guéret, Revue de l'art chrétien, ann. 1881, p. 393; — pour le chef de saint Dumine à Gimel, Bulletin monumental , ann. 1875, pl. v; — pour le chef de sainte Liberale, Ann. archéol., t. XXI, p. 120.
3. « Ouvrage et besogne vermeille dorée, c’est-à-dire dorée partout, mais dorée verrée, c’est quand elle est dorée au bord ou bien par cy par là, tantost laissant le fond tout net et dorant le parensus et la bosse, tantost ne touchant le relief et le rehaussement, mais dorant seulement le fond, les ouvertures et le plat pays. » (Étienne Binet, les Merveilles de nature, Paris, 1600.)
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moins de dix pages. Une assez bonne gravure, ajoutée par Du Gange à {'Histoire de saint Louis , du sire de Joinville, nous permettrait de nous rendre un compte assez exact de ce qu’était cette belle oeuvre, si elle nous la montrail dans son intégralité, au lieu de n’en reproduire qu’une partie.
« Ledict chef Mous. saincL Loys — lit-on dans V Inventaire — est
soustenu par quatre grands angels d’argent doré, portant ledict chef en
un chef d’or, desquels angelz l'un porte en sa main un g grant bas ton
d’argent doré, au bout d’en haut
duquel y a ung sceptre, et l’autre
desdicts angelz, qui est en la partie
de devant de l’autre costé, tient ung
petit tuyau, de long de quatre doigts
ou environ, d’argent doré à sa main
semestre. Icelluy chef assis sur un
grant entablement, soubzbassemenl
ou entre-pied porté par quatre lion-
ceaulx, à double pillier par les en-
cognures, et dix pilliers d’areste par
voye, semé, entre pilliers, de fleurs
à quatre pampes garnies de leurs es-
maulx, escpiels sont figurés les rois
de France et dessoubz deux lignes
d’escripture en tringles esmaillés
d’azur1. » Cette double inscription
d’après une gravure de Y Histoire de saint Louis. constatait que ce bel Ouvrage avait (Annotée par Du Cange.) , , .
été execute , sur I ordre du roi Philippe le Bel, et par son orfèvre Guillaume, en 1306. Il portait, en outre, les noms de tous les rois de France depuis Clovis.
Ajoutons que la tète de saint Louis n’était pas arrivée intacte à la Sainte-Chapelle. L’abbave de Saint-Denis avait obtenu de conserver le maxillaire inférieur. On se hâta de l’enfermer dans un reliquaire d’argent qui n’affectait plus l’aspect d’un chef, mais d’une sorte d’édicule en forme de nef d’église, surmonté de deux flèches et décoré de vingt fenêtres ogivales séparées par des piliers. Ce petit édifice était porté par deux figures vêtues de la tunique talaire et couronnées : l’une représentait Philippe le Mardi, et l’autre Philippe le Bel. En avant se trouvait une troisième figure : celle de l’abbé Gilles Ier, priant à genoux. Enfin, dans son
1. Douet d’Arcq, lavent, des reliquaires, livres et ornements de la Sainte-Chapelle (1573), publié dans la Revue archéologique, t, V, p. 201.
L'ORFEVRERIE AU XI