‹ Histoire de l'orfèvrerie françaiseChapitre 63 sur 154 · SIECLE · texte numérisé non relu

SIECLE

ensemble ce beau reliquaire reposait lui-même sur une terrasse soutenue par huit lions accroupis1.

Pour en revenir aux bustes, le plus merveilleux après celui de saint Louis était vraisemblablement celui de saint Lambert, à Liège. Magnifique témoignage de la libéralité d’Érard de la Marck, ' il était entièrement en vermeil, et, avec son piédestal octogone, composé d’arceaux dans lesquels étaient représentées les scènes principales de la vie du saint, il mesurait un peu plus de cinq pieds. Les historiens rapportent que, le jour même de son élection à l’évêché de Liège,

Érard de la Marck donna une quantité d’or et d’argent, pour élever ce monument au plus illustre de ses prédécesseurs. Ils ajoutent qu’il envoya des émissaires dans toutes les directions, pour acquérir les perles et les pierreries qui devaient rehausser cette œuvre d’art, dont l’exécution, confiée au célèbre Henri Zutman, exigea près de sept années. Une fois achevé, ce joyau ne coûtait pas moins de cent mille écus liégeois, représentant près d’un demi-million de nos francs. « C’est une pièce d’orfèvrerie et de ciselure remarquable par son travail, et surtout par l’amas de ses richesses », écrivait le baron de Villenfague2 dans ses recherches sur la cidevant principauté de Liège; et il constatait que, fait insolite pour le temps, et montrant combien les métaux précieux avaient été prodigués, les petites figures avaient été « jetées en Reliquaire en lorme de bras,

° 1 & J Musée d’anliquitès

fonte », au lieu d’être exécutées au repoussé. cie la Seine-inférieure.

Fort nombreux, eux aussi, et quoique décorés parfois avec une grande somptuosité, les bras sont loin d’égaler cette magnificence. Surmontés le plus souvent d’une main aux doigts repliés en forme de main de justice, certains d’entre eux sont ornés de bagues précieuses, et la manche qui les habille esl ordinairement décorée, par un patient burin, d’arabesques imitant le damassé de l’étoffe, les broderies, les orfrois, les galons cl les franges. Il ne semble pas cpie cette forme si pittoresque ait été adoptée pour ces

1. Félibien, Hist. de l'abbaye royale de Saint- Denis, p. .Vif). — Invent, de l abbaye de Saint-Denis, Arch. nal., LL, 1327, 1° 73.

2. Cité par I’aiïisi: Tetikr, Dictionn. d' orfèvrerie religieuse, col. 1121.

sortes de reliquaires avant le xme siècle. Du moins l’enveloppe ou, pour parler le langage du temps, récrin que Frédéric Barberousse fit exécuter

en 1165 pour loger le bras de Charlemagne, et qu’on peut voir dans la galerie d’Apollon, conserve encore la forme d’un petit sarcophage. Mais on dut se rattraper depuis, car quantité d’églises, au Moyen Age, ont possédé de ces bras. Saint-Denis offrait à la vénération des fidèles le bras fameux de saint Siméon et celui de saint Eustache. Un ancien Inventaire du Trésor de la collégiale de Saint- Étienne à Troyes ne décrit pas moins de trois bras garnis d’argent doré et ciselé, ornés de filigranes, de pierres fausses et vraies, et renfermant des fragments d’os de saint Laurent, saint Vincent et saint Jacques le Mineur. L’église Saint-Père de Chartres, avant la Révolution, conservait deux bras habillés d’argent. A la même époque on remarquait à la chapelle de la Commanderie de Joigny un bras de sainte Marguerite remontant à 1313. A Conques, on montre encore un bras de saint Georges. La célèbre abbaye de Grandmont, dont nous avons déjà parlé, gardait, elle aussi, un bras en argent doré, dédié à saint Etienne, un bras de saint Félicien et un autre de saint Apollinaire. L’abbé Texier, du reste, n’en a^ pas compté moins de vingt-sept existant encore dans le Limousin1. D’autres provinces n’étaient pas, sous ce rapport, moins richement pourvues. L’antique église romane de Saint-Jean-Baptiste de Chàteau-Gontier possède un magnifique bras en argent et en cuivre doré, estampé et ciselé, datant du xve siècle (1470) et renfermant des reliques de saint Just enfant et martyr,

Brachium beati Justi pueri martiris. La manche, qui repose sur une

1. Dom M. Félibien, Hist. de l’abb. royale de Saint-Denis, p. 536 et suiv. — L’abbé Coffinet, le Trésor de la collégiale de Saint-Étienne à Troyes, Ann. archéol., t. XX, p. 14 et 19. — Invent, de la chapelle de la commanderie de Joigny, Ann. archéol., t. VII, p. 85. — L’abbé Texier, loc. cil., col. 280.

Reliquaire

en forme de chapelle.

(Église de Charroux.)

Reliquaire en forme de burette.

(Église Saint-Georges-les- Landes.)

L'ORFEVRERIE AU XIIIe SIECLE

terrasse de forme octogonale, simulant une maçonnerie crénelée et supportée par huit lions, imite une étoffe richement brodée et ornée de pierres précieuses. La main est en argent repoussé. Le principal intérêt de ce reliquaire est qu’il nous donne le nom de son auteur : Gervais Tressart, orfèvre, établi prés de Château-Gontier, Gervasium Tressart, aurifabrum

Reliquaire triptyque en or, appartenant à M. de Rothschild.

prope Castelgonterium 1 . Le trésor de l’abbaye de Saint-Maurice-d’Agaune, située dans la vallée du Rhône, à une petite distance de Martigny, possède également deux bras avec main bénissante. Le musée de Rouen en conserve deux qui sont magnifiques; on en voit de non moins beaux au musée du Louvre et au musée de Gluny. Mais ces bras, ne craignons pas de le redire, sont loin d’égaler, comme intérêt, les bustes et les chefs que nous venons de passer en revue, et surtout les innombrables reliquaires, aux formes pittoresques, variées à l’infini.

Reliquaires à prétentions architecturales, h formes vasculaires, en

I. Communication laite par M. Tancrède Abraham à la Réunion des sociétés des Beaux-Arts des départements (session de 1883, p. 172, et session de 1884, p. 72). Des recherches faites par N. -T. Abraham, il résulte que ce Gervais Tressart était, du chef de sa femme, seigneur du tiel de la Noé et, quoique bourgeois et orfèvre, un des personnages importants de sa province.

manière de statuettes; châsses, monstrances, colombes et pyxides destinées à conserver la réserve eucharistique, fiertés, phylactères, coffrets, tableaux

et tant d’autres « saintuaires » désignés dans les vieux textes sous les noms de sanctuarium, de scrinium, de griba, de pignora , qui ne laissent pas que d’embarrasser parfois le traducteur. L’imagination toujours en éveil des artistes de la seconde partie du Moyen Age semble, en effet, inépuisable. On croit que toutes les combinaisons ont été mises à contribution, et d’autres apparaissent plus ingénieuses et absolument inattendues. De délicieuses figures d’anges aux longues ailes émaillées, comme dans le beau reliquaire du voile de sainte Aldegonde appartenant. aux Dames Ursulines de Maubeuge, supportent au-dessus de leur tête un cylindre de cristal renfermant quelques fragments vénérés. Il en est, comme ceux que l’on trouve à Auxerre, à Rouen et à Vil— lemaur (Aube), qui affectent la disposition fie campaniles ou de tourelles, pédiculés et surmontés de clochetons ou de pinacles, et même qui portent une chapelle entière sur un pied de calice, comme le reliquaire de Charfoux (Vienne), vases par la base, édifices par le sommet, constituant ainsi une sorte de compromis souvent illogique, dénué de sens et de raison, mais toujours délicat et charmant. — D’autres ont la forme d'un diadème, comme la couronne du Paraclet que conserve la cathédrale d’Amiens; ou la couronne donnée par saint Louis à l’église des Mathurins1. — Ceux-ci, comme à Charroux (Vienne), figurent un tableau ouvrant ou. comme le beau reliquaire en

1. En 1260, saint Louis envoya ce reliquaire aux religieux des Mathurins par Pierre d’Arras, son chapelain. 11 contenait « une espinc de la sacro-sainte couronne » enfermée dans un diadème de vermeil dont les fleurs de lis étaient ornées d’émeraudes, d’aigues-marines et d’opales. (Millin, Antiquités nationales, t. HT, ch. xxxir, p. 29.)

Reliquaire en forme d’écu.

Église de la Chancelade (Dordogne).

r de M. de Rothschild, un

Reliquaire en forme de couronne donné par saint Louis à l’église des Mathurins (Paris).

L’ORFEVRERIE AU XIIIe SIÈCLE

superbe triptyque. — Ceux-là, comme le reliquaire de Samson à Reims, offrent l’aspect d’une niche. — A Namur, il en est un, œuvre du frère Hugo d’Oignies, qui renferme une côte de saint Pierre et revêt l’apparence d’un croissant. — Ailleurs, à Varsy, par exemple, on en rencontre qui présentent la structure d'un petit dôme entouré de personnages assis. — A Saint-Omer, ils affectent celle d’un colombier, à Soissons d’une ville entière. — L’église de Milhaguet possède un phylactère composé d’un globe de cristal monté sur un haut pied, et supportant une \ ierge assise.

Reliquaire figurant la ville de Soissons. (Cathédrale de Soissons.)

— L’église de la Chancelade (Dordogne) garde précieusement un reliquaire en forme d’écu. — On en peut citer qui ressemblent à un chandelier, comme le reliquaire de tous les saints, qui, jadis offert par le chapitre de Saint-Sernin de Toulouse à l’abbaye de Granclmont, fut, lors de la destruction de cette abbaye, attribué à l’église de Château-Ponsat, ou encore à un cierge, comme le reliquaire de la sainte chandelle d’Arras, dont la légende est célèbre dans tout le Nord de la France1. — Il en a existé en « façon de portail », comme celui que possédait la collégiale de Saint- Étienne à Troyes; de burette, comme celui de saint Georges-les- Landes; de cylindre de cristal porté par un pied élégant et svelte, comme le joli reliquaire de Saint-Junien, conservé dans l’église de Saint- Silvestre. — On en a connu qui étaient composés d’un prisme octogone de cristal de roche, disposé horizontalement, surmonté d’un faîtage et soutenu par quatre anges, comme le célèbre reliquaire aux oiseaux de la

1. Gazet et Fatou, Hist. de la sainte chandelle d'Arras. — Cu. de Linas, la Sainte chandelle, Ann. archéol., t. X, p. 322; l. XI, p. 174; I. XII, p. 320.

collection Soltykoff, maintes lois reproduit et popularisé par la gravure1.

Enfin, n’oublions pas le remarquable reliquaire de saint Pierre et saint Paul, conservé dans le trésor de Reims. Ce petit édicule, flanqué de quatre

tours, abritant un sarcophage en miniature et reposant sur des faisceaux de colonnettes, mérite, aussi bien que la statuette dont il est précédé, la grande réputation dont il jouit2. C’est beaucoup; pourtant ce qui est parvenu jusqu’à nous n’est rien auprès de ce qui a été détruit, et suffit cependant pour lasser la curiosité de l’archéologue.

A ces reliquaires fixes, véritables meubles destinés au « parement » des autels, il faut ajouter les reliquaires portatifs, les phylactères servant d’agrafes, remplissant le rôle d’amulette, prenant dans le costume, sur la mitre, sur la chape, une place indiquée par le rite, et rappelant les ornements que Y" Exode assigne au vêtement sacerdotal d’Aaron. Là encore, l’imagination de l’orfèvre, quoique maintenue dans un champ plus restreint, se complaît en une variété de motifs, une ingéniosité de décoration incomparables. Soit qu’il les compose de rectangles s’ajustant en forme de croix, ou de lobes encadrant un cristal de roche, comme dans les beaux phylactères ayant appartenu à M. de Lescalopier et si magistralement décrits par A. Darcel; soit qu’il leur donne la forme de fermaux, comme dans ceux de la collection Soltykoff; ou de pendants de col, comme le phylactère de la dent de saint Nicolas, appartenant à l’église Saint-Nicolas d’Arras, l'orfèvre sait les rendre toujours curieux, intéressants. Dans certaines églises ces phylactères étaient si nombreux, qu’à Saint-Spire de Corbeil, par exemple, chaque chanoine en portait

1. L’abbé Coffinet, le Trésor de la collégiale de Saint-Étienne, à Troyes: — Ann. archéol-, t. X, p. 35; t. XX, p. 12; t. XXI, p. 284.

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