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CHAPITRE ONZIÈME

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Premières dynasties d'orfèvres.

Le trône du roi Jean. — L’argenterie de Clémence de Hongrie.

Le trousseau de Jeanne de France. — L’inventaire du duc Louis d’Anjou.

Rôle de l’orfèvrerie dans les fêtes et les banquets.

Le trésor de Charles V. — Les frères du roi. — La visite de l’empereur.

Perfection de la main-d’œuvre. — La couronne royale.

Entrée solennelle de Charles VI. — Le Rôssel d’or.

i les documents concernant l’orfèvrerie civile des xne et xine siècles sont d’une insigne et désespérante rareté, il n’en est heureusement pas de même pour les deux siècles qui suivent. Ils abondent, au contraire. Inventaires, testaments, comptes, récits d’Entrées royales, de banquets et de solennités pompeuses, tous ces textes, à la fois nombreux et précis, exacts et détaillés, sont fertiles en renseignements, en révélations même, d’une importance et d’une variété que nous ne retrouverons plus par la suiLe. Les belles œuvres qu’ils nous décrivent avec tant de soin ont, il est vrai, subi l’inéluctable loi qui condamne l’orfèvrerie à une destruction périodique et irrémédiable. Mais c’est déjà beaucoup que de pouvoir — à défaut des témoins métalliques qui ont disparu — interroger un certain nombre de dépositions écrites, dont les curieuses confidences puisent un redoublement d’intérêt dans leur indiscutable authenticité.

Tout d’abord, nous trouvons dans ces écritures si variées les noms d’un assez grand nombre d’orfèvres, qui, directement attachés à la personne des princes, ou choisis par eux comme fournisseurs attitrés de la Cour, furent, selon toute apparence, les artistes les plus expérimentés et certainement les plus renommés de leur temps. C’est ainsi que, dés les

premières années du xive siècle, les Comptes de l’argentier Geoffroi de Fleury 1 nous signalent Ernoul de Montpellier (Montespillouer), Étienne Maillard et Yorfareresse Jehanne d’Aire comme les fournisseurs de Philippe le Long. Quelques années plus tard, le Testament de Clémence de Hongrie, femme de Louis le Ilutin, nous apprend que le fils d’Ernoul, Jehan de Montpellier, fut chargé de « parfaire » le « chef des onze milles vierges » que la reine faisait exécuter pour son oratoire, et que Simon de Lille, un des orfèvres les plus réputés du siècle, exécuta, pour cette princesse ce qu’elle nommait son « bon chapel gros », c’est-à-dire la couronne d’apparat dont elle se coiffait dans les grandes cérémonies — couronne magnifiquement ornée de 10 gros rubis, de 50 émeraudes et de 40 grosses perles. — Dans YInventaire dressé après la mort de cette princesse (1328), nous retrouvons ce même Simon de Lille, chargé, conjointement avec son fils Jehan et avec Jehan Pascon, Félix d’Auceure, Jehan de Toul et Pierre de Besançon, tous six « orfèvres et bourgeois de Paris », de procéder à la description et à l’estimation des joyaux que cette reine possédait dans sa résidence du Temple. Entre temps, un Compte de l'argentier Pierre de Toussac (novembre 1323) nous apprend que Simon de Lille (Symonis de Insula aurifaber parisiensis) avait exécuté pour le roi Charles le Bel un buste de saint Martin de Tours, œuvre considérable, si nous en jugeons par les sommes versées en acompte. Ainsi, voilà un certain nombre de personnalités importantes, au point de vue de nos études, qui commencent à se détacher de l’obscurité où l’orfèvrerie avait été plongée jusque-là2.

Ce n’est pas tout. D’une part, nous relevons aux années 1337 et 1345, sur la liste des Gardes de l’orfèvrerie, les noms de Jehan de Lille et de Guillaume de Montpellier (ce dernier vraisemblablement fils et successeur de Jehan). Les enfants avaient donc glorieusement suivi les traces de leur père. Enfin, quelques années plus tard (1358), le roi Jean II, voulant offrir à Jeanne de Bourbon, à l’occasion de son mariage avec le roi de Castille, un cadeau de grand prix, commande à « Jehan de Lille le joenne » une couronne d’or chargée de pierreries, du prix énorme de 3,200 écus d’or. Du coup voilà, grâce à des textes précis, deux de nos premières dynasties d’orfèvres parisiens clairement reconstituées 3.

Ce ne sont pas là, du reste, les seuls noms que nous livrent les Comptes royaux. Sous le règne du roi Jean, nous relevons encore ceux de Pierre Chappelu (ou Chapelier) et de Pierre de Laigny, qui firent l’estimation des joyaux de ce prince; de Jean Lussier, de Jehan Richard, de Jehan de Fleuri, qui furent ses fournisseurs occasionnels; de Franchequin et

1. Douet d’Arcq, Comptes de l’argenterie des rois de France au xivc siècle, p. 39, 70, elc.

2. Nouveau recueil des Comptes de l'argenterie, préface, p. x et xv, et p. 37.

3. Dépenses du mariage de Blanche de Bourbon, dans les Comptes de l'argenterie, t. I, p. 300.

L’ORFEVRERIE AU XIVe ET AU XVe SIÈCLE

Hennequin du Vivier, qui, plus spécialement attachés à sa personne, l’accompagnèrent en Angleterre, durant sa captivité; de Vincent Loumelin, qu’il envoya à Gênes pour acquérir des pierreries et des joyaux de haut prix; de Pierre Le Blont, son orfèvre ordinaire, qui figura aux années 1350, 1355, 1356, parmi les Gardes de la Communauté; de Jehan Arrode, le marchand à la mode, auquel notre prince demanda l’argenterie destinée au trousseau de Jehanne de France, mariée en 1358 au roi de Navarre; et enfin de Pierre des Barres, Garde en 1352 et 1357; et surtout de Jehan Le Braillier 1 .

De cette pléiade d’artistes émérites nous ne retiendrons que les trois derniers. Ils nous intéressent, en effet, d’une façon particulière. Comme Th. Toutin (élu Garde en 1344), comme Guillaume Ballin (1350), comme Thomas Pijart (1358), dont les noms devaient se perpétuer pendant quatre siècles dans l’orfèvrerie parisienne; comme Simon de Lille et Ernoul de Montpellier, dont nous avons déjà parlé,

Jehan Arrode fut le chef d’une dynastie d’orfèvres, qui brilla sous les règnes de Charles V, de Charles VI et de Charles VIL Ce fut, détail touchant, un de ses fils, Guillaume Arrode, — élu Garde en 1396, — qui, lorsque l'infortuné Charles VI devint fou, fut chargé d’arrondir la pointe des couteaux dont le roi se servait, de peur qu’il ne se blessât ou ne blessât d’autres personnes; ce fut lui qui, qualifié « orfèvre demourant à Paris », fournit en 1389 le coquemar d’argent dans lequel on faisait chauffer l’eau « pour laver les piéz du Roy », en 1391, la nef d’or en forme de coquille « pour servir chacun jour devant le Roy », et en 1407 la coupe dans laquelle Charles VI buvait « pour son ordinaire de la feste de la Toussaint ». Pendant vingt ans, il partagea avec Simon de Dammartin eL Jehan Le Braillier la charge de remettre à neuf, restaurer, réparer la vaisselle royale, ce qui, par ce temps de continuels déplacements, n’était pas une sinécure.

L Comptes de l'argenterie, p. 123, 132, 100, 170, 172. 201, 207, 233, 261, 300, 301, 305, etc.

Aiguière en argent repoussé et doré.

(Cathédrale de Reims.)

Il eut aussi le privilège de fournir aux princes et aux seigneurs de la Cour ces mille bijoux et joyaux dont on faisait un si copieux usage dans le costume1.

Pierre des Barres paraît, de son côté, avoir été l’homme de confiance du roi, celui qu’on chargeait plus spécialement des commissions délicates. Nous le voyons, en effet, lors du mariage de Jehanne de France, conduire et mener de Paris au château de Vivier-en-Brie, où les noces furent célébrées, « trois charretées à trois chevaux chacune chargées de plusieurs beaulx joyaux du roy, — c’est assavoir les nefs, la vaisselle d’argent doré, autres joyaux des garnisons du Temple et du Louvre, et aussi la plus grant quantité d’iceulx qui furent apportéz de Jennes2 ». Ceci se passait le 18 février 1352. Le 6 mars suivant, notre homme repartait de Paris en destination de Chantelou, « pour cause des espousailles de Mons. le Connestable et de la fille au duc de Bretaingne », conduisant « deux charretées à cinq chevaux » également chargées de vaisselle et de joyaux de prix. C’était, on le voit, un homme fort occupé. C’était, en outre, un serviteur honoré de toute la confiance royale ; pas plus cependant que Jehan Le Brail lier, d’illustre mémoire.

Ce dernier, en effet, orfèvre en titre du roi, fut élevé à un poste que bien peu de gens de roture avaient occupé avant lui. Lothaire avait fait de saint Éloi son trésorier et son ministre. Philippe le Hardi avait anobli son orfèvre Raoul. Le roi Jean accorda à Jehan Le Braillier le titre de valet de chambre, avec toutes ses prérogatives. 11 voulut même qu’il portât une robe mi-partie « d’un marbré court de Broisselles » et d’un « royé de Gand vermeille! », relevée, ainsi que le chaperon, de fourrures d’agneau blanc « de meismes et pareil aus autres vallés de chambre 3 ». Ces fonctions honorifiques et ce beau costume n’empêchaient pas, toutefois, Jehan Le Braillier de procéder aux multiples opéralions qui concernaient sa profession d’orfèvre. Avec ses collègues Arrode et Dammartin, il exécutait toutes les réparations, restaurations et transformations que l’usage et, nous l’avons dit, les continuels déplacements rendaient alors si nécessaires; — remettant aux pièces dégradées des anses, des pieds et des charnières; — forgeant pour le duc d’Orléans des « roses d’or fin et d’argent esmaillées de rouge cler », que le prince portait galamment en sa « bonne ceinture de perles »; — « rappareillant » le gobelet d’or du prince d’Anjou; — exécutant pour le dauphin des bassins à barbier; refai-

1. M. Victor Advielle, sous le titre de Notice sur Guillaume Arrode, orfèvre, a fait aux Sociétés de Beaux-Arts des dépaitements (session de 1890) une communication iort intéressante relativement à cet orfèvre. (Voir Réunion des Sociétés de Beaux-Arts, etc., t. XIV, p. 271.)

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