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Comptes de l’argenterie, p. 125 et suiv

2. Rien n’est plus fréquent, en effet, dans les romans de chevalerie, que la mention de ces « laudesteuils » d’or, considérés comme l’emblème de la royauté. Nous citerons notamment le Lusidaire, où on lit :

El faudestuef d’or Passeront

Illueques le couronneront.

Le Roman de Blanchandin dit, de son côté :

De sor un faudestuel fu mis,

Dont li pecol (pieds) estoient d’or;

Les pierres valent un trésor.

Relevons encore dans le Roman de Gérard de Roussillon :

Aiguière à double bec pour laveries mains, d’après un tableau du Louvre.

De sor un faudestuc d’or massis Karle li reis de France i est assis.

Dagobert fondus en plein métal, ou comme tant d’autres monuments de eetle époque, — croix, devants d’autel, reliquaires, châsses, etc., — composés d’une âme en bois, recouverte de feuilles d’or repoussé et ciselé? Avec celui de Jehan Le Brai I lier l’indécision cesse. Nous savons, en effet, que ce siège magnifique était muni d’une armature ou charpente en bois exécutée par le menuisier Pierre de Vienne. Cette charpente était décorée de deux cent douze miniatures revêtues de feuilles très minces de cristal et encadrées dans une orfèvrerie faite de « pilliers de lortes », autrement dit de petites colonnes torses, de chatons, de viroles « à bestelettes et à fueilles enlevées » (c’est-à-dire repoussées) et de pignons « à fueilles et bestelettes » avec une rosace au milieu, le tout parsemé de grenats et d’émeraudes. Le détail de fabrication de ce meuble incomparable nous a du reste été conservé b

Un prince qui, dans les occasions solennelles, prenait place sur un siège aussi magnifique ne manquait pas, on le conçoit aisément, de posséder une belle et coûteuse argenterie. Un document conservé aux Archives Nationales nous permet de connaître — en partie au moins — de quelle luxueuse vaisselle le roi Jean faisait usage dans les réceptions officielles. Ce document, c’est X Inventaire des joyaux qui furent trouvé % en garnison en Vostel d’Estienne de la Fontaine 2 , quand celui-ci résigna ses fonctions d’argentier du roi, pour prendre celles de Maître des eaux et forêts. Nous aimerions à reproduire ici intégralement ce précieux inventaire; nous sommes malheureusement forcé de nous contenter d’une très

1. Ce document est d’un trop haut intérêt pour que nous ne le donnions pas intégralement : « A Jean Le Braalier, pour la façon et appareil d’un faudestueil d’argent et de cristal, garnyde pierreries, faict et livré en ce terme audit Seigneur (le roi), duquel faudestueil ledit orfèvre fist faire la charpenterie, et y mist et assist plusieurs cristaux, pièces d’enlumineures de plusieurs devises, perles et autres pièces de pierreries et y fist plusieurs ouvrages de son mestier, vnc Ixxiiij escus. — Premièrement, pour la charpenterie dudit faudestueil faite par maistre Pierre devienne, xx escus, — pour nc et xn pièces d’enlumineure mis dessoubz les estaux dudit faudestueil, dont il y a xl armoiries des armes de France, lxvi prophètes tenant rolleaux et est le champ d’or, et iiij grans hystoires des jugements de Salomon et servent aus moieux dudit faudestueil, dont il y avoit v creus pour les bastons, vj plats et un rond plat pour le moyeu, et furent faicls par la main de Pierre Cloet pour cc iiij” xvj escuz. — Item pour nijc pelles d’Oriant, que d’Escoce, que de Compiengne pour ledit faudestueil, xlviij escus. — Item pour vj onces d’or, parti pour envoi rier les pièces d’orfèvrerie dudit faudestueil, xij escus. — Item pour xij mars vi onces et xvj estellins d’argent, mis de croissance audit laudestueil, iiij” escus. — Item pour or à dorer toutes les pièces dudit faudestueil, ex escuz. — Pour la façon de ladite orfèvrerie appartenant audit faudestueil, laquelle ledit, orfèvre fit tout de nuef, c’est assavoir faire et forgier vc et xxxv chatons, îx virolles à bestelleltes et à fueilles enlevées, et inj pièces d’un espan de long, chacune à feuillage et à bestellettes, etxxiij pignons à feuille et à bestellettes enlevées, et i rond pour le moieu du milieu de la façon des pignons; et furent toutes ces pièces percées et envoirrées d’or bruni; et xxiij pilliers tortis d’enleveure et toutes les autres pièces dudit laudestueil furent par ledit orfèvre lavées nestoièes, redréciées, rebrunies, redorées et mises sus, pour façon, dechiet et poine (peine de toutes ces choses : ijc escuz. — Somme, vn° Ixxiiij escuz d’or.

2. Voir Inventaire du Garde-meuble de l’argenterie dans les Comptes de l’argenterie, p. 304.

L’ORFÈVRERIE AU XIVe ET AU XVe SIÈCLE

rapide analyse. Le premier Titre, qui comprend les joyaux d’or, énumère trois coupes semées d’émaux et de pierreries, une chopine, une pinte — héritage provenant de la reine Jehanne de Bourgogne — un hanap, un trépied, une « table à pourtraire », douze « fermaux » et une fleur de lis « en manière de fermai! » estimée à elle seule 500 écus d’or. Le second Titre, concernant les pièces d’argenterie, commence par décrire six nefs d’argent, et deux navettes employées comme salières, cinq fontaines monumentales servant de milieu de table, un grand nombre de statuettes et de figurines représentant généralement des saints personnages, six quartes, six pintes, deux chopines, près de cinquante aiguières d’argent, quinze hanaps, la plupart munis de leurs trépieds, quatorze gobelets d’argent doré avec leurs pieds et couvercles émaillés, trois drageoirs, huit salières, etc. Ce n’était là, toutefois qu’une faible, une très faible partie, une fraction infime de la vaisselle royale, celle qui était demeurée en dépôt chez l’Argentier.

On remarquera, en effet, que cette énumération ne comprend ni les plats, toujours si nombreux, ni les écuelles, ni les tranchoirs qui tenaient alors lieu d’assiettes. Mais ce qui manquait en quantité était compensé, dans beaucoup de cas, par l’étrangeté voulue, la complication, l’originalité et l’aspect monumental de certaines de ces pièces, au premier rang desquelles figuraient tout naturellement les fontaines.

Nous avons déjà eu l’occasion d’indiquer le rôle important que ces fontaines jouaient dans l’ordonnance des grands repas et de décrire un monument de ce genre exécuté par un orfèvre parisien pour le khan de Tartarie. C’était un des thèmes favoris sur lesquels les grands orfèvres aimaient à se livrer à des variations savantes. A la fête magnifique que Philippe le Bel donna en 1313, lorsqu’il créa ses fils chevaliers, on admira un do ces beaux surtouts en vermeil, (pie gardaient des léopards et des lions de même métal. Le vin qui en coulait alimentait un grand bassin, dans lequel des tritons et des sirènes s’ébattaient avec des cygnes. Parfois, la disposition de ces coûteuses orfèvreries se ressentait de l’esprit gaillard du temps. Le Roman de Tristan le Blanc décrit une de ces fontaines (pii figurait une jeune fille en or émaillé, tenant ses mains serrées contre certaine partie de son corps, d’où jaillissait un jet de vin généreux qui allait

JC G-

Petite fontaine de métal, d’après un dessin du Tableau de la Civilisation.

tomber dans un vase de cristal de roche. Au xve siècle, ces représentations

singulières étaient encore à la mode et Ton viL apparaître sur la table de Philippe le Bon une fontaine « en manière de femme nue » dont les seins fournissaient de l’hippocras, et un enfant rappelant par son attitude le fameux Mannekenpiss de Bruxelles1.

Sans verser dans ces familiarités, les surtouts du roi Jean ne laissaient pas que de faire montre d’une complication amusante et pittoresque. Comme exemple nous citerons une grande et belle fontaine, pesant 60 marcs, qui affectait la figure d’un « chaslel à pilliers de maçonnerie à hommes d’armes entour »; une autre fontaine en forme de vigne, où se trouvait représentée l’histoire de Tristan et Yseult; des aiguières en forme d’un « homme assis sur un coq esmaillié »; en manière d’hommes montés sur des griffons, sur des serpents ailés ou des lions; revêtant l’apparence de coqs et de gélines, au ventre fait de coquilles de perles; un pot à l’eau « en manière d’un Sansom fortin »; des quartes « esmailliées de chauves-souriz ». On voit que l’imagination des orfèvres de cette époque ne connaissait guère de limites et que leur fantaisie ne reculait pas devant les adaptations les plus inattendues2.

Cette constatation est d’autant plus intéressante que dans Y Inventaire des joyaux et vaisselle d’argent de Clémence de Hongrie 3, dressé vingt-quatre ans plus tôt, on ne rencontre que fort peu de ces excentricités. C’est à peine si deux ou trois pièces se font remarquer par leur allure extra-pittoresque. Quand on a cité un hanap d’or, porté sur un trépied en forme de serpent; une salière « en guise de Lyon »; un « broetier d’argent où il a un escrin dans la broete »; un gobelet porté par un « pastour », et deux grands chandeliers « à m lyons esmailliés et enmanteléz », on a à peu près épuisé la liste. Et cependant on est cette fois en face d’un récolement complet dont l’estimation, montant à 3,661 liv. 10 s. par, devrait être, au pouvoir actuel de l’argent, bien plus que décuplée, puisque le marc d’argent blanc ou verré et le marc d’argent doré

1. Legrand d’Aussy, la Vie privée des François, t. III, p. 164.

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