Voir plus haut, chap. iv, p
2. Choix de pièces inédites sur le règne de Charles VI, t. II, p. 273 et s.
Ellhan, clic avait gracieusement accepté du duc de Lancastre un hanap d’or cl une aiguière « ouvrez à pierreries »; un hanap d’or couvert, envoyé par la duchesse, et « un lévrier d’or, à un rubis balais à une grosse perle pendant au coul », cjue le comte de Derby lui avait fait offrir, etc.
Cercles d’or et de pierres précieuses; couronnes à huit fleurons; fermaux et fermaillets ornés de rubis et de perles; colliers « tout faits de dyamans, de rubis et de perles »; ceinture « à plume d’or, longue, pour métré
en escharpe » ; chapeaux de perle, « faits à manière de roses, assis sur velour vermeil »; coiffes de perles « assises à manière de triffle » ; fleurs de lis garnies de pierreries; « boutonneure de six esgles, seméz de pierres et de perles », etc.; on voit défiler dans cette note curieuse tout l’attirail de parure d’une princesse, qui appartenait, par sa naissance et son alliance, aux deux plus grands rois de la chrétienté.
Les meubles les plus précieux accompagnaient ces coûteux bijoux. Énormes bassins ciselés, hanaps, tasses, aiguières, « flequarts », salières, gobelets et coupes d’or, chapelle de même métal, on trouve de tout dans cette longue énumération, jusqu’à un berceau d’or, offert « par le comte de Houdicton ». « Quant la Royne entra à Londrez, écrit l’évêque de Chartres, tous Ducz, Comtez, Evesquez et Seigneurs lui donnèrent grans dons... Les grans villes d’Angleterre, comme Yorc, Bristoul, Gloceslre, Nothianton, Salceberi, Licheflit, Cestre, Chirausberi, Londels, Nothigam et cetera, li ont fais grans et riches dons... Touz les ans, ans estraines, tous grans seigneurs, damez et prélas lui donnoient grans dons, de quoy il ne me puet pas souvenir quant à présent, qui est très grant chose qui bien le sauroit. » On peut supposer que les seigneurs français n’étaient pas moins généreux à l’endroit des princesses de sang royal que les nobles d’outre-Manche.
Même grossie de ces présents, l’argenterie des jeunes reines et des princesses royales, non plus que celle du roi Jean, ne saurait toutefois
Dame puisant dans un drageoir, d’après la tapisserie de la Licorne.
(Musée de Cluny.)
L’ORFÈVRERIE AU XIVe ET AU XVe’ SIECLE
supporter la comparaison avec les trésors que Charles V et ses frères, les ducs de Berry, de Bourgogne et d’Anjou, parvinrent à réunir. Le faste de ce dernier prince surtout est demeuré fameux. A parcourir l’inventaire de ses richesses, on n’est pas seulement ébloui, on est comme stupéfié. Malgré soi l’on se souvient des désastres en apparence irrémédiables, qui marquèrent l’avènement au trône de Charles Y. On repense à cette défaite de Poitiers, qui non seulement mit aux mains des Anglais les trésors que le roi et la noblesse traînaient à leur suite, jusque dans les camps et même sur les champs de bataille, mais épuisa les ressources de presque toutes les grandes familles, pour payer les énormes rançons exigées par les vainqueurs. On se rappelle l’envahissement et l’occupation de nos plus belles provinces, acquittant impôts et redevances entre les mains des Anglais; alors que les autres étaient périodiquement dépouillées par les incursions étrangères ou pressurées par les Grandes Compagnies. On revoit le Domaine royal en proie à la
Jacquerie, Paris et l’Ile-de-France en pleine rébellion, le jeune roi cherchant un asile à Vincennes, ses frères prisonniers ou en fuite — et surpris, étonné, confondu, on se demande comment, en aussi peu d’années, un prince du sang a pu accumuler une pareille quantité de meubles du plus grand prix.
Cette réunion si remarquable d’objets d’art en métal précieux mérite à plus d’un titre qu’on s’y arrête. Ses principales divisions, à elles seules, sont déjà fort instructives. Outre qu’elles attestent la profusion de vaisselles de toutes sortes qu’on trouvait chez les princes de ce temps, elles permettent encore d’entrevoir l’ordonnance et la splendeur de leur service, de deviner dans une certaine mesure la magnificence de ces festins, de ces banquets , dont le prestigieux souvenir a traversé les siècles,
Table et dressoir couverts de pièces d’orièvrerie, d’après une gravure de la Mer des liystoires.
et que l’histoire a enregistrés comme autant d’événements mémorables.
Cette splendide orfèvrerie du duc Louis d’Anjou est inventoriée et décrite en vingt-cinq chapitres, dénommés comme suit :
1° La vaisselle de chapelle dorée et émaillée;
2° Les pots, aiguières, coupes et hanaps qui, étant d’un usage courant, ne pouvaient être compris en leur ordre;
3° Les flacons;
4° Les pots et aiguières d’or, qui ne sont en leur place;
5° Le reste de la vaisselle d’or, pots, aiguières, flacons, etc. ;
6° Les plats d’or unis pour mettre la viande;
7° Les écuelles d’or unies pour mettre la viande;
8° Les plats d’or pour la fruiterie;
9° La vaisselle de rechange pour la chapelle;
10" Les nefs à mettre sur table ;
11° Les épreuves et salières;
12° Les flacons d’argent émaillé, doré et blanc;
13" La vaisselle émaillée en fontaines, coupes, pots, hanaps et aiguières;
14° Les pots d’argent doré et ciselé;
15° Les pots et aiguières en argent doré et uni;
16" Les hanaps dorés, ciselés et émaillés à l’intérieur seulement;
17" Les bassins à laver dorés, émaillés ou tout blancs;
18" Les drageoirs d’argent doré, émaillé et blanc;
19" La vaisselle blanche;
20" Les plats et écuelles;
21° Les métiers émaillés, dorés et blancs;
22" Les plateaux de fruiterie;
23° Les plats de cuisine ;
24° Les chaudrons d’argent, pour cuisine, destinés à accommoder les mets;
25° Les saucières ou pots d’argent à mettre sauce.
Cette simple énumération, cette table des chapitres, si l’on peut dire ainsi, suffit à montrer non seulement l’extrême variété de pièces d’orfèvrerie que possédait a'ors un grand prince, mais encore à quels emplois, souvent assez vulgaires, on adaptait ces métaux si précieux et si rares. Pour peu qu’on entre, après cela, dans l’étude de ces grandes divisions, on reconnaîtra aisément que la description détaillée des objets inventoriés n’est guère moins instructive.
Ainsi, le premier et le huitième chapitre, l’un et l’autre relatifs à la vaisselle de chapelle, nous apprennent qu’au xive siècle la parure de ces sanctuaires intimes comprenait des chandeliers, des bassins, des bénitiers, des reliquaires, des tabernacles, des tableaux, des croix, des encensoirs, des calices, des burettes, des lanternes, des boîtes à mettre le pain à chanter, des navettes, et une infinité de statuettes cataloguées sous le nom d’ « Images ». — Parmi ces dernières, les anges jouaient un grand
L'ORFÈVRERIE AU XIVe ET AU XVe SIÈCLE
rôle; celte charmante création du génie chrétien, avec sa nature incertaine, son éternelle jeunesse et son sexe indécis, se prêtait admirablement, du reste, à l’interprétation naïve des artistes de ce temps. Après les anges, c’est la douce Vierge Marie, tenant en ses bras l’Enfant divin qui paraît avoir été la source d’inspiration la plus féconde. Nous ne relevons pas moins de huit images de Notre-Dame dans V Inventaire du duc d'Anjou. Puis vient saint Jean-Baptiste, représenté quatre fois; ensuite saint Pierre, deux fois. Après cela, nous trouvons saint Jacques, saint Marc, saint Guillaume, saint Nicolas, saint Paul, saint Laurent, saint Eustache, saint Louis, saint Yves, saint Martin, la Madeleine et sainte Marthe, chacun avec une image. La plupart de ces statuettes étaient montées sur des entablements.
Parfois l’entablement était porté lu imème sur des lionceaux. Beaucoup étaient ornées de pierreries, presque toutes dorées, au moins en partie, ou émaillées. Enfin, quelques-unes tenaient en leurs mains de petits reliquaires.
Indépendamment de ces pieuses images, la chapelle du duc Louis renfermait un certain nombre de tableaux d’or et d’argent repoussés, enrichis de pierres fines , et représentant des scènes à plusieurs personnages.
Comme exemple, nous transcrirons la description de l’article portant
le n° 23 : « Un tableau d’argent doré, semé par dedenz de esméraudes granz et petites, balaiz, granz et petiz, camahieux granz et petiz et menues perles grant quantité. Et au milieu dudit tableau, a un très grant camahieu vermeil, ouquel a Nostre Dame gisant Noslre Seigneur en la creschc, et les angelés tout autour, et dessoubz a Nostre Dame qui baigne son enfant, et derrière elle, a saint Joseph séant; et siet ledit tableau sur lin souage, qui est semé de esmeraudes, de rubis d’Alisandre eL petites perles. Et entre ledit souage et tabernacle a un chapiteau de maçonnerie à fenestrages, et dedenz yceulz a ymages entailléz. Et poise en tout xmi marcs vi onces et demie. »
Dans certaines de ces œuvres charmantes — comme du reste dans la curieuse fontaine du roi Jean, décrite un peu plus haut, — l'influence de
Coupe recouverte de son essai, d’après une estampe de la Grande chronique de Nuremberg, figurant le roi de Bohême présentant la coupe à l’empereur.
l'architecture ne se fait pas seulement sentir dans la structure générale de l'œuvre; elle se traduit par la contrefaçon naïve de véritables monuments. C’esl ainsi que nous remarquons dans la parure de cette admirable chapelle un tabernacle « fait en manière de chastel, à doubles murs créneléz », avec des « portes batailleresses » et des « Lournelles de cristal ». Ajoutons que cetle recherche exagérée de la réalité, dont on pourra juger par la corne à boire que nous donnons p. 165, n’empêchait
pas la plus délirante fantaisie — détonnant quelque peu dans ce milieu sacré — d’exercer aussi son empire. Au fond d’un bassin réservé aux saintes ablutions, on découvrait, en effet, un émail fait en forme de rose et « ès fueilles d’icelles hommes qui ont le corps de bestes sauvages », alors qu’au milieu de la rose se trouvaient deux femmes, dont l’une jouait de la vielle et l’autre « d’un sartelion (psaltérion) ».
Mais c’est surtout dans l’orfèvrerie de service et dans celle destinée au parement des buffets que les joyeuses inventions si caractéristiques de ce temps se donnaient libre carrière. Les vases curieux qui sont décrits dans les chapitres suivants de ce précieux Inventaire en fournissent la preuve. Les aiguières en forme de coqs, de lions et de griffons y abondent. Un de ces vases représente « une royne enmantelée d’un mantel fendu devant, esmaillié à petits compas d’azur et de vert et vermeil; et est à chevauchons sur le dos d’une beste sauvage, qui a teste et mains d’omme, et u piéz et queue de serpent; et dessus le dos dudit serpent a u eiles esmailliées d’azur et de vert; et tient ladite Royne, en sa main destre, un fouet, et sa sénestre main tient à la teste de Tomme, qui a sur sa dicte teste un long chapel de feutre, du bout duquel ist Teaue que Ton y met ». Une délicieuse fontaine avait l’apparence d’un « mallart (canard) de rivière, d’argent, tout esmailliée et à col vert, et en son bec tient un poisson par la bouche duquel ist eaue, et au bout de sa queue est une feuille longue, en laquelle a pertuis, par laquelle entre Teaue dedans le ventre dudit mallart ». Les gobelets, les coupes et les hanaps d’or et d’argent étaient émaillés à « bestellettes de plusieurs manières »; « à oyseaus d’or, à vizages de plusieurs contenances »; à « arbrisseaus vers, et dessous les arbrisseaus à chiens et connins »; ou encore à « quatre
Statuette en argent et vermeil, représentant saint Jean-Baptiste.
L’ORFEVRERIE AU XIVe ET AU XVe SIÈCLE
enfants qui chacent aux papillons ». Et la plupart, ainsi que nous venons de le remarquer, étaient architecturés comme de petits monuments. Ils reposaient sur des pieds ayant l’apparence de « pilliers de maçonnerie »; le
corps orné « de fenestrages »
ou d’orbevoies; avec des couvercles à créneaux, surmontés de petites toitures en poivrières, se terminant, en guise de girouettes, par d’élégants « fruitelets ».
A ces amusantes adaptations, venaient se mêler des figurines grotesques. Ici, c’est « une dame qui a la moitié du corps de femme et l’autre de
Orfèvrerie de table. — Aiguière grotesque.
beste sauvaige... et du giron
de ladite dame part une Leste de bœuf, dont elle tient les cornes en ses mains... et aus oreilles de ladicte teste, aus coustés de ladicte dame et au bout de ces girons pendent à chayennes, escussons des armes de l’arcevesque de Rouen et de Mari-
gny
Ailleurs c'est « un
singe d’argent doré... lequel singe a une mittre d’evesque sur la tête et...
sur les deus pointes de la dicte mittre a n boutonnés d’argent... » Là c’est « un brouète, séant sur un pié cizelé à feuille de vigne...
et y a, à un des bouz, un homme qui maine ladite brouète, qui a les pans à la ceinture et son chaperon en fourure, et la cornète du chaperon vienL sur Orfèvrerie de table. — Aiguière grotesque,
le front; et devant a une
femme qui en sa main destre tient la brouète, et en la sénesl re] retient une hache danoise, et a un chaperon d’un vielle, lequel chaperon est à la
1. Toutes ces argenteries ont naturellement disparu. Mais il nous est resté quelques dinanderies curieuses, qui rappellent ces aiguières et ces vases singuliers. Nous en donnons ici trois spécimens pour qu’on puisse sc faire une idée de ce que pouvait être celte orfèvrerie légèrement extravagante.
façon de Picardie... » Comme dans ces détails si précis, si typiques, apparaît déjà ce besoin de naturalisme exagéré, qui marquera la fin de ce qu'on esl convenu d’appeler l’art gothique !
Il n’était pas jusqu’aux objets de forme ordinairement banale, qui n’adoptassent, en ces temps ingénieux, l’aspect le plus inattendu. Au chapitre concernant les salières, nous en trouvons plusieurs qui ont la figure « d’un serpent volant ». Une autre est faite « en manière d’une violette » ; une troisième « en manière d’une rose »; une autre encore « en manière d’une coquille ». On en remarque dont le corps est de pelle (perle), avec
eL garni de langues de serpents ou de fragments de licorne.
On comprend quel intérêt de curiosité et quelle surprise devaient éprouver les bourgeois, le public, et même les nobles étrangers, admis à contempler l’exhibition de ces fastueuses fantaisies. La Chronique de Du Guesclin rapporte que le roi Henri de Transtamare, vaincu par Pierre le Cruel, fugitif et proscrit, après avoir traversé, en se cachant, tout le midi de la France, vint à Avignon implorer le secours du prince Louis d’Anjou. « Le duc, ajoute la Chronique, le traita en souverain ; la table et son buffet éloient chargés de tant de vaisselle d’or et d’argent qu’il n’en avoit jamais vu de si riche ni en si grand nombre; Henri ne se pouvoit lasser de la regarder avec admiration. Le duc, s’en appercevant, dit qu’il lui faisoit présent de tout ce qu’il voyoit pour lui payer la bienvenue1. » C’était, au
Orfèvrerie de table. — Aiguière grotesque.
« un pellican qui se fiert du bec en sa poitrine ». Une des plus amusantes consiste en «un homme séant sur un entablement doré et scizelé, lequel homme a un chapeau de feutre sur la teste, et tient en sa destre main une salière de cristal garnie d’argent, et en la sénestre un serizier garni de fueilles et de serizes, et ovzeiéz volanz sur les branches ».
Les épreuves ou languiers nous apparaissent, dans V Inventaire que nous analysons, transformés tantôt en un arbre chevelu, aux feuillages ciselés, ornés de camées et de pierres précieuses retenues par des chaînes, tantôt en quelque gentil « chastel esmaillié à maçonnerie »
1. Chronique de Du Guesclin, dans Menu rela'. à l’hist. de France, ï. IV, p. 249.
demeurant, peu de chose, si l’on veut bien se souvenir que Y Inventaire que nous venons d’analyser ne décrit pas moins de 800 numéros, pesant ensemble 960 marcs d’or et 8,036 marcs d’argent.
Ces deux derniers chiffres prouvent, en outre, que l’étonnement des visiteurs devait être provoqué au moins autant par la massive richesse de la vaisselle de service que par la pittoresque décoration des vases d’apparat. L’orfèvrerie d’usage du duc Louis d’Anjou comprenait, en effet, 24 grands plats pour servir la viande, qui, façonnés en or à 22 carats, pesaient en moyenne 13 marcs chacun, et 12 plats également en or qui, destinés à la fruiterie, pesaient de 5 à 8 marcs. Quelle table royale de nos jours offrirait une si splendide parure? Qu'on ajoute à cela les innombrables flacons, les aiguières, les bassins et les coupes qui « couroient par la salle », suivant l’expression du temps; on aura un aperçu sommaire de l’incroyable somptuosité, que présentait l’étalage tic toutes ces richesses. En même temps, on imaginera la haute opinion qu’elles pouvaient donner de la puissance et de la fortune de leur heureux possesseur.
Enfin, sur la table même, en face du siège où s’asseyait le prince, sous le dais où il prenait place, on voyaiL figurer, sous forme de hors-d’œuvre ou « d’entremets », des pièces d’orfèvrerie d’une complication et d’une valeur dont nous n’avons plus idée. Une note ajoutée à la fin de l’ Inventaire que nous analysons nous apprend qu’en 1368 l’orfèvre du duc , Henry Hambert, avait reçu de son maître 248 marcs d’or, pour exécuter la grande nef d’apparat qui servait dans les cérémonies importantes. Indépendamment de cette nef magistrale, le prince en possédait onze autres en vermeil, ou en argent émaillé, dont le poids variait de 12 à 70 marcs, et dont la seule description tiendrait plusieurs pages de ce livre. A droite et à gauche de ces beaux vaisseaux, et pour égayer la Cour entre deux services, de jolies fontaines s’alignaient sur la table seigneuriale. Puis c’étaient les « justes » d’or, les aiguières, les hanaps, coupes, salières, etc., dont l'éclat scintillant accrochait joyeusement les étincelles de lumière. Enfin, nous l’avons dit, il n’était pas jusqu’à la vaisselle de cuisine — plats, chaudrons, cuillers, « faisselles », trépieds et saucières — qui ne fût d’argent.
Chaque division de ces richesses métalliques était remise à la garde d’officiers spéciaux. Les écuyers de l’Échansonnerie, de la Paneterie et de la Fruiterie devaient veiller à leur conservation. Quant aux pièces de pure décoration, le garde des joyaux en était responsable. Olivier de la Marche consacre plusieurs passages de son Estai du duc1 à spécifier les devoirs
I. S’ensuyt V Estât de la maison du duc Charles de Bourgogne dict le Hardy, composé l’an 14741 à la suite des Mémoires de messire Olivier de la Marche; Bruxelles, 1010.
de chacun de ces serviteurs, et l’on ne sait ce qu’il faut admirer le plus, de l’invraisemblable somptuosité de cette mise en scène, ou de la surprenante prudence de ceux qui avaient pu réunir de pareils trésors.
Dans les grandes solennités, en effet, quand on craignait les poussées et les indiscrétions de la foule, on avait recours, pour prévenir les
larcins, à une garde d’élite ; et parfois même on entourait le dressoir sur lequel les principales pièces étaient exposées, de barrières solides, chargées de résister à la cohue et de tenir à distance les gens malintentionnés. C’est ce qui eut lieu le jour de l’Épiphanie de l’année 1377, lors du dîner offert, dans la grande salle du Palais, à l’empereur d’Allemagne par son neveu Charles V, roi de France. Christine de Pisan nous informe qu’on y avait élevé « trois dréçouers couverts de vaisselle d’or et d’argent », autour desquels on avait établi des enceintes , en sorte que « l’en n’y povoiL aller fors par certains pas, qui gardéz estoient par chevaliers à ce ordonnez 1 ». Par Le Fèvre de Saint- Remy, nous savons que les mêmes précautions furent prises à l’occasion du mariage de Philippe le Bon avec Isabelle de Portugal : « Et à chascun costé de la salle, écrit-il 2, [était] ung drescheoir, dont chascun portoit xx piéz de long, et si estoient sur deux pas de hault, et estoient très bien enclos d’aisselles de ni piéz de hault, et au costé ung petit huis pour y entrer et yssyr ; et portoit chascun drescheoir cincq estages de haulteur chascun de deux piéz et demy de hault. » Un peu plus loin, notre chroniqueur ajoute que les trois étages supérieurs « estoient couvers et chargiés de vaisselle fine d’or, et les deux estages d’embas, de moult riche vaisselle d’argent dorée par grans vasseaulx ». Ces précautions n’étaient, paraît-il, pas superflues, etFroissart, dans le récit qu’il trace des letes données au Palais de la Cité, lors de l’entrée d’Isabeau de Bavière à Paris, raconte que le « dressoir du roi, grand, bel et bien paré, couvert et orné de vaisselle d’or et d’argent », fut « bien convoité de plusieurs (pii ce jour-là le virent3 ». Mais le plus curieux, c’est que même chez les simples particuliers, gens
1. Livre des fai% et bonnes mœurs du sage roy Charles, IIIe partie, ch. xli.
2. Le Fèvre de Saint-Remy, Chroniques (Paris, Renouard, 1876), t. IF, p. 160.