Millin, Antiquités nationales, l. III, ch. xxvi, p
tiennent ledit trosne; et au-dessoubz dudit trosne, a un gran cristal roonl où il a de la robe Nostre-Seigneur, garni de II balaiz, II saphirs et XII perles; et dedens ledit Tabernacle qui est faict de maçonnerie, a une Annoncialion; et d’un costé un saint Georges; et de l’autre costé un saint Michiel; et issent deux angels dudit tabernacle, qui tiennent chascun un escu en
manière de targe; et au bout d’embas dudit joyau a deux ymaiges, l’un fait pour Monseigneur le Duc, l’autre pour Madame la Duchesse , esmaillé \ de leurs armes. »
On remarquera que cette pièce, unique comme somptuosité — et qui, pesant 89 marcs 7 onces d'or, était enrichie de 2 diamants, de 2 gros rubis, de 47 saphirs, de 64 balais, de 226 perles fines — présentait presque la même disposition que le fameux Rôssel d’or. Comme ce petit monument, le joyau du duc de Berry était disposé par étages, et les scènes sacrées y étaient mêlées aux portraits contemporains. Enfin, particularité curieuse, la Sainte-Trinité avec Dieu le Père y était figurée; et c’est un des très rares exemples qu’on connaisse de la figuration de ce dernier dans une pièce d’orfèvrerie de ce temps. Quant à sa valeur intrinsèque, on en jugera par les chiffres suivants. Le duc de Berry s’était vu contraint, en des jours de gène, de mettre ce groupe en gage chez Bureau de Dammartin, orfèvre et bourgeois de Paris, et celui-ci avait avancé dessus 18,023 livres 19 sols 9 deniers, somme énorme pour le temps L Ce grand prix ne fit que hâter sa destruction. Une note en latin, consignée en marge, de l’ Inventaire nous apprend que, le 26 mai 1416, Robinet d’Étampes, garde des joyaux du duc, avait fait remise à Mathieu Héron, trésorier général, de 82 marcs 3 onces et 1 esterlin 1/2 d’or provenant de ce précieux joyau, et demeurai! responsable des pierres. Une seconde note donne décharge à Robinet
I. Voir Jules Güiffuey, Inventaires de Jean duc de Berry (1401-1416), t, I, p. 17. Ce magnifique groupe ne fut pas le seul objet d’orfèvrerie mis en gage par le duc Jean, son inventaire mentionne un chapitre entier de joyaux engagés au moment de sa mort chez des particuliers, et ce chapitre décrit une quarantaine d’articles (voir ibid., p. 279).
Statuette de la Vierge offerte par la reine Jehanne d’Évreux à l’abbaye de Saint-Denis.
(Galerie d’Apollon.)
L’ORFÈVRERIE AU XIVe ET AU XVe SIÈCLE 25:}
d’Etampes de ces pierreries qui, restituées par lui aux exécuteurs testamentaires, furent employées à de nouveaux ouvrages ou appliquées à des legs institués par le duc.
Combien d’autres œuvres, sinon aussi coûteuses, du moins égales en beauté, curieuses, intéressantes, ont été détruites impitoyablement! Et quel regret n’éprouve-t-on pas de leur disparition lorsque l’on contemple cette admirable coupe en or émaillé, chefd’œuvre de décoration fine et curieuse, que le baron Pichon acquit naguère, et qui fut pendant quelque temps l’honneur de sa collection; ou encore — épave presque unique — cette gracieuse statuette de la Vierge au lis, dont nous parlions à l’instant, et qui, léguée par Jehan ne d’Evreux à l’abbaye de Saint-Denis, constitue aujourd’hui une des curiosités du Louvre ! Avec la figure de Charlemagne, qui surmonte le sceptre de Charles V, elle montre, en effet, à quelle perfection la statuaire d’or et d’argent était parvenue sous les premiers Valois. Car cette exquise figure, d’une attitude si juste, d’un modelé si souple, si gracieusement drapée, est d’un art si parfait, qu’au xvne siècle les orfèvres chargés de dresser l’inventaire du trésor de Saint-Denis, tourmentés par leurs préjugés contre le Moyen Age, se demandaient avec inquiétude si, en dépit de l’inscription qui ne laisse aucun doute sur l’origine de cette œuvre charmante, elle avait bien pu voir le jour à cette époque gothique qu’on regardait alors comme un temps de véritable barbarie*.
La vue de ces délicieux morceaux nous fait regretter encore davantage la perte des autres, aussi bien de ceux que Charles VI avait reçus de son père et dont, médiocre gardien, il ne suL pas assurer la conservation, que de ceux exécutés par son ordre. Car l’infortuné roi fit, lui aussi, largc-
1. Invent, du trésor de l'abbay'e de Saint-Denis. — Cité par Labartu Itist. des arts industriels, t. II, p. 28.
Coupe en or couverte d'émaux translucides (xive siècle).
ment travailler les orfèvres. Les Comptes de Guillaume Brunei, les quittances de Guillaume Arrode et celles de Jehan du Vivier, qu’il éleva à la dignité de valet de chambre, l’attestent assez1. Que sont devenus ces belles vaisselles, ces fontaines, ces surtouts, ces ceintures, ces couronnes, ces reliquaires exécutés à grands frais pour la reine; ces petits « moulinets d’or pour l’esbatement de Ma Dame Ysabel de France », ces mille et un bijoux ciselés de genêts ou de plumes, emblèmes choisis par le malheureux prince, émaillés aux initiales royales, marqués d’un K (Karolus) ou d’un Y (Ysabeau); et, dérision du sort, ces lettres ajourées « qui dient Esperange »?
Le pauvre roi avait à peine rendu le dernier soupir, que les Anglais mirent au pillage ce qui restait de ces merveilles En quelques mois tous les joyaux accumulés dans le trésor royal, tout ce qu’avaient produit d’exquis et de charmant les orfèvres de ce siècle qui, dans cet art, méritait de rester fameux; les chefs-d’œuvre de Jehan et de Simon de Lille, de Jehan Le Braillier, de Claux de Fribourg, d’Hennequin et de Jehan du Vivier, de Jehan de Picquigny, de Jehan et Guillaume Arrode et de vingt autres non moins méritants, allaient être dispersés d’abord, et ensuite follement détruits par des étrangers qui, dans ces délicats ouvrages, ne considéraient guère que la valeur intrinsèque du métal.
I. Douet d’Arcq, Nouveau recueil des comptes de l’argenterie. — Victor Advielle, Notice sur Jehan du Vivier, dans les réunions des Sociétés de beaux-arts des départements, 1. XIII, p. 278.
Petite Vierge
dans une niche à tourelles, en argent repoussé.