‹ Histoire de l'orfèvrerie françaiseChapitre 84 sur 154 · Grandes chroniques de France, t. V, p. /i · texte numérisé non relu

Grandes chroniques de France, t. V, p. /i

4. Legrand d’Aussy, la Vie privée des François, l. III, p. 202. — Coffinet, Annales archcol. , t. XX, p. 7.

5. J. Guiffrey, Invent, de Jean, duc de Berry; introduction, p. xxxv.

cours. 11 est peu de sanctuaires célèbres que ce prince n’ait gratifiés de belles et pesantes argenteries. Jean de Troye parle avec admiration des lampes d'argent dont il orna l’autel de la « benoiste vierge Marie-cle-la- \ ictoire, près Senlis », ainsi que de la châsse « de Monseigneur saint Fiacre » à laquelle, par son ordre, « il fut employé de sept à huict vingts (140 à 1(30) marcs d’argent1 ». Mais parmi ces coûteux ouvrages, il en est

deux surtout qui méritent une mention spéciale. Nous voulons parler de Y ex-voto d’argent de grande taille, exécuté « à sa ressemblance », que Louis XI offrit en 1466 à Notre-Dame de Cléry, et de la grille d’argent massif dont il entoura la châsse de saint Martin de Tours — travail énorme, l’un des plus considérables qu’on ait réalisés durant le Moyen Age, et qui était la conséquence d’un vœu fait par le roi dans des circonstances bien extraordinaires.

Louis XI étant venu du Plessis, où il résidait, entendre la messe dans l’église Saint-Martin de Tours, le jour même où eut lieu la fameuse bataille de Nancy, l’archevêque de Vienne, Angelo Cattho, qui officiait, lui dit en lui présentant la paix â baiser : « Sire, Dieu vous donne la paix et le repos.

Vous les avés si vous voulés, quia consummatum est. Vostre ennemy le duc de Bourgogne est mort et vient d’estre tué, et son armée desconfite. » A cetle époque, Tours était « distant dudit lieu de Nancy de dix grandes journées pour le moins. » Aussi le roi, très ému par cette révélation inattendue, jura-t-il que si cette prédiction se réalisait, pour marquer éternellement sa reconnaissance, «. il feroit faire le treillis de la châsse de M. Saint-Martin (qui estoit de fer) tout d’argent2. »

1. Jean de Troye, Mém., autrement dit Chronique scandaleuse. — Além. relat. à l’hist. de France, t. XIII, p. 389 à 444.

2. Sommaire de la vie d’ Angelo Cattho, p. 5 el 6. — Bayle, Dictionnaire , t. IV, p. 589. En se proposant d’élever, en métal précieux, un monument qu’il croyait devoir éternellement durer, Louis XI témoignait d’une mince connaissance des destinées de l’orlèvrerie. Un demi-siècle s’était à peine écoulé

Vierge avec son enfant en argent repoussé, ciselé et doré.

L’ORFÈVRERIE AU XIVe ET AU XVe SIÈCLE

Ajoutons que, toujours homme d’expédients, Louis XI trouva un ingénieux moyen de remplir son vœu solennel, sans épuiser sa cassette particulière. « Par sa grande et singulière confidence, que le roi, de tout temps, a eu à Mgr Sainct Martin, écrit un contemporain, il voulust et ordonna estre fait un grand treillis d’argent tout autour de la châsse dudict sainct Martin, lequel y fut fait et pesoit de seize à dix-sept mille marcs d’argent, cousta, avant que estre prest et tout assis, bien deux cens mille francs1, et c’est à savoir que pour finer de ladite grande quantité d’argent à faire l’ouvrage dessus dit, furent ordonnés commissaires pour prendre et saisir toute la vaisselle qu’on pouvoit trouver à Paris et autres villes; laquelle vaisselle fut payée raisonnablement, mais nonobstant ce en fut grand quantité mucée, et ne fut plus veuë ès lieux où elle avoit accoustumé de courir. Et à ceste cause delà en avant, quand on alloit aux nopces franches et autres, où on avoit accoustumé d’y en veoir largement, n’y estoient trouvéz que beaux verres et esguières de feugiére2. »

Pour qu’on ramassât ainsi, en un tour de main, près de 20,000 marcs d’argent, il fallait que l’argenterie des bourgeois et des manants fût singulièrement nombreuse. Jean de Troye n’est pas, au demeurant, le seul écrivain de son siècle qui constate cette surprenante abondance. Dans un discours qu’il prononça, en 1408, contre « les différents abus du royaume », Juvénal des Ursins, archevêque de Reims, se plaint qu’il n’y ait presque personne en France qui ne prétende manger en vaisselle d’argent3. — Et pourtant, après cette interminable guerre de Cent ans, si féconde en désastres, qui ne se serait attendu à trouver notre malheureux pays irrémédiablement ruiné ! Et qui pourrait douter de l’étrange vitalité de notre race, en remarquant avec quelle rapidité, cette fois encore, la France se releva de malheurs inouïs, sans paraître autrement affectée par cette incroyable succession de catastrophes?

Le roi, qui n’avait point été des derniers à s’apercevoir de ce prodigieux relèvement de la fortune privée, s’efforça d’en tirer parti. Prince cauteleux, ami des petites gens, s’en tenant aux choses solides, simple en ses vêtements — au point de scandaliser les ambassadeurs étrangers et de s’attirer le mépris des princes de sa famille — affectant de ne porter en fait de joyaux que son collier de Saint-Michel et des « enseignes » d’étain à son chapeau, Louis XI ne comprenait guère que ses sujets eussent vraiment besoin de posséder chez eux de belles orfèvreries. Aussi remit-il

que, sur le conseil du surintendant Samblançay, François 1er enlevait celte grille, la faisait fondre et convertir en une monnaie, sur laquelle fut figuré un treillis destiné à rappeler son origine. — Legrand u’Aussy, loc. cit., t. III, p. 203.

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