‹ Histoire de l'orfèvrerie françaiseChapitre 85 sur 154 · Legrand d’Aussy, loc. cit., t. III, p · texte numérisé non relu

Legrand d’Aussy, loc. cit., t. III, p

en vigueur les vieilles lois somptuaires, demeurées jadis sans effet. Il essaya de faire revivre les mesures restrictives, précédemment édictées par Philippe le Bel, Charles IV, Philippe de Valois et Jean II. De nouveau il fut défendu « d'ouvrer vaisselle, vaisseaux et joyaux de plus d’un marc d’or ou d’argent » si ce n’est pour le roi et pour les églises. Les bijoux de prix et argenteries de poids furent frappés d’interdiction, et l’on cite comme une marque de haute faveur, le privilège tout exceptionnel que ce prince accorda, en 1473, aux femmes et aux filles de Beauvais, «qu’elles pourroient se parer, quand bon leur sembleroit, de tels atours, paremens et joyaux qu’il leur plairoit, en considération du couraige qu’elles témoignèrent en la garde de leur ville, contre le duc de Bourgoigne1 ».

Hâtons-nous de constater que ces mesures restrictives avaient un but très positif, beaucoup plus fiscal que vexatoire. C’était un moyen de drainer plus aisément les métaux précieux, dont, plus qu’aucun roi, Louis XI eut besoin pour payer les premières armées permanentes qu’ait entretenues la royauté, et surtout pour corrompre les serviteurs de ses adversaires. Aucun prince, en effet, plus que ce roi si parcimonieux pour son auguste personne, ne se montra prodigue en présents et en cadeaux de prix. Certes bien avant lui, c’était, chez les princes français, un usage — obligation imposée par des traditions à la fois anciennes et respectables — d’offrir périodiquement de somptueuses orfèvreries aux officiers de leur Maison et aux principaux personnages de leur entourage direct. Tous les Comptes royaux parvenus jusqu’à nous comportent, sous des rubriques spéciales, la liste de ces dons qui avaient lieu généralement aux étrennes et aux grandes fêtes de l’année, ou encore à propos de baptêmes et de mariages. Nous avons vu, en outre, que, par une touchante réciprocité, quantité de seigneurs se croyaient tenus d’offrir à leurs princes, comme marque de leur attachement, de coûteux souvenirs. Les annotations qui accompagnent un certain nombre de joyaux, dans Y Inventaire de Charles Vx dénoncent cette courtoise origine. « Sur 350 objets de nature diverse, offerts au duc de Berry par des personnages de toutes conditions, écrit M. J. Guiffrey 2, 177 joyaux et 24 manuscrits entrèrent dans le trésor de Bourges à l’occasion des étrennes, dans l’espace d’une quinzaine d’années. On connaissait le goût du prince pour les objets d’art et les curiosités de toute nature, et chacun s’empressait de gagner ses bonnes grâces en flattant sa passion. La politique ou les simples convenances imposaient au duc de Berry le devoir de ne pas se montrer moins généreux. »

Ce qui distingue la libéralité de Louis XI de celle de ses prédéces-

1. Joly, Avis chrétiens et moraux pour l’institution des enfans, liv. I, ch. iv, p. 260.

2. Inventaires de Jean duc de Berry (1401-1416), introduction, îx.

L’ORFEVRERIE AU XIVe ET AU XV SIÈCLE

seurs, c’est qu’il transforma ces habitudes de courtoisie en manœuvres corruptrices. Aucun homme, en effet, ne pouvait l’approcher sans que le roi n’éprouvât le besoin — si cet homme devait lui être utile — de le gagner par quelque présent de valeur. Il est peu d’ambassadeurs, d’envoyés de princes amis ou ennemis, dont il ne se soit efforcé d’acheter à l’aide de quelque beau service d’argenterie, de quelque orfèvrerie pesante, les profitables sympathies. Les envoyés du roi d’Angleterre, des ducs de Bretagne, de Bavière, de Bourgogne, furent ainsi comblés par lui de présents de toutes sortes. En 1467, il reçoit à Rouen le comte de Warwick escorté d’une suite nombreuse, et les fournitures de Guillaume Tavernier et de Guillaume Restout, tous deux orfèvres de la ville, qui lui livrent le premier, 77 marcs 5 onces, le second, 135 marcs 3 onces 15 estellins « d’argent ouvré en plusieurs sortes et espèces de vaisselles tant dorées que blanches, pour la donner à aucuns chevaliers et autres du royaume d’Angleterre, qui estoient venuz devers luy en ladicte ville de Rouen, en la compaignie dudit comte de Warwyck1 », ne laissent aucun doute sur ses façons d’agir. Trois ans plus tard, il fait payer à un orfèvre d’Angers, Pierre Boulon, 338 livres 1 sol pour dix-huit tasses, un pot, quinze cuillers et deux salières qu’il ordonne « estre portés et baillés au président de Bretaigne et à André de Lespine », sous prétexte « que naguères ilz estoient venuz au Pont de Sée, en ambassade devers luy, de par le duc de Bretaigne ». En 1473, ayant reçu les envoyés du roi d’Aragon, il « donna aux deux seigneurs, chefs de ladite ambassade, deux hanaps couvers à personnages, tout de fin or, qui pesoient quarante marcs d’or fin et coustèrent trois mille deux cens escus d’or2 ».

Les aveux de Philippe de Comines viennent, du reste, confirmer ceux de Jean de Troye. Ils nous montrent tous les grands seigneurs d’Angleterre comblés de riches cadeaux, dont les reçus existaient, paraît-il, à la Chambre des comptes3. A côté de ces coûteux présents sans cesse renouvelés, les dons faits aux églises, qui, eux aussi, étaient considérables, achevaient d’épuiser les ressources des contribuables déjà trop éprouvés. Un historien constate qu’à la mort de ce prince la population des villes avait été

1. De Beaurepaire, Notes sur six voyages de Louis XI à Rouen ; pièces justif., p. 45 et suiv. Tous les historiens parlent de ces cadeaux. « Et est assavoir que durant le temps que ledit VVarwich et ceux de sadicle compaignie lurent et séjournèrent à Rouen, que le roi leur list de moult grans dons, comme de belles pièces d’or, une coupe toute garnie de pierreries, et Mr de Bourbon aussi luy donna ung moult beau riche diamant. » (Chronique du roy Louis XI, p. 92.)

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