Chronique scandaleuse, p. 389 et
2. Jean Chenu, Entrée du roy Charles VII en la ville de Paris, 1437 — dans le Recueil des offices de France.
Reliquaire en argent repoussé, ciselé et doré.
d’orfavrerie, et ses pages le suivant en paraulx habillemens, vestus de vermeil satin, leurs manches couvertes de blance orfavrerie, iceulx portans ses harnois et habillemens de cief (tète) couvers de fin or. » Plus loin, à propos de l’Entrée du roi à Caen, notre chroniqueur ajoute : « En ceste entrée, furent et estoient tous les dessudits seigneurs ricement et seignereusement habilliés, tant eulx, comme leurs chevaulx, tant de soie comme de orfavrerie, pièces précieuses et aultres ricesses, dont ci n’est faite mention pour cause de briefté. » L’auteur anonyme de ce curieux récit est loin d’exagérer du reste. Parlant du sire Sallezai t, capitaine, et des vingt hommes d’armes qui formaient sa compagnie, Jean de Troye nous les montre richement parés « de belles chesnes d’or autour du col », leurs chevaux couverts « de campanes d’argent » et « au regard dudit Sallezart, pour différence de ses gens, estoit monté dessus ung beau coursier à une belle houssure, toute couverte de tranchouers d’argent, dessus chascun desquels y avoit une grosse campane d’argent doré ». Enfin Jean Chartier nous apprend que le comte de Saint-Pol, dont il vient d’être question , « avoit ung chanfrain à son cheval d'armes, prisé trente mille escuz 1 ».
Il n’était pas, dans cette glorieuse Cour de Charles VII , jusqu’aux dames qui, tenant à n’ètre pas, « en matière de parure et de gorgiaserie », inférieures à leurs maris, n’aient adopté cette mode un peu voyante et masculine. Aussi notre Jean Chartier compléterat-il son tableau, en nous montrant, à la date du 25 juin 1436, la reine de France « au matin vestue d’une robbe de velloux pers, toute couverte d’orfavreries à grans feuillages qui estoient moult belles et moult riches ».
De la Cour de France, ces pompeux ajustements avaient passé à la Cour de Bourgogne, magnifique et noblement éprise du luxe brillant et dispendieux. Olivier de la Marche, le fidèle historien de cette Maison, nous présente son jeune maître, le comte de Charolais, faisant ses premières armes « couvert et paré d’orfavrerie ». 11 nous signale ensuite « Jehan
L Godefroy, Cérémonial français, t. I, p. 667. — Recueil des chroniques de Flandre, t. III, p. 443 et 457. — Jean Chartier, Chronique de Charles Vif, t. II, p. 176. — Chronique du roi Louis XI, p. 69.
Monsieur de Clèves et son mignon Jacques de Lalain » l’un et l’autre cc fort en point d’orfavreries et de campanes ». Lorsque le Bâtard de Bourgogne alla faire, en 1453, « des armes » en Angleterre, il emmena avec lui douze chevaux « couverts les uns de drap d’or, les autres d’orfavrerie ». Enfin, nous l’avons dit, il n’était pas jusqu’aux simples hommes d’armes et aux archers enrichis par le pillage de l’ennemi, qui ne se distinguassent par un déploiement inconnu jusque-là d’affiquets, d’enseignes et de plaques ciselées. On créa même alors, à leur intention, un amusant néologisme. <( Les archers d’ordonnance » que conduisait Poucet de Rivière, écrit Comines, « estoient tous orfaverisé \ et bien en point1 ».
On voit que l’auteur du Roman de Jehan de Paris reste dans les bornes de l’exacte réalité, quand, dépeignant le cortège de son héros, il écrit : c< Tantost arrivèrent six clérons moult bien empoint, qui sonnoient si mélodieusement que c’estoit une belle chose à ouyr; puis venoit un homme d’armes sur un grand coursier bardé saillant, qui portoit l’enseigne, et après iuy, venoient deux mille archiers bien empoint, et avoient tous des hocquetons d’orfaverie qui reluisoient contre le soleil, ce qui fort beau estoit. »
Il faut avouer que Louis XI, tel que nous nous le représentons et tel que ses fidèles historiens nous le font connaître, devait détonner quelque peu dans cet éclatant milieu, et que son humble mine, son modeste accoutrement faisaient tache sur ces luxueuses et brillantes parures. C’est bien ce qu’OIivier de la Marche donne à entendre, quand il raconte que Philippe le Bon, pour accompagner notre prince à Reims — où il allait être sacré — convoqua une noblesse « si bien accoustrée de pompes et d’habillemens que c’estoit belle chose à veoir; et estoit le duc de Bourgogne richement paré d’or et de pierreries, et son fils le comte de Charolois pareillement » — sans rien ajouter à l’honneur du héros de la fête2 * * *.
1. Jean Chartier, loc. cit., t. I, p. 231. — - Olivier de la Marche, Mémoires dans Mém. relat. à l’hist. de France, t. VIII, p. 93 et 277, et t. IX, p. 107. — Jean de Troye, Mémoires dans Mém. relat. à l’hist. de France , t. XIII, p. 104. — • Comines, Mémoires, liv. I, ch. m, t.. I, p. 21.
2. Olivier de la Marche, Mémoires dans Mém. relat. à l’hist. de France , t. IX, p. 61. — Il est à remarquer que, malgré le désintéressement de Louis XI, cette somptuosité d’ajustements métalliques persista en France jusqu’à la fin du xve siècle. Le récit rimé du couronnement de Charles VIII intitulé le Sacre du Roy nostre sire à Rheims et son Entrée en la Ville et Cité de Paris, 1484, porte :
Lesquels estoient sur beaux coursiers Couverts d’or et d’orfavrerie Qui avoient coustè bien chiers...
Dans l'Ordre observé à Ventrée du roy Louis XII à Paris, l’an I4g8 , au retour de son sacre, on lit également : « Après viendrent Messeigneurs d’Alègre et le Vidame, capitaines et chefs chacun d’eux de cent hommes d’armes, tous chevaliers et gentilshommes de l’hostel du Roy, montéz sur des cour-
siers bardés d’orfèvrerie..., etc. » L’usage de ces plaques se perdit en France sous Louis XII, mais
persista à l’étranger, et nous trouvons aux premières années du xvn6 siècle le massier de la gilde de Saint-Luc à Anvers, ayant la poitrine encore couverte de ces tranchoirs dont parle Jean de Troye. Voir son portrait d’après Cornelis de Vos, à la page suivante.
L’ORFÈVRERIE AU XIVe ET AU XVe SIÈCLE 267
De celte double constatation on peut conclure, semble-t-il, que les orfèvres attitrés de Charles VII : Lubin de Queux, son premier fournisseur, établi à Chinon; Chenu, orfèvre à Bourges; Guillaume Janson, orfèvre parisien, élevé par ce prince à la dignité de valet de chambre; André
Portrait de Thomas Grapheus, garde des joyaux de la Gilde de Saint-Luc, d’Anvers. (D’après un tableau de Cornelis de Vos.)
Mignon, Garde de l’Orfèvrerie à cinq reprises, en 1433, 1438, 1443, 1445, 1446; Renault Pijart, qui appartenait à une des plus anciennes familles d’orfèvres parisiens; Guillaume Barbedor et quelques autres encore s’occupèrent bien plus de fournir à ce prince des joyaux et des bijoux, des pièces de costume, si l’on peut dire ainsi, que des parures de chapelle ou de buffet — alors que Louis XI, au contraire, peu enthousiaste par nature des somptuosités de l’habillement, et connaissant trop le prix de l’argent pour l’immobiliser dans des objets de pure ostentation, demanda
plus particulièrement à ses orfèvres des vases sacrés et des vaisselles d’usage. C’est pourquoi les principaux travaux qu’il fit exécuter par Jehan Fernicle, par Étienne Hulièvre et par Jehan Barbier, ses fournisseurs
préférés — dont les noms reviennent fréquemment dans les Comptes de Guillaume de Barye, conseiller général des finances — ceux qu’il confia plus tard à l’orfèvre Mangot, établi à Tours (1466), à Jean Chenuau et à Guillaume Poissonnier, demeurant dans la même ville, ainsi qu’à Lambert de Sey, orfèvre à Amboise, consistèrent surtout en objets destinés au culte — dont il fut toujours grand donateur — et en argenteries de poids employées, nous l’avons dit, à se créer des amitiés dévouées, dont il sut en maintes circonstances tirer un parti profitable.
Si Louis XI dédaigna, pour son compte personnel, les grandes dépenses somptuaires, il n’en fut pas de même des princes ses contemporains. Le roi René s’efforça- — en mettant à contribution les talents des frères Chariot et Guillemin Raoulin, d’Hennequin du Vivier, dont le père, on s’en souvient, avait été valet de chambre et orfèvre de Charles VI, de Jean Nicolas, de Ligier Rabotin, le célèbre argentier d’Avignon, et de Jehan Gros, son orfèvre d’Aix — de restituer en partie les dispendieuses collections dont son aïeul, Louis Ier d’Anjou, avait tiré un légitime orgueil. Toutefois, c’est surtout à la cour de Bourgogne que pendant ce demi-siècle le travail des orfèvres fut vraiment en honneur. Les inventaires de Philippe le Bon et de Charles le Téméraire se distinguent par un nombre et une variété de richesses, qui peuvent presque lutter, comme importance artistique et comme valeur intrinsèque, avec celles de Charles V et du duc d’Anjou. Les désignations, qui demeurent à peu près les mêmes, et les descriptions, qui ont un grand caractère de ressemblance, montrent en outre que, par leur nature, leur disposition générale et leur système de décoration, les ouvrages d’argenterie qui faisaient si grand honneur à la maison de Bourgogne ne différaient pas essentiellement de ceux décrits au chapitre précédent. Une phrase, empruntée à l'homme qui fut à la fois l’historien et le favori de Philippe le Bon et de Charles le Téméraire, nous fera, au reste, connaître l’importance de ce trésor. En 1467, parlant du premier de ses deux maîtres, Olivier de la Marche écrit en ses Mémoires 1 :
Petite vierge avec son entant
en argent repoussé et ciselé.
(Musée de Cluny.)
J. Olivier de la Marche, Mémoires, liv. Ier, p. 494.
« Il mourut le plus riche prince de son temps, car il laissa quatre cent mille escuz d’or complans, soixante-douze mille marcs d’argent en vaisselle courant, sans les riches tapisseries, les bagues, la vaisselle d’or garnie de pierreries, et sa librairie, moult grande et moult bien étoffée; et pour conclusion, il mourut riche de deux millions d'or en meubles seulement. » Malheureusement, toutes ces orfèvreries admirables allaient, elles aussi, bientôt se trouver englouties dans un cataclysme irrémédiable; Charles le Téméraire, prince amoureux du faste, se faisait accompagner partout, même à la guerre, par une partie de ses trésors.
Après la bataille de Granson, « les dépouilles de son host, écrit Ph. de Comines1, enrichirent fort ces pauvres gens de Suisses qui, de prime-face, ne connurent les biens qu’ils eurent en leurs mains, et par espécial les plus ignorans. Un des plus beaux et riches pavillons de ce monde fut desparty en plusieurs pièces, il y en eut qui vendirent grande quantité de plats et d’escuelles d’argent, pour deux grands blancs la pièce, cuidans que ce fust d'estaing ». Les plus précieux joyaux du prince, ses pierreries uniques au monde n’eurent pas un sort meilleur. « Son gros diamant (qui estoit le plus gros de la chrestienté) où pendoit une grosse perle fust levé par un Suisse et puis remis en son estuy, puis rejetté sous un chariot, puis revint le quérir et l’offrit à un prestre pour un florin 2. Ils gagnèrent trois balais (rubis) pareils appelés les trois frères, un autre grand balai appelé la hotte, un autre appelé la balle de Flandre (qui estoient les plus grandes et les plus belles pierreries que l’on eust sceu trouver) et d’autres biens infinis qui leur ont bien donné à c.onnoistre ce que l’argent vaut3. » L’année suivante, après la défaite de Nancy, ce furent des
cicatrices et ses « grands ongles, qu’il portoit plus longs que nul autre
Statuette reliquaire en argent ciselé représentant saint Sébastien.