‹ Histoire de l'orfèvrerie françaiseChapitre 9 sur 154 · Renan, Corpus inscript, semiticarum, I · texte numérisé non relu

Renan, Corpus inscript, semiticarum, I

2. Voir : Clermont-Ganneau, la Coupe phénicienne de Palestrina. — Renan, Patère d’argent phénicienne découverte à Palestrina [Galette arcltéol., 1877, p. 18). — Grifi, Monumenti di Cere antica. — De Longperrier, Musée Napoléon III. — Ceccaldi, Monuments antiques de Cypre. — Perrot et Chipiez, Hist. de l'art dans l’antiquité, 111, p. 751 et suiv.

plus nobles héros, et aux orfèvreries égyptiennes que les métallurgistes o-recs paraissent avoir demandé leurs premières inspirations1. Le bouclier d'Achille, que Vulcain avait fait d’un alliage d’argent, d’airain et d’or « jeté dans la fournaise2 », et dont la minutieuse description occupe une bonne partie du chant xvm de Ylliade, présente cette disposition en zones

concentriques particulière à la Phénicie. Dans ces zones, le dieu, « rassemblant tout son art », avait représenté la Terre, le Ciel, l’Océan, la Lune arrondie, les Constellations, etc., et symbolisé, dans une composition touffue, les bienfaits de la Paix et les horreurs de la Guerre. Comme le bouclier d’Achille, celui de Sarpédon est couvert d’airain, « bordé de grands cercles d’un or éclatant ». A feuilleter Ylliade et Y Odyssée on trouve, au surplus, maints autres détails qui attestent l’importance de l’orfèvrerie en Grèce à l’époque de la guerre de Troie. On y voit que les portes du palais d’Ithaque étaient munies d’anneaux en argent ciselé; que le palais de Ménélas renfermait, entre autres richesses, deux cuves d’or et un trépied valant dix talents; qu’Hélène se servait pour ses travaux de tapisserie d’une quenouille et d’une corbeille à laine en argent incrusté d’or; que le siège de Pénélope et le lit d’Ulysse étaient revêtus de lames d’or ciselé; que leurs richesses métalliques étaient déjà serrées précieusement « dans une enceinte reculée », sorte de « trésor » où l’on conservait loin des regards « l’or, l’airain et le fer ouvragé ». Enfin l’énumération des présents offerts à Pénélope par les princes qui aspirent à sa main comprend des agrafes d’or, des colliers de même métal garnis d’ambre « brillant comme l’astre du jour », des boucles d’oreilles à trois pendeloques, « merveille de l’art », des bracelets, « ornement rare et précieux3 », etc.

Ajoutons que des découvertes récentes sont venues confirmer les récits du poète. Si les masques trouvés dans les tombeaux des Atrides témoignent

F La preuve des emprunts faits aux Égyptiens pourrait résulter du chant iv de VOdyssée. On y voit, en effet, Hélène loger la laine qu’elle file dans une corbeille d’argent, « présent d’Alcandre, femme de Polybe, qui en Égypte régnait à Thèbes ».

2. Ce passage ne fournirait-il pas la composition de l’orichalque, métal fameux « plus remarquable que l’or » et sur lequel on a beaucoup discuté et beaucoup écrit? Se reporter à ce que nous avons dit, au précédent chapitre, de l’or et de son extrême malléabilité à l’état pur. Cette malléabilité exagérée devait iaire considérer, à cette époque encore primitive, certains alliages comme très supérieurs à l’or.

3. Iliade, chants xu et xvnr. — Odyssée, chants i, iv, xvu et xxi.

Masque en or. — Tombeaux de Mycènes.

L’ORFEVRERIE DANS L’ANTIQUITE

d’une certaine barbarie d’exécution, les poignards incrustés de Mycènes, les gobelets de Vaphio, la magnifique tète de bœuf qui fait penser aux sacrifices de Nestor, ne sont pas inférieurs aux descriptions homériques1. Quant aux bijoux composant ce qu’on est convenu d’appeler le trésor d’Atrée, il dépasse ce qu’on aurait pu prévoir. Sur le sol jonché d’objets de toutes sortes, en or, représentant un poids de plus de 40 kilogrammes, indépendamment des masques si particuliers dont nous venons de parler, de 22 vases en or et de 15 en argent, on n’a pas relevé moins de 28 diadèmes et plus de 1,200 bractées ou boutons, sans mentionner les plastrons, les ceintures, les bracelets, les colliers, les pendants d’oreilles.

Trésor doublement précieux, car la plupart de ces objets, d’un travail élégant et curieux, laissent déjà prévoir le moment où l’orfèvrerie, s’inspirant de la forme des fleurs, des plantes, poétisera jusqu’aux meubles de l’usage le plus courant, jusqu’à l’amphore, — touchant hommage rendu à l’invention du vin, qui devait réjouir l’humanité pendant une si longue suite de siècles.

Après cette éclatante manifestation, il semble que l’orfèvrerie subisse en Grèce une sorte d’éclipse.

L’invasion des Doriens, délogeant les Éoliens et les Achéens, couvrant le Péloponèse et refoulant par contre-coup les Ioniens en Attique, répand sur tout le pays une nuit profonde. Pendant près de trois cents ans, tout s’estompe et s’obscurcit dans l’histoire des industries somptuaires de la Grèce. Une brusque solution de continuité se produit, et il faut attendre jusqu’au vme siècle pour que l’art renaissant recommence à se manifester sous ses formes multiples, mais sans qu’on puisse, toutefois, rattacher par aucun lien précis ses manifestations nouvelles aux dernières productions de l’époque précédente.

\. Voir : 1> Schliemann, Myc'enes. — Perrot et Chipiez, Histoire de l’art dans l’antiquité, t. V.

On sait de quelle splendeur, de quelle magnificence brilla cet admirable réveil. 11 dut en partie son éclat — unique dans l’histoire du monde — à ce que ses plus grands artistes, après avoir fixé la figure des dieux et embelli leurs demeures, ne crurent pas déroger en appliquant leurs incomparables talents a la parure des personnes et des habitations privées. C’est alors qu’apparaît la célèbre dynastie de Rhœcus, de Téléclès et de Théodore, père, fils, petit-fils, tous égaux en mérite, et qui lurent en Grèce les rénovateurs de l’orfèvrerie. Théodore, dit-on, fut chargé par Crésus, le légendaire

Bijouterie grecque, collier à amphores.

(Musée du Louvre.)

roi de Lydie, d’enrichir de présents merveilleux le sanctuaire de Delphes. Les offrandes de ce prince fastueux représentaient une valeur immense. Sièges en or, statues d’animaux et de dieux, cratères, cuves, bassins pour l’eau lustrale, plats d’or et d’argent, colliers et ceintures, furent par lui prodigués. Mais bientôt la Grèce posséda à son tour assez de métaux précieux pour occuper ses orfèvres, et pour ne plus leur permettre d’aller travailler chez des princes étrangers. Solon, que vainement Crésus avait prétendu éblouir par son faste, se vit forcé de tempérer par des lois somptuaires le luxe exagéré de ses compatriotes1.

I! semble qu’à la suite de ces lois restrictives, l’argenterie soit demeurée assez rare à Athènes, au moins durant quelque temps. On pourrait, en effet, inférer d’un passage d’Aristophane, que les convives apportaient, dans les maisons où ils allaient dîner, ce que nous appellerions aujourd’hui « leur couvert2 »; mais quand la colonisation de la Méditerranée et la conquête de l’Asie eurent enrichi la Grèce, quand les mines du Laurium eurent été remises en exploitation, l’argenterie devint si nombreuse à Athènes et si pesante, qu’Alcibiade, envahissant à la tète de ses esclaves la maison

1. Ce n’est point le seul exemple des alarmes que les orfèvres inspirèrent aux législateurs et aux philosophes de la Grèce. Platon n’est pas tendre pour eux et Plutarque, dans son traité de l 'Avarice, demande que, « quand on fera un sobre et honnête bannissement des choses inutiles », les orfèvres soient chassés de la République. Nous verrons bientôt qu’à Rome leur commerce fut également entravé par les lois somptuaires.

2. « Cours vite au festin, munis-toi de ta corbeille et de ta coupe, le prêtre de Bacchus t’invite... » (Aristophane, les Acharniens.)

L’ORFÈVRERIE DANS L’ANTIQUITE

d’Anytos, au moment du repas, put enrichir du coup ses serviteurs, en leur permettant de s’emparer de la moitié de la vaisselle d’or et d’argent qui garnissait la table.

La vanité de posséder une argenterie magnifique sévit même à tel point que, pour les citoyens pauvres, on fabriqua des vases « dont l’épaisseur ne dépassait pas l’épiderme ' ». Détail bien typique, les plus austères personnages ne surent pas se défendre de la fascination que produisait ce luxe d’orfèvrerie, et, si l’on doit en croire Plutarque, Démosthène lui-même se serait laissé émouvoir par la beauté d’une coupe qu’Harpalus lui fit soupeser dans une intention qu’on devine1 2.

Au dire des historiens, le vertueux Cimon aurait été l’instigateur de ces goûts fastueux, qui, condamnés avant lui par Lycurgue et Solon, blâmés par Platon et Xénophon, critiqués par Aristophane, trouvèrent dans Héraclide de Pont leur principal apologiste. Cimon, en effet, épuisa l’or conquis sur les Perses en grands travaux- il y engloutit ensuite sa fortune. Il vécut entouré d’artistes, faisant de Polygnote son ami, comme Périclôs devait faire le sien de Phidias. On sait que ce dernier statuaire, pour se conformer aux désirs du peuple athénien, exécuta la plus extraordinaire commande d’orfèvrerie dont le souvenir nous ait été

conservé — cette admirable Minerve, faite d’ivoire et d’or, où le métal précieux entrait à lui seul pour quarante talents, c’est-à-dire pour deux cent vingt mille francs, somme qu’il faudrait au moins décupler pour arriver à la valeur monétaire actuelle.

Nous ne nous arrêterons pas à cette merveille si soigneusement décrite par Emeric David3, d’après les témoignages des auteurs anciens, et restituée de nos jours, en miniature, sous la direction et aux frais du duc de

Vase grec en argent à reliefs dorés.

(Musée de Saint-Pétersbourg.)

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