CIBOIRE ÉMAILLÉ D’A LP AÏS
Çj alerte d ts/pol/on.
L’EMAILLERIE
rement précieux. Pour suppléer à son absence, on eut l'idée d’entailler le cuivre, de réserver dans son épaisseur des compartiments propres à recevoir l’émail, en ayant soin de laisser entre ces compartiments la matière suffisante pour remplir le rôle de la cloison supprimée. En un mot, on a enlevé le champ du dessin, pour n’en laisser que le conlour. A cause de la nature du travail, ce nouveau genre d’émaillage reçut le nom d 'émail champ levé ou en taille d’épargne. Ce mode de fabrication peut, lui aussi, se prévaloir d’une application fort ancienne. Le petit flacon piriforme de la Guierce1 2, découvert dans le pays môme qui devait s’illustrer par la pratique de ce bel art, et longtemps possédé par M. Belle, d’Angoulème; un autre vase du même genre trouvé à Ambleteuse et acquis par le British Muséum; ainsi que le flacon provenant de Famars (Nord), et offert au Louvre parM. Harpignies, prouvent que les émaux champlevés furent certainement en honneur dans la Gaule romaine ; et l’on serait fondé à conclure, avec A. Darcel, qu’il pourrait bien y avoir eu deux origines à ce procédé. Les artisans de France, d’Allemagne, d’Italie, qui, à partir du xie siècle, pratiquèrent l’émaillerie champlevée avec une abondance et une maîtrise sans rivales, ne firent que retourner aux méthodes primitives, antérieurement employées par les populations qui, cinq siècles plus tôt, les avaient précédés sur le même sol-.
Ce mode d’opérer économique trouva d’innombrables applications, surtout après « l’an mil », quand on se mit, avec une extrême ardeur, à élever partout des sanctuaires qu’il fallut pourvoir de châsses, de reliquaires et d’instruments du culte. De superbes bassins fabriqués entre 1070 et 1107
Bassin en émail cloisonné.
(Trésor de Conques.)
1. Ce vase a été reproduit dans le livre de M. Maurice Ardant, Emailleurs et ètnaillerie de Limoges.
2. Alfred Darcel, Notice des émaux, etc., Introduction, xm. — E. Rucher, Bulletin monumental, t. XXXVI et passim. — J. Ladarte, Hist. des arts industriels, l. III, p. GGG et G67. — E. Molinier, Note sur les origines de l'émaillerie , etc.
et conservés dans le trésor de Conques, la magnifique plaque funéraire représentant Geoffroy Plantagenet, exécutée peut-être en 1142, mais plus vraisemblablement en l’année 1151, et qu’on peut admirer au Mans; deux panneaux de châsse provenant de l'abbaye de Grandmont, possédés, à l’heure actuelle, par le musée de Cluny, ainsi qu’au Louvre l’admirable vase connu sous le nom de ciboire d'Alpais, nous font connaître l’état de surprenante perfection auquel l’art de l’émailleur était parvenu dès le xue siècle en France, et particulièrement à Limoges, — mais cette dernière pièce mérite, par la beauté de sa forme et par sa remarquable exécution, de nous retenir quelques instants.
Ainsi qu’on en peut juger par l’exacte image qui accompagne ces lignes, la coupe et le couvercle de ce beau ciboire présentent le même profil. Assemblés, ils constituent une sorte de sphère renflée au-dessus et au-dessous du grand cercle horizontal qui la partage. Ses deux moitiés semblent comprimées par seize bandes ou frettes, réunies — deux par deux - à leurs points de départ et d’arrivée, et entre lesquelles le métal s’enfle et se dilate. A leur intersection, ces bandes sont ornées de cabochons sertis dans le métal même; et par leur croisement elles divisent le couvercle en seize losanges (huit grands et huit petits) et en un pareil nombre de triangles isocèles. Le corps de la coupe reproduit ces mômes dispositions, et toutes ces divisions sont meublées par de saints personnages, ou par des anges ailés et nimbés, dont le buste, réservé dans le métal, se détache sur un fond bleu d’émail, et dont les têtes ciselées et rapportées s’élèvent en relief sur le nu du vase. Gette pièce, unique en son genre et qui compte parmi les joyaux les plus précieux de la galerie d’Apollon, porte l’inscription suivante, qui enlève toute hésitation sur son lieu d’origine : Magi[s]teiî G. Alpais me fecit Lemovicarum.
Avec une pareille signature, il semble, en effet, qu’aucun doute ne soit permis. Le penser, toutefois, serait mal connaître nos archéologues. L’habitude de chercher des objets d’admiration et d’étude à l’étranger, et en tournant toujours le dos à notre art national, est une vieille mode française; et l’on éprouve chez nous une si naturelle répugnance à attribuer quoi que ce soit de beau et de sérieux à la production de notre propre pays, que, ne pouvant refuser à Limoges la gloire d’avoir enfanté ce superbe ouvrage, on s’est mis à épiloguer sur le nom de son auteur, dans lequel certains savants, « un peu trop byzantins », voulaient découvrir un artiste grec, égaré dans le centre de la France. Cette prétention donna même lieu à une discussion mémorable, à laquelle se trouvèrent mêlés les noms de MM. du Sommerard, Ardant et de Laborde. Et il ne fallut rien moins que l’autorité de M. Darcel et la preuve que l’abbé Texier apporta de l’existence de ce nom dans le Limousin, à différentes époques, pour
L’EM AILLERIE
que l’on consentît à restituer à l'art français la paternité d'un joyau dont il peut à bon droit s’enorgueillir b
Cette constatation est d’autant plus intéressante qu’à partir du xue siècle, Limoges prend définitivement dans l'émaillerie européenne une place à part, qu’elle conservera pendant au moins cinq cents ans. Cette place, elle la dut — nous l’avons expliqué déjà — à des conditions toutes particulières de liberté, d’autonomie relative, nées des événements politiques traversés par la France. Grâce à cette liberté, à cette autonomie, ses
Châsse en bois, revêtue de plaques en émail cloisonné, travail limousin. (Musée de Cluny.)
artistes purent non seulement abaisser le titre de l’or et de l’argent qu'ils employaient pour leurs orfèvreries, mais encore exécuter cette foule de meubles et d’objets religieux, en métaux secondaires émaillés et dorés, qui ont fait dire fort justement à M. Darcel que les ateliers de Limoges semblent s’être livrés surtout à la fabrication de l’émaillerie sur cuivre à bon marché. Comme conséquence, les produits de cette ville industrieuse ne tardèrent pas à orner un nombre incalculable d’églises, de chapelles, de monastères, auxquels les orfèvres locaux, régis par des liens corporatifs plus étroits, ne pouvaient fournir des pièces de décoration en métal vulgaire. Bientôt même, les commandes affluèrent des pays étrangers. En 1277, les exécu-
1. Darcel, le Ciboire d’ Alpais, dans les Ann. archéol., t. XIV, p. 5 et 117. — Texier, Dictionnaire d'orfèvrerie religieuse sous Alpais et Essai sur les émailleurs de Limoges, p. 83. — De Lauorde, Notice des émaux du Louvre, p. 47. — Du Sommerard, les Arts au moyen âge, etc. Aux divers Alpais cités par l’abbé Texier, il convient d’ajouter la mère de Charles Martel, qui portait ce même nom, et dont le frère, nommé Dodon, tua saint Lambert parce qu’il avait reproché à Pépin le Bref d’entretenir des relations avec cette femme. (Chronic. Sigiberti, A0 694.) Il est curieux que celte Alpais n’ait jamais été signalée par les archéologues.
leurs testamentaires de Gauthier Merton, évêque de Rochester, faisaient confectionner par un certain Jean de Limoges une tombe en cuivre émaillé qui fut portée en Angleterre1; et cette commande marque le point de départ des relations suivies qui s’établirent dans la suite entre Limoges
et la Grande-Bretagne, par la Rochelle d'abord et plus tard par Bordeaux.
A défaut de cette tombe aujourd’hui détruite, on en peut citer d’autres, en effet, qui ont eu un sort meilleur.
Dans une des chapelles absidales de l’abbaye de Westminster, on voit encore la dalle émaillée par places, repoussée et dorée en d’autres endroits, qui recouvre le corps d’Aymar de Valence, comte de Pembroke, appartenant par sa naissance à la famille française des Lusignan2. Dès celte époque, au surplus, on relève par toute l’Europe, dans la description d’un grand nombre de pièces d’orfèvrerie, les mots opus Limogiœ, opus lemovicense, opus lemovicinum, ou encore labor Limogiœ. Ainsi, les émailleurs limousins étaient parvenus, en un temps relativement court, à un tel degré de célébrité, que leur ville avait fini par donner son nom à l’art de l’émaillerie, comme Damas, Arras, Dinant devaient donner le leur à la damasquine, aux arrcipp et à la dinanderie. A la fin du xme siècle, l’expression se trouvait même si bien consacrée, que, dans leurs actes, les scribes officiels supprimaient le substantif opus, « travail » ou « œuvre ». L’ Inventaire des ornements de la chapelle de la Commanderie de Joigny (1313) mentionne : « Deux croix de Limoiges.
Ung vassel à mectre ancens de Limoiges. — Deux grans chandeliers et ung petit de Limoiges. » Dans VI nventaire de l’église Sainte-Anne de Doua y figurent également « Deux fieskes (bouteilles) de Limoges », etc.
Une autre raison (pii, elle aussi, dut influer grandement sur la
1. Alb. Way, The archeological journal, t. XI, p. 171. — Texier, Dictionnaire d’orfèvrerie religieuse, col. 1059. Nous aurons occasion dans un instant de reparler de ces tombes émaillées.
2. F. de Vertveilh, les Émaux français et les Émaux étrangers. — Bulletin monumental , t. XXIX. — Da.rcel, Notice des émaux du Louvre, p. 18.
Châsse en émail cloisonné, face principale. (Église de Bousbecque, Nord.)
L’EMAILLERIE
localisation de l’émaillerie clans le Limousin, c’est l’ensemble de difficultés que sa fabrication présente. Plus qu’aucun autre art s’appliquant au métal, elle exige des connaissances techniques spéciales, une extrême patience, une expérience éprouvée et une habileté rare. « Ces raisons sont si fortes, écrivait un auteur du siècle dernier1, qu’on peut assurer, sans crainte de se tromper, qu’il y aura toujours un très petit nombre de grands peintres en émail; que les beaux ouvrages qui se feront en ce genre seront toujours très rares et très précieux; et que cette peinture sera longtemps encore sur le point de se perdre, parce que la recherche des couleurs prenant un temps infini à ceux qui s’en occupent, et le succès ne s’obtenant que par des expériences coûteuses et réitérées, on continuera d’en faire un secret. » Si, au siècle dernier, les procédés de l’émailleur étaient si peu connus, on peut bien croire qu’au Moyen Age ils constituaient un secret mieux gardé encore.
En ces temps lointains où les corporations organisées féodalement n’ouvraient leurs rangs qu’à bon escient, la divulgation des tours de main et des procédés de fabrication était singulièrement moins fréquente que de nos jours, et la sévérité de cette réglementation peut, dans bien des cas, expliquer non seulement
i> yjv jV AV
la localisation de certaines industries en des contrées déterminées, mais aussi dans quelques familles. A Limoges, cette transmission est plus fréquente que partout ailleurs. Les émailleurs célèbres y forment de véritables dynasties. Les Limousin, les Courtois, les Pénicaud, les Nouaillier, les Laudin sont là pour attester cette continuité d’habileté et de traditions, qui, du reste, est facile à comprendre. A une époque où la chimie était encore dans son
enfance, où l’empirisme régnait sans contcsle, chaque émailieur ajoutait aux procédés qui lui avaient été enseignés par son maître le fruit de son expérience personnelle, les découvertes que des hasards heureux lui per-
chasse en émail cloisonné, revers.
(Église de Bousbeccjue, Nord.)