‹ Histoire de l'orfèvrerie françaiseChapitre 92 sur 154 · I. Diderot, Encyclopédie , 1. V, p. 535, sous Email · texte numérisé non relu

I. Diderot, Encyclopédie , 1. V, p. 535, sous Email

HISTOIRE ÜE L’ORFEVRERIE FRANÇAISE

mettaient parfois de réaliser et qui communiquaient à ses ouvrages une originalité, une saveur spéciales. Ces découvertes, ces tours de main, ces procédés nouveaux devenaient sa propriété, dans bien des cas la source d'une modeste aisance, et plus lard le patrimoine de ses enfants. C’esL ce qui explique comment les anciennes Communautés industrielles, si peu accueillantes pour les étrangers, abaissaient au contraire leurs barrières en faveur des fils ou des neveux des Maîtres en exercice.

Si nous insistons sur ces particularités, c’est qu’elles nous semblent éclairer d’un jour certain la grosse querelle si longtemps débattue de la priorité de l’émaillerie allemande sur l’émaillerie limousine, et de l’initiation que les émailleurs de Limoges seraient allés chercher sur les bords du Rhin. Il semble, en effet, que les secrets, dans ces deux foyers de production, ont été trop bien gardés pour qu’on puisse prétendre à une révélation directe et efficace. Et puis, que seraient venus faire les émailleurs allemands en pays limousin? Pourquoi porter si loin et en une contrée si pauvre leurs mystérieux secrets, quand Paris était sur leur route, qui leur offrait, avec des ressources bien autrement développées, un emploi plus lucratif de leur savoir?

Nous avons dit tout à l’heure que sur la taille de 1292 on relevait à Paris les noms de 5 émailleurs. Deux d’entre eux habitaient dans le voisinage direct des orfèvres, sur le Pont-au-Change, les autres dans les quartiers environnants. Ils se nommaient Richardin , Richard, Pierre, Lucas et Raoulet. Aucun de ces noms, assurément, ne révèle une extraction allemande. Tandis que, parmi les 116 orfèvres mentionnés sur ce même rôle, nous relevons les noms de Robert de Limoges, Jaquel de Limoges, Élie de Limoges, Philippe de Limoges, André de Limoges, Guiart de Limoges, Jean de Limoges, etc., dont le lieu d’origine ne saurait être douteux.

La taille de 1313 est plus éloquente encore; elle nous livre les noms d’une vingtaine d’émaiileurs. - — On voit qu’en vingt ans leur industrie s’était singulièrement développée. On les appelait Simonnet de Clichy, Jacques Macy, Pierre de Senlis, Raoul Lecocq , Pierre Verrier, Garnot de Tremblay, Jean Piot, Thomas Ligier, Jean Guilbert, Adam de Moisselles, les frères Collin et Symonnet Jehannin, Guiart de Saint-Brice, Guillaume Le Mire, Henri Le Breton, Étienne Delestre, Pierre dit Magelé, Phelippe, Guille, André ou Andri, etc.; avec la meilleure volonté du monde, on ne peut découvrir dans aucun de ces noms une consonance germanique. Mieux situés que les modestes artistes limousins pour faire largement payer leur main-d’œuvre, les orfèvres parisiens étaient plus en état, par conséquent, de rémunérer convenablement le concours de leurs collaborateurs étrangers et d’acheter les secrets qu’on offrait de leur

L’EMAILLERIE

livrer. Si l’émaillerie des bords du Rhin n’apprit rien aux riverains de la Seine, c’est que vraisemblablement à Paris, on en savait autant sur ce sujet, sinon plus, qu’à Cologne ou à Verdun. Enfin les archives limousines, savamment explorées, ne révèlent, elles non plus, aucune trace de ces fameux initiateurs. Le seul vestige d’artistes allemands qu’on renconlre à Limoges, dans les registres paroissiaux, est la mention de sépulture d’un certain Melchior Millier, originaire de Bavière, mort en 1G7G. Il semble, après cela, que la cause soit entendue.

Ajoutons que des différences notables dans l’exécution et dans l’aspect général viennent encore s’inscrire en faux contre cette communauté présumée d’origine. Si les attributions qu’on nous présente sont justes, la palette des deux régions n’aurait pas été la même. Le bleu lapis semblerait avoir été préféré dans le Limousin, alors que l’École rhénane marquerait une tendresse spéciale pour le bleu turquoise et le vert tendre. Le dessin serait ordinairement plus habile dans les pièces qu’on attribue à Cologne ou à Verdun, et plus robuste et plus volontaire dans celles de Limoges. Les premières, en outre, sont souvent accompagnées de longues inscriptions; les autres ne portent généralement que de courtes légendes. En admettant que la part assignée à chaque école soit bien celle qui lui revient1, on aboutirait à la conclusion assez logique que formulait, il y a vingt ans, M. L. de Verneilh. Au point de vue de l’exécution et de la qualité de la main-d’œuvre, le parallélisme serait complet entre l’école limousine et l’école allemande 2.

Quant à vouloir, comme l’a fait le regretté Darcel, opposer les « ateliers érudits des bords du Rhin » aux «artisans sans instruction des bords de la Vienne », cela est enfantin. 11 faut ne pas savoir, en effet, à quel état d’infériorité littéraire étaient réduits, en Allemagne aussi bien que dans nos provinces, les malheureux ouvriers d’art, « humbles artisans sans humanités », pour croire qu’ils aient eu une grande part dans la composition de ces œuvres d’art religieux — dont nous avons expliqué dans un précédent chapitre la savante complication — et à plus forte raison dans les inscriptions élégantes et souvent prétentieuses qui leur servaient de commentaire 3.

Les émaux champlevés, bien authentiquement français, abondent dans nos collections publiques et privées. Il n’est presque pas, en France, d’église ancienne qui ne puisse en montrer quelque spécimen curieux

1. On a découvert récemment cjue certains émaux, réputés jusque-là de fabrication allemande, présentaient des analogies singulières avec des miniatures appartenant à l’abbaye de Saint-Martial à Limoges. Ce qui ne laisse pas que de faire planer des doutes sur leur origine étrangère. (Voir Emile Molinier, Notes sur les origines de l'émaillerie française.)

2. F. de Verneilh, les Émaux d'Allemagne et les Emaux limousins.

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