PLAQUE TUMULAIRE ÉMAILLÉE
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soit en plaques funéraires de moindres dimensions, qu’on appliquait à la muraille ou contre les piliers, comme celle de Geoffroy Plantagenet, qui, après avoir orné un des piliers de la cathédrale du Mans, est actuellement conservée au musée de cette ville.
Geoffroy Plantagenet dit le Bel, comte d’Anjou et du Maine, mourut en 1151. Notre plaque funéraire doit être contemporaine du décès de ce
Dnlles tumulaires émaillées des enfants de saint Louis, dans l’abbaye de Uoyaumont. (D’après les Antiquités nationales de Millin.)
prince. Cette date ajoute beaucoup à la valeur de ce précieux émail. Non seulement — par la noble allure, par l’aspect à la fois grandiose et farouche de ce guerrier fièrement campé, l’épée à la main, la targe au côté et le casque chargé, comme son bouclier, d’insignes héraldiques — il nous montre quel caractère et quelle austère ampleur les « humbles artisans sans humanités » de Limoges savaient donner à leurs portraits; mais il constitue ainsi le spécimen le plus ancien qu’on connaisse de ces plaques funèbres.
Les autres remontent pour la plupart au xm° siècle. Celles des enfants de saint Louis et celle aussi de Gauthier Merton, dont nous avons déjà
parlé, datent de ce siècle. A Beauvais, dans la cathédrale, au côté gauche de l’autel, on voyait la tombe émaillée de Philippe de Dreux (f 1207). L’église Saint-Ived de Braine a longtemps conservé la tombe émaillée de Marie de
Bourbon, femme de Jean Ier, comte de Dreux et de Braine, morte vers le même temps. On cite également, parmi les sépultures de ce genre, celles d’Aymeric Arips, archevêque de Lyon (1245), de Gerald, évêque de Cahors (1250), de Jean de Brienne (1294), du cardinal Jean Chollet, à Saint-Lucien de Beauvais (1292).
D’autres tombes émaillées existaient encore dans diverses abbayes du Maine, notamment dans celles de Notre-Dame de Champagne, d’Évron, de Fontaine Daniel. M. Georges de Soultraita publié dans les Annales archéologiques le dessin d’une plaque émaillée remontant au xme siècle et recouvrant la dépouille mortelle du chevalier Johan Daubernoun. Dans les Archives du château de Nantes, M. de Wismes a trouvé une quittance
Le couronnement de la Vierge.
(Émail translucide sur basse taille.) 1 i \ 1 C S 1 ( lative à UH toiYlbcUll
émaillé exécuté en 1306, à Limoges, pour Blanche de Navarre, duchesse de Bretagne. Enfin Du Cange cite un passage du testament de Hugues de Haric (1327), disposant de 800 livres en faveur de deux tombes de « l’œuvre de Limoges » à élever l’une pour lui, l’autre pour Blanche d’Avangor, sa femme. On voit de quelle importance furent alors ces sorLes de travaux et combien ils durent aider à répandre au dehors la réputation de l’émaillerie limousine1.
Nous avons dit que la nécessité où l’on s’était trouvé, dans les grands ouvrages, de substituer le cuivre à l’or toujours coûteux et rare, avait fait remplacer les émaux cloisonnés par des émaux champlevés. Ces derniers, toutefois, s’ils jouaient parfaitement leur rôle dans les orfèvreries de décoration, ne pouvaient convenir à la vaisselle de service. L’hygiène réclamait pour celle-ci des métaux sains, par conséquent précieux. Aussi, quand l’émaillerie fut devenue tout à fait à la mode, commença-t-on de
1. L’abbé Texier, Dictionnaire d’orfèvrerie religieuse, col. 1397. — Ann. archéol., t. IV, p. 214, et VIII, p. 265. — Du Gange, Glossarium ad scriptores medice et infimæ latinitatis, etc., sous Limogia.
L’EMAI LLERIE
décorer l’or et l’argent en les recouvrant d'émaux translucides , qu’on appela émaux de basse taille, non pas, comme l’ont cru certains auteurs, à cause de leurs dimensions réduites, mais à cause de la gravure en bas-relief cpii leur servait de fond et qui permettait, par la plus ou moins grande profondeur des tailles, de donner à l’émail déposé une épaisseur plus ou moins considérable, qui se traduisait en colorations plus ou moins foncées b
M. Labarte, toujours empressé à découvrir à nos arts industriels des origines étrangères, cite des ouvrages de Jean de Pise et de Duccio de Sienne, qui donnent à ces deux maîtres des allures de précurseurs2. Une remarque faite par M. de Laborde a permis d’attribuer à la ville de Montpellier la fabrication des premiers émaux translucides français. Cette ville, pendant un assez long espace de temps, appartint à deux maîtres distincts: le roi de Majorque et celui de France. Ce dernier avait établi un atelier de monnayage dans l’ancienne ville qui relevait de sa Couronne. Dans la ville nouvelle, soumise à don Sanche, travaillaient un certain nombre d’émailleurs. La gravure des sceaux, des coins et des matrices devait naturellement conduire les premiers à l’exécution de ces basses tailles sur lesquelles les émaux translucides prenaient leurs colorations variées. Or une Ordonnance royale de 1317 constate que les émailleurs du roi de Majorque se plaignaient, à cette époque, de la concurrence que leur faisaient les monnayeurs français. De là à conclure que ceux-ci s’étaient appliqués à perfectionner les procédés de leurs voisins, la pente est naturelle. Sans vouloir diminuer en rien l’ingéniosité de cette supposition, il nous sera permis, toutefois, de faire observer que la même remarque peut s’appliquer aux monnayeurs de Limoges, qui jouirent pendant tout le Moyen Age d’une réputation méritée.
Quoi qu’il en soit, à partir du xive siècle, les émaux translucides remplirent un rôle des plus importants dans notre orfèvrerie civile. Les inventaires des princes et des rois on a pu s’en apercevoir aux chapitres précédents — regorgent de pièces
Voir Dictionnaire de l’ameublement et de la décoration, l. IV, col. 1264, sous Taille. 2- Labarte, I/ist. des arts industriels, t. 111, |>. 24.
émaillées en basse taille, et par la description si précise et si détaillée qui nous a été conservée de ces joyaux, nous pouvons nous assurer de leur importance, entrevoir leur élégance et la beauté de leur exécution.
C’est par centaines, en effet, qu’on les compte dans les trésors du duc de Normandie (1363), de Louis Ier d’Anjou (1368), de Charles V (1379), de Charles VJ (1399), du duc de Berry (1403 et 1416), des ducs de Bourgogne, etc.
Bientôt même les émaux translucides remplacèrent si bien les émaux champlevés, que les scribes officiels, quand ils rencontrèrent quelques-uns de ces derniers, prirent l’habitude de les désigner sous le nom d 'émaux anciens 1 .
Ajoutons que, par une coïncidence bien digne d’être relevée, tant que les émaux de basse taille demeurèrent d’une application régulière et d’un usage courant, on n’éprouva pas le besoin de les gratifier d’un nom spécial; mais quand ils commencèrent à être généralement remplacés par les émaux peints, alors on crut devoir les distinguer à leur tour par une appellation particulière. C’est ainsi que nous relevons dans les Acquits au comptant de François Ier (1528) un payement fai L à Régnault, orfèvre parisien, pour un « petit coffre d’argent doré, taillé en esmaille de basse taille ». L'Inventaire de Charles-Quint (1536) mentionne : « JJng petit tableau d’or esmaillé de bleu, aiant au milieu l’ymaige de saint Jehan faict à esmail de basse taille. » Dans l’ Inventaire du château de Fontainebleau (1560), on note également : « Ung coffre d’argent doré, garny de douze tables d’émail de bastailie (sic) fort anciennes2, etc. »
De la description d’un grand nombre de pièces décorées d’émaux translucides, il nous est permis de conclure que ces objets de service ou de décoration pouvaient compter parmi les chefs-d’œuvre de notre orfè-
1. On note dans Vinrent, du duc de Normandie : « Deux croiz dont l’une tut au roy Philippe de Valois... et l’autre a un camahieu d’une teste ou milieu a perles d’Escoce et à esmaux anciens. » Dans Vinrent, de Charles V ligure : « Un hanap en forme de petit bassin d’or, qui fut [à] Msr saint Loys, qui est d’anciens esmaux », etc.
2. Léon de La.borde, Comptes des Bâtiments du roi, acquits au comptant, l. II, p. 359 etsuiv.
Pl. XV11I.