TOM. III. H
à un projet semblable 1 dira-t>on quie FeiiK thousiasme remporta sur la raison ? sans doute venger cet antique berceau des connaissances humaines des longs outrages que lui firent éprouver Tignorance, la barbarie, et lé fa* talisme ; reconduire les sciences sur leur terre natale ; arracher les augustes débris des arts aux stupides insultes des fils de Mahmnet; réconcilier le Nil avec la nature en le rendant, à la fécondité ; et par la grandeur des soute» nirs se pénétrer de la puissance de rhomme, et dé la nécessité des lumières; sans doute» disje, une telle gloire était bien ùàte pomr enflammer ces imaginations ardentes, dont la vaste étendue embrasse et le monde et les temps, recherche dans Tépaisseur des siedes la longue échelle des empires pour remonter vers la sagesse et descend dans les tombeaux des nations pour y trouver des leçons pour Tavenir. Mais un semblable enthousiasme n^est pas Fapanage de tous les hommes» Quand on réprouve il peut ajouter au b(m* heur, mais son abscence n'ote rien au. mérite; et il est douteux que tous les membres du d£» rectoire fussent soumis à son influence. Mer*
CM nfcvoiuTioir ïitA'WçTAisÊ 99
Kn de Dcoay était livré à toute la gmVité des
méditations législatives qui ne se nourissent
que de faits positifs. • Rewbel était tout ew^
tier aux finances, et les jouissances de Tiiolagi-
oatidi ne ôont pas celles des hommes de cette
éltti^. ^Lia ReVeilléreLepaux, patriarche d*une
»é<Jte libuvelle avftit bien assez à faire avec ie
ciel sans s'ittquiéter des grandes -scènes dont
le globe avait été le théâtre. Barras occupé
de jeux, de luxe et de fortune ne pouvait
gaére fâ^côrder à ce projet que l'iattentioa^
fagitiN^e^ 'que Thomme du monder prête sltix
objets d'une importance scientifique. Refetait
donc Françîôis dé Neufchateau que sa hauVe
însUticlibn, ses goiits littéraires, sa tête émi-
ilCTtiièirt poétique devaient rendre tout de
feu poôr une telle entreprise let dont le noble
<ïœur étranger aux basses jaltMisies pouvait la ^
dÔBs^ler et ràpuyer sans arrieire pensée.
• Ma» s'il est vrai, ce dont il est permis de
ddutei^9 tju'un sentiment peu honorable ait
{firésidé à l^'aïtietnr que le gouvernement mit à
adopter ce plan et à en presser Texécution,*
il 'fîrtrt}' contenir que de plus dignes vues et de
phis ' honorables espérances inspiraient Bona^
parte, et que ce chef de la plus redoutable des factions débuta dans la carrière de Fainbîtiim par un acte dont Timposante grandeur commande tout à la fois Tétonnement et le respect ^ En supposant que dès lors ses vœux s'élevassent jusques au rang suprême, il devait croira que ses belles campagnes d'Italie n'avaient rien fait pour rapprocher du trône ; et quand un homme ne se contente pas d'avoir satpftssér Tur^nne et Condé, c'est qu'il reconnaît qu'il faut encore autre chose que des victpires pour arriver à la pourpre des rois. Je viens de dire : Le chei de la plus redoutable des fac^ tions ; et je ne crois pas me tromper. Quelle fak^tion plus formidable en effet que la puissance militaire, d'autant plus à craindve qu'en opprimant on suppose qu elle protège ; qu'elle appuie toutes ses prétentions sur ce que les hommes en viept et chéirissent le pjlus, la glp^ et Thonneur ; quç pour séduire la jeûnasse, iV lui. BuiBt de lui montrer ses panaches; qu'elle ne se compose que de despotes absolus et de séides obéïssans ; et qu'elle ravit aux victimes qu'elle s'immole jusqu'à la cpos^da^, tion même d'être plaintes, parce qu'elle seoH ble garantir le repos à tous ceux qu'elle IsiBae
LA BfevOLUTION FRANÇAISE. 101
vivre. Cette faction qui livra le monde à César, T Arabie à Mahomet, Tlnde à Tamer* km, le Catay à Gengis; cette faction sur la quelle reposent toutes les monai^chies, partout où les peuples se sont laissé deshériter de leurs droits; cette faction qui ne vit que pour la liberté d^un «eul et Tesclavage de tous ; qui acbe|;q^:: soudoyé, et récompense jusqu'à la niort Cous ses membres pour les empêcher, de lui devenir infidèles; cette faction, la.^^e inmostelle de toutes les faction^,, parce qu'elle se prête avec autant de souplesse que d'in-i difi&rence à les créer et à les écraser ; cette faction que la chiite du trône avait un mo* ment déconcertée, mais que «la victoire de Valmi dans les plaines de Champagne , avait dans un. seul jour rendue à toute sa vigueur; cette faction vers la quelle tous les yeux s'é* talent tournés avec complaisance, parce qu'on pimait pour le dernier refuge de la liberté Tjtzile quelle . offrait contre les monstres révolitfîoQaires, que sa fierté toujours noble quoique toujours, passive, lui faisait abhorrer ; cette factioA.que Ton n'éteindra jamais en France, parce quedanitous les temp^sop caractère s'y rattacha
IQâ HISTOIRE DES FACTIOU^ft^ Dfl
au caractère national comme je le ptouyerat ailleurs ; cette faction, disje, faisait de jour éa jour des progrés plus frappan;^, et ce fut cdle la seule qui sembla digne à Bonaparte d'être Tio^ strument de ses hautes destinées. Philippe de Macédoine* la laissa toute formée à soa fils Alexandre. Bonaparte fit à lui seul ice ^e^firent ces deux princes» Il créa comme Fhilipfie^ il tisa cohin^e Alexandre. La première idée de \m conquête de FEgypte dût lui sourire. ^ Cettd çqtpédition lui offrait deux moyens de grandeur entre lei^ quels il serait maitre d'optdfc H n^avait point apris à douter à'ixn &ot€cèë^ )ék revers, était pour lui un mot inconnu; Si l'î»* térêt de sa gmndeur rexigeait,'il'relebaifc ïw murs de la Ville aux cent portes^ reconsthniaît le»' trône de Memphis et d^ Alexandrie, régsoib sur TEgypte conquise et trop heureuse d'étco asservie^ domptait les Arabes en caressant leun antiques préjug&s, refoulait les Ottomftns étam les ihurs ' de Bysance, et assis une fois ià là porte de TA^ie choisissait à son aise le temps où il lui plairait de disposer du sceptre de» descendahs d" Aurengzeb, et abandcomaili poctf ^filais l'Êurop au^ iqcertainei^ dcstmées
LA RÉrOLUTION FRANÇAISE. 103
que lui cachaient encore ses révolutions commencées. Le trône de France lui paraissaitil préférable ? Il lui laissait alors le temps de 'se iatiguer assez sous des maitres inhabiles pour avoir besoin de se reposer dans le génie d*iui grand homme, et revenant vainqueur de rËg3rpte il- voyait la foiblesse de tous les titres s'abaiaser d^vrnit les siens, et rapportait pour dot à la France les tributs certains des ri* chasses du Nil, la facilité de dominer TËurope au.^gié de son intérêt en lui fermant au besoin les greniers de l'Afrique, et la possibilité d'inquiéter en tout temps TAngleterre sur la tranquilité de se& comptoirs de FInde. Un semblable plan porte avec lui un caractère de grandeur que Ion ne peut s'empêcher d'ad<mirer* Il n'eut pas son exécution complette» Sa scMTtie d'Egypte, pour un homme comme Napoléon, tint plus d'un aventurier, que d'un héros. Qui Teût dit, qu'il venait chercher un sceptre? L'étonnement imposa silence, et Ton a'osa pmnt appeler fuite une course, dont le trôae fut le terme.
Pour détourner l'attention de TEurope, on ililtteiita toutes les conversations de la pro-
104 HISTOIBJB DBS FACTIONS DB
chaîne expédition contre TAngleterre. \ On ne douta plus de cette expédition, lorsqu^cm vit le général se rendre lui même à Brest pour inspecter les préparatifs que Ton avait Tair d j faire. Les véritables se faisaient à Toulon^ et le public entier se figurait que ceux ci n'étaient qu^accessoires et subsidiaires. Pendant ce temps Bonaparte ne se dépouilla point de Tenveloppe njtpdeste qu'il avait.revétue en arrivant à Paris, I^e jour même ou le Pi* rectoire Exécutif arrêta définitivement Texpé» dition d'Egypte, je dinai avec Bonaparte chex le directeur François de Neufchateau. Il avait réuni ce jour la quelques femmes amies de Madame Bonaparte, et un assez grand nom* bre de gens lettres, et de savans. A huit hures du soir, le général n'était pas encore arrivé. Le directeur soufirait pour sa société , d'une attente aussi longue, et pour la^ûre supporter avec un peu de patience : Nous.av<MDS rendu, dit-il, un décret qui interesse le gêné* rd. Voila ce qui Tpccuppe sans doute. Il est excusable. Quelques momens apiés on ouvrit les deux battans. On annonce Mde, Ppnaparte. pJile entre seule, Pendit le légey
LA RÊVOl^UTION FEAïrÇAISE. 105
tumulte quele cérémonial jeta dans rassemblée, Bonaparte entra sans être apperçù, se glissa le * long du mur et fut se placer daas un coin du sallon. Le directeur fut Yy chercher poui* le conduire auprès de la cheminée. Il lui nomma tous les hommes jpresens et les lui désigna par leurs différons ouvrages. Quelques mots obligeaxis, mais rares. Quand mon tour vint : Vous êtes Tauteur de Téloge de Marceau ?-— Oui général. — Je Tai lu. Il est bien de célébfer les braves. Il y eut dans le diner un peu pkis <}e gaieté que d^étiquette. Il parla peu, sourit quelquefois ; et ne mangea presque pas. Rentrés dans le sallon, les savans se groupèrent autour de lui* A mon avis, ils le fatiguèrent un peu de questions. Il fut constament lat conique. Je m'étais tenu un peu plus en aniéir^ pour Texaminer plus à mon aise. Il jeta^ quelquefois Tœil sur moi. Je crois qu'il s^étomiait de rencontrer un homme qui parlait peu. C'est assez mon usage. Il causa quelques instansA voix basse avec le directeur, le coude appuyé sur le manteau de la che* minée. Les visites arrivèrent. Il se mêla dana la foule, et disparut.
Il partit bientôt après. Des artistes, des savans, des hommes de toutes les classes^ on pourrait presque dire de tous les âges, bii* guérent Thonneur de le suivre. Uembarquè* ment se fit à Toulon. Des généraux c^ bres étaient ' sous ses ordres, Kléber, Desaiit, Régnier, et nombre d'autres. Il s'embarque. Il parait devant Malthe, et Malthe, ce bou^ levard si souvent funeste aux Ottomans en deux jours devient sa conquête. U poursuit te marche favorisée par les vents. U toucl» les rivages Egyptiens ; Alexandrie est soumise* L'Amiral Bruyx commandait la ûx^X/^ifkJ Nelson parait. U faut combattre. BnijFX éommet une imprudence. Nelson en pféi!fitte« Lft bataille est perdue. Plus de flotte, pkis de retour en France. . Il faut vaincre, ou pérm - Vaincre! Ce n'était pas seulement les Afi^ës, les Osmanlis, les Mamdtucks. qu^il falait combattre ; c^était un soleil brulcuit î de» sables plus ardens encore ; la faim iqueiqu^fw; la soif plus souvent ; et les armées nombreuses; et tes peuples des villes ; et les révoltes plfii dangereuses que les batailles. Tout fut vakieu. Le soldat français est un être admirable^
I/A RÉVOLUTION PItAfir(^AISD<( 107
Sa gai^jnerabandonne Jamais IlgTÉrva;Sttr la porte du Caire, çliemin de Pultù. Quaad Tannée découvrit pour la première fois les mines : magnifiques 4e Tantique Thébes^ elW Applaudit, comme on lapplaAidit au spectàclei^ Le» arts et lc3 lettres .firent leur devc^r* L^itistîtat d^Ëgypte fut fondé. Toùa ; les mo^* numens furent dessinés et décrits. C^est le plus bel ouvrage que les lettres» les arts» et les sciences réunis ayent jamais produit. Maûf je m'alrètor Uhistoire de cette expéditioik m'écwrteittit de mon sujet.
Que le départ de Bonaparte eut, coïnmé quelques personnes Font, prétendu, débarassé le "âîrectoire d^un témoin importun . de. se» opératictts, ou^ comme il est plus naturel et plus noble , de le croire, que les importai» lésultats d'une semblable- expéditkm Feuss^ut seuls déterminé à consentir à Téloignement de 06 - général, il n'est pas moins vrai que son absèaice n'ajoutait rien ^ son autorité ; qu'au; contraire il devenait responsable envers la' France de la conservation de cette* grande portion de gloire et de ccmquèkes dont Boui>polte arait enrichi la patrie/ Le directohrd
ne pcAvait se dissimuler que c'était un. grand fardeau de plus ajouté à tous ceux dont il était déjà chargé. Et si malheureutement il venait à s'en laisser accabler, il lui était ce me semble facile de prévoir que ce serait là le signal de sa chute, et l'événement n'eut que trop justifié cette crainte^ Si il eût été possible de donner le change sur T auteur d'une sem« blal&le entreprise, sans dqute les divers ca-* binets eussent conçu une grande idée de la politique da directoire. Maitresse de l'Egypte, la France réparait toutes les pertes qu'elle avait faites aux Indes occidentales. Elle y transportait la culture du sucre et du eafé, évitait pour ses importations la longueur des traversées, se 'débarassait du trafic honteux et barbare de la traite des négrés, appelait à soi l'entrepôt du commerce entre l'Europe et l'Asie, se rendait maîtresse de la directioiL de toutes, les relations entre ces deux partie^, du globe, et se plaçant en souveraine au milieu de l'Afrique, mettait ^ pour ainsi dire . l'Angleterre dans sa dépendance, en prescrivant à son gré des limites à sa puissance dans les Indes. Telle était ila face nouvelle que cette
LA RirOLUTION FRANÇAISE. 109
expédition pouvait donner au monde, et si le directoire ne pouvait se glorifier aux yeux des nations d'avoir conçu ce vaste plan, il était encore honorable pour lui d'en avoir senti toute Fimportance ; et. son exécution était la seule réponse qu'il lui convint de faire aux hommes dont Tinimitié ne voulait reconnaître qii'iîn méprisable esprit de jalousie dans le consentement qu'il y avait donné. ^ Voila le seul avantage qu'il pouvait en retirer. Du reste il est Basez diâ^cile d'appercevoir ce qu'il pou* vait gagner à l'éloignement de Bonaparte, et ce n'était pas ce me semble en travaillant à accroitre la puissance de ce général qu'il pouvait anriver à le rendre moins redoutable.
Maiid l'injustice de semblables jugemens tenait beaucoup aux^ circonstances. Le 18 Fructidor était passé, et la grande question que ce jour avait mise en avant était loin d'être résolue. Le corps législatif resterait-.il dans la dépendance du Directoire Exécutif? lin coup d'état devenait-il un droit pour le directoire, que la législature ne pût contester à son tour ? Le directoire avait agi en cela non cbmme le chef d'une grande natiop, mais
11(X RISJTOIRE DES FACTION* TJfB
comme le chef d^une faction* Mattieureiwe^ ment ^exemple él;ait donné, et les légidlàtënr» de leur c6tè allaient oublier qu^ils étalait lei représentans d'un grand peciple pour user de représailles en factieux. Ain^ la coâstitutioii se trouvait déchirée par ses ocnserratetirB mr turéls, et le vaisseau de Tétat allait eilcoft voguer au milieu des orages sans boossole et sans pilote. L#ês fougueuses déclamations' du conseil des cinq cents aVaièrit provoqué le 18 Fructidor ; les mêtnes moyens vont ntmetoèt h SO Prairial. L^on va prodiguer le iiom de tyrans aux hommes dont la république emprunta le bras pour terrasser le royalinne, «I le nom de républicains va se trouver kièmfè par les hommes dont la èonstarite application va être de préparer les joûris qui détrtaront la liberté. Mais soyons vrais, et disotlb que dans l'une comrtie dans l'autre circonstance^, royauté, république, esclavage et liberté^ ne furent que des mots. * Arracher ou conJserv«r la puissance, voila simplement ce dont il if^ gissait.
Cette vérité paraîtra dure ; mais doit an Ih taire ? Non stos doute. L'indulgence ri-eit
LA KÊrOLUTION FEANÇAISE.. 111
pas permise à Thistoire. Elle doit dire fi*aiichement qu^à Tepoque on nous sommes ar« rivés, le mot de liberté était sans cesse proféré par des hommes que tout à Theure nous allons voir se permettre un acte que le despotisme le plus absolu n^oserait peut être pas se per«mettre, tandis que de l'autre part nous en-* tendrons chaque jour des honunes invoquer les intérêts de la république pour préparer le jour fEuoneux où la puissance consulaire Tané* antira pour jamais en France*
Le dix huit fractidor avsdt éteint, ou pour mieux dire ajourné, les espérances des xoy* alistes. Mais en considérant pour un moment cet objet comme une conspiration découverte, la répression devait elle s'en étendre plus loin que contre ceux qui ne se cachaient pas pour en être les chefs, c'est à dire Tabbé Brottier, la Vilheumois et les autres ? fallait il pour cela attaquer la liberté nationale dans l'acte le plus important de son exercice ? le direc7 ioire executif avait il pu se flatter que 1^ nation s'abuserait à ce point de penser que c'était pour la conservation de cette même ^, que sans aucun droit, aucune mis*
113 HISTOIRE DES FACTIONS fiJI
sion^ aucune autorité une fraction de la légis^ lature s'était permis d'annuller les élections de quarante huit départemens, et de reléguer sans aucune accusation de forfaiture^ et sans aucun jugement légal une foule de ses repre^ sentans dans les déserts du nouveau monde ^ comment? on n'avait pas trouvé au dessMs de la haute cour nationale, instituée pour juger les criminels du premier ordre, de s*occupper du procès de Drouet, et de Baboeuf ? et Ton avait cru pouvoir d'un trait de plume légaliser la proscription de tant de grands ' fonçtionaires publics, dont un seul, de Taveu mème^despiM* cripteurs, Pichegru, était convaincu d'avmr trempé dans la conspiration. Quelle idée le directoire et la fraction subsistante des d^x conseils; se faisaient ils donc de la liberté,* s'il» se figuraient qu'elle pouvait être ainsi violée dan» l'acte le plus essentiel de sa puissance, je veuxdire les élections? Que le peuple se trompe dans i ses choix, cela est possible ; mais ce n'est pas un motif, cela ne donne pas le droit x de substituer la volonté arbitraire de quelques hommes à la place de la volonté nationale.' Le ^principe était si évident que la factioÀb
LA RÉVOLUTION fRA]^ÇAiS£. 113
Fructidoriéne ne se le dissimula pas. Elle connut le mauvais effet que cette journée avait fait sur la nation entière ; elle prévit que ce mécontentement saisirait le seul moyen qu^il aurait de se manifester, ' c^est à dire les prochaines élections,^ et qu^il ne laisserait pas échappei" cette occasion. Ces élections parurent donc redoutables au directoire. Influencer les corps électoraux n*était pas une resource certaine; les agens pouvaient manquer d^adresse; ou leur adresse pouvait être neutralisée ou déjouée. Acheter ou payer les suffrage? était plus difficile encore, avec une nation qui n'était pas accoutumée à ce genre de corruption; et dailleurs quelle somme énorme n^eut il pas falu f et Ton n'avait pas d^argent. On eut recours à un moyen plus perfide, plus machiavéhque, et plus destructeur peut être de la Uberté que celui dont on avait usé au 18 Fructidor, je veux dire le procédé des icUiiom. On prépara les esprits de longue main. On fit entendre aux autorités constituées^ qui par leurs habitudes, leurs liaisons, leurs relations de famille où d^amitié, exercent une sorte d'influence sur Tespri^t public dans
114 HISTOIRE des; factions de
les lieux où elles résident, que les royalistes et les anarchistes chercheraient à s'emparer de» assemblées électorales; que pour le salut de la patrie, et la conservation de la république, il falait éloigner des nominations les hommes connus pour être de Tun ou de l'autre parti ; et qu'enfin, à la dernière extrémité, si Ton venait à s'appercevoir qu'ils fussent dans k C2LS de l'emporter dans une assemblée électorale, il valait mieux opérer une scission, laisser les électeurs délaissés par la partie scissionaire opérer leurs nominations, tandis que de leur coté les scissionaires feraient les leur, pourvu que les choix tombassent sur des hommes dans le sens du gouvernement ; qu^il ne fàlait pas s'inquiétter si la scission serait en majmité ou en minorité, parce que cette circonstance lïe ferait rien lorsque le temps serait venu Jk confirmer les élections, et que, pourvu que les choix convinssent, on ne s'occuperait pas à rechercher «'ils avaient été nommés par la minorité ou la majorité.
Assurément il est difficile de violer avec plus d'audace la liberté publique, et je ne crains pas de le dire» les coups d'état sont
LA RÉVOLUTION FRANÇAISJB* 115
encore préférables à ces mesures astucieuses^ souterraines et perfides. Les premiers du moins annoncent du caractère dans le gour vemement qui a le malheur et Timprudence de «e les perme ttre.Il met sa volonté à découvert à ses risques, périls et fortune. Les Becondes ont toua les simptqmes de la failÀeaae, de la basesse même ; et qu^attendre d'un gouvernement qui ne craint pas de se iratupromettre jusqu^à ce point de conseiller la mse et la mauvaise f(M à ses subordonnée» et à ses agens. .
Le directoire ne tira pas un grand avan» tage de tous les mouvemens qu'il s'était donné pour n^avoir dam» les conseils que des hommes qui lui convinssent. Toutes les nominations ne ifépoadirent pas à ses vœux. Le scandale i^'jûccasiona la scission opérée dans le corps éleotoral de Paris, en attirant l'attention publiqBej mit tout le monde dans le secret, et eut le malheureux inconvénient, 1^- d'annoncer que la gouvernement pour se soutenir ne comptait ai «jor la constitution ni sur la nation, mais t'en reposait simplement sur quelques amis,
fl^jdè priver les membres nouvellement élus
de la confiance générale, par ce que, loin de voir en eux les représentans du peuple Fod n'y reconnaissait au contraire que les représentans du directoire. En elFet à Paris, dès Touverture du corps électoral, Torage avait éclaté. Il avait fallu un temps prodigieux pour vérifier les pouvoirs. Presque tous furent contestée sur les allégations les plus ridicules, et sous les prétextes les plus frivoles ; ce tumulte dura plusieurs jours, et lors que Tinstant vint de s'occupper des scrutins pour les élections la tourmente redoubla. . Pendant ce temps on faisait circuler, le bruit que les terroristes étaient en majorité dans rassemblée et que par conséquent les nominations seraieirt détestables. Il est vrai que la majeure partie des électeurs par la puérile affectation^ qu en se retirant chaque soir elle mettait à chanter dans la rue la trop célèbre marseillaise senip blait donner quelque poids à cette médisance. Mais une chanson suffit-elle pour changer en réalité ce qui n'est encore qu'en suppoeitioD? quoi qu'il en soit, au bout de quelque^ jours la scission se prononça à sept heures du soir. Rassemblée générale siégeait dans, l'égliae
BÊVOLUTION FRANÇAISE. 117
de l'Oratoire ; la scission se transporta au Louvre, s'empara de la salle des séances publiques de rinstitut national, et y ouvrit ses séances. Cambacerès dont la sagesse, la prudence et la mesure avaient été remarquées à la Convention Nationale, présidait rassemblée générale ; et quand on vit qu^il ne suivait pas la scission, cela fît un plus mauvais elFet encore. Quoi qu'il en soit cette scission fit ses nominations. Elles furent heureuses à ne considérer que les hommes en eux mêmes, mais quand à Tinterêt de la chose publique il n'en était pas ainsi. Plusieurs d'entre eux n'avaient jamais figuré sur le théâtre politique, et l'on sent que si dans une semblable carrière les vertus doivent être comptées pour beaucoup, elles ne suflfisent pas cependant, et qu'il est encore d'autres qualités qu'il faut y porter. D'après le système que l'on avait adopté, les opérations de l'assemblée générale furent annulées, et celles de la scission furent jadmises. Les mêmes désordres eurent liei^ dans vingt endroits differens, et dans plusieurs Tanimosité que Ton avait semée entre les électettx:3 fut telle, qu'elle dégénéra en voyes de
fait, et que Ton en vint jusqu'à se battre, cela seul suffirait pour prouver combien le (Jirectoire avait eu- tort de provoquer clandestinement une semblable mesure. Mais qu'arriva-t-il? c'est que dans beaucoup de c^ partemens des hommes avaient eu Tart dé se couvrir d'un masque; que leur hypocrisie usurpa les suffrages, et qu'ils arrivèrent au corps législatif avec des sentimens çntiérement opposés aux vues du directoire.
Cependant les négotiations deux fois enta* mées avec l'Angleterre et deux fois rompues indisposaient encore contre le gouvernement; Le commerce désirait la paix, et dans la mauvaise humeur générale on ne se donnait pas la peine d'examiner si l'obstacle pouvait naitre du cabinet de St. James, et l'on était bien plus enclin à rejeter la faute sur Fimpéritie dçs ministres employés par le di^rectoire. Il eut été pourtant assés - raisonnable, ce me semble, de se souvenir que l'Angleterre à cette époque était dirigée par Tua des plus grands hommes d'état que cette île ait produit, qu'il avait hérité des grand talens de son célèbre père et de sa haine pour les fran»
çais, mais non pas de son penchant pour la démocratie, je dirais presque pour la démagogie ; genre d'opinion qui peut être eût réconcilié la France avec le comte de Chatam 8*il eût vécu sous le régne de la Convention. Avant de condamner le directoire, on pouvait bien au moins examiner s'il était si facile dç lutter contre le génie de Mr. Pitt, et si ce grand ministre n'avait pas secrettement quelque motif politique d'entamer ces négociations, et de le? conduire avec une telle adresse que la rupture ne pût lui en être imputée, et de xéussir, par cette issue deux fois malheureuse, à mettre constament le gouvernement français dans une fausse position vis-à-vis des autre3 cabinets de l'Europe, et redoubler le mécontentemeiit de la nation française contre lui en persuadant aux uns tout aussi bien qu'à Taatre, que la guerre était le seul état que le directoire désirât. Il est un art d'associer un gouvernement aux succès des projets que l'on diiige contre lui et de lui susciter une conduite telle, que sans s'en douter il soit lui même complice des çalonmies dont on. a besoin de
Le diiectoire, à ces fautes réelles, et à celles qu'on lui supposait, en ajouta une bien plus funeste encore, sans aucun avantage pour lui ni pour Tétat, et dont le malheureux effet fiit d'ajouter à Tinimitié de TAngleterre, de mettre de nouvelles entraves au commerce, de consommer la ruine des villes maritimes, et d'une foule de particuliers. Ce fut la confis* cation des marchandises anglaises; système que dans d'autres temps Napoléon suivit avec bien plus de violence encore et avec un aven* glement non moins fatal. On se figurait par là nuire au comnaerçe anglais. Il n*y avait pas assurément d'opinion plus fausse. On ne nuisait qu'aux commercans français, et quand l'empereur dans la suite étendit cçtte me^ sure désastreuse à tous les pays conquis et qu'il fit brûler saris aucun profit quelconque, et pour le seul plaisir de détruire, ces marchandises anglaises, il ne fit aucun mal à l'Angleterre, II n'en fit qu'à lui seul, en accumulant sur sa tête cet énorme fardeau de haines et de ven-i geaaces qui finit à la longue par l'écraseri
L'exécution de cet arrêté du directoire était physiquement impossible. 3' imaginer- «uq
•les détenteurs de marchandises anglaises viendraient d'eux mêmes en faire la déclara^ tlon, c'était le comble de la dérision. Pour arriver à les atteindre, il falait donc- créer une inquisition ; c'est ce que l'on fit, et ce fut une faute de plus. £lle ne servit d'un côté qu*à enrichir quelques fripons, et de l'autre qu'à introduire la mauvaise foi dans le commerce, dont la loyauté depuis la révolution ne s'était pas accrue. Les marchands pour échapper à la confiscation, ou cachaient les marchandises anglaises qu'ils pouvaient avoir, ou attendaient tranquilement la visite des commissaires inquisiteurs : s'ils les cachaient, ils les vendaient en fraude aux acheteurs dont ils avaient la confiance; et cette fraude tournait toujours làXL détriment des manufactures françaises, parce que pour satisfaire souvent à Favidité du public, irritée doublement et par un esprit de mode ridicule, et par un esprit de contradiction irréfléchie, ils lui vendaient comme marchandises anglaises des marchandises fabriquées en France. S'ils attendaient les commissaires, moyennant quelques sacrifices pécimiaires, peut être ils échappai^t à la per«
quisition; ou bien si leurs marchandises étaient saisies, la majeure partie pouvait en être démbbée par les commissaires même, s'il s'en fut trouvé par hazard quelques uns d'infidèles; tandis que ces marchands ainsi dépouilléi^ simulaient quelques marchandises françaises comme anglaises et les vendaient à leurs chalans un prix exorbitant, pour se dédommager de la perte que la confiscation leur avait fait éprouver. Ainsi comme on le voit cette mesure non seulement ne raportait rien à Tétat, mais elle était destructive de la morale publique, parce qu'elle entrainait après elle 1^ fraude et la corruption, et nuisible aux mami- (acturiers dont elle refroidissait Témulatioii en mettant leurs plus beaux produits sur le compta de VétTBXïger^lJ
Tant de fausses démarches, la maladressf» des opérations de finance et notament la créa« tion du grand livre, quelques mauv^ succé^ dans la guerre, Tinsurrection de Rome que l'imprévoyance n'avait ni -devinée i^ prévenue, dans la quelle le malheureux Duphot jeune militaire de la plus haute espérance fut m^uus9«-^ vrép et dont l'explosion .força l'ambassadeur
de France, Joseph Bonaparte, de revenir à Paris, la profonde ignardise du ministre de Fiptérieur, que je me dispenserai de nommer parce qu^assez de personnes le nomme-^ ront, ministre dont . Textrême ridicule rejail* iitfsait sur le directoire, les exactions de tout genûre commises en Suisse, non seulement inpunies, mais au contraire tolérées ou peut> être même autorisées, Tarmée Turco-Russe désolcuoit ritalie, le féroce Suwarow déchi*rdnt par lambeaux le théâtre que n^a guère les héroïques exploits des français avaient illustré, la bataille de Novi perdue, où Jou^ bert déjà si fameux fut moissonné si jeune encore, voila les griefs reprochés au directoire^ que la sevére censure dénonçait chaque jour au tribunal de Topinion publique, et dont la venté trop incontestable servit d'aliment, ou piwt^tre de prétexte, à la violence du parb d^oppaûtion qui se prononça contre lui dans ce conseil des cinq cents qu'il s'était asservi eu 18 i^ructidor, et que par le système des 4CÎ8i»oiis il s* était flatté de retenir sous son joug« Lucien Bonaparte sembla se déclarer je chef de ce parti d'opposition^r On en fit
honneur alors à ses principes républicains» et à sa haine contre le pouvoir arbitraire ; mm il est permis de penser que ni Tun ni Tautre sentiment ne 1* affectaient, et qu'il sacrifiait ifi petto^ au Dieu inconnu. Ainsi se fondait dans Tombre et dans le silence une faction nouvelle, non comparable sans doute aux factions dont r atrocité avait jusqu'alors ensanglanté la France, mais cent fois plus étendue, cent fois plus inébranlable en apparence, dont le développement inattendu ne demandera qu'un jour, dont la puissance menacera la liberté de l'Europe, la seule où depuis la révolution l'on rencontre le génie, l'héroisme, les talens et l'audace réunis, la seule enfin à qui l'on eût pul pardonner de prendre pour devise: A l'im-