‹ Histoire de l'origine, des progrès et de la décadence des diverses factions qui ont agité la (volume 3)Chapitre 10 sur 11 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

DavN^s les derniers jours d'Avril, 1789, la presque totalité des députés ,des trois ordre» était rendue à Versailles, et tout se disposait pour Toûverture des Etats.

Dans le nombre de quelques nominations singulières, on remarquait surtout avec une sorte d' étonnement celle du Comte de Mirabeau, comme député du tiers état. Cet homme fameux par sa jeunesse orageuse, par quelques aventures peu favorables à sa réputation sous le rapport des mœurs, par quelques ouvrages marqués par la hardiesse des principes, par la grandeur et la nouveauté des vues, et par Téloquence énergique et vigoureuse, ayant manqué la nomination qu^il avait tenté d^obtenir dans Tordre de la noblesse, avait eu plus de succès auprès du tiers état, et avait réuni les suffrages de cet ordre à Aix en Provence. U

aportait avec lui de profonds ressentimens contre la complaisance ministériele à seconder, par des lettres de cachet, la haine du Mar« quis de Mirabeau son père, écrivain philantrope et qui par un contraste bisare fut tout à la fois défenseur officieux de la félicité des hommes et persécuteur en titre de sa femme, de ses fils, de ses filles, et de ses gendres. U apportait encore un esprit de vengeance contre Fordre qui venait de le repousser, et qui par cette maladresse avait jette dans le parti populaire un orateur dont il aurait pu tirer un grand avantage, en Fenchainant à sa cause* Il apportait enfin une ambition ardente, autant pour la renommée que pour les honneurs ; un cœur ulcéré contre les abus dont il avait ét& victime, et qu'il brûlait de détruire par esprit de vengeance plus que par amour du bien ; un besoin puissant de rétablir une fortune délabrée ; une audace Catilinaire ; une poitrine in^. fatigable et tous les taleus de la tribune.

Les orageuses discussions vont bientôt lui donner pour antagoniste un homme non moins célèbre ; un homme, dont le nom de puis vingt quatre ans surtout ne cesse d'occuper les tro]|L«

LA RÉVOLUTION PEANÇAISB. 59

pettes de la renommée; un prêtre dont le portrait n'a jamais été fait que par les passions ; longtemps vanté conmie Démosthéne par les amis des rois ; longtemps insulté comme Zoile par les prétendus amis du peuple ; revêtu de la pourpre et de l'auréole des saints par Pie VI; aujourd' hui affiiblé du cilice par Pie VII; par ce Pape, que Ton vit tour à tour créature, courtisan, ami, hyérophante et arimanes de Napoléon, mais toujours infaillible, parce qu'enfin il est Pape. On devine déjà que je .veux parler de l'abbé Maury; longtems objet des éloges de ce que la France offrait de plus illustre, maintenant celui des plates et grossières insultes de ce qu' elle renferme de plus vil parmi les libellistes.

Né dans le Comtat à Vaureas, comment à l'autre bout du royaume la Picardie le choisit elle pour député ? parce qu'une sorte de bizarerie semble s'attacher au. sort des hommes extraordinaires; et que l'opulence, beaucoup plus que le mérite, détermine souvent les choix de la multitude. Maury et Portai jeunes encorei arrivèrent de compagnie à Paris. Portai suivit Hypocrate, et perça plutôt. Maury

60 âlSTOIRE DES FACTIONS DE

voulut suivre BcniKlaloue^ mais ee fut à pas de tortue. Il prêcha, et prêcha mal. Soit inspiration divine, soit suggestion du démon, il fut trouver Diderot, et lui conta sa mésaventure. Son audace méridionale, sa jactance lévitique, son esprit rétif aux préjugés, plurent au philosophe ; et il trouva plaisant de corriger, d'embellir, de composer même les sermons qu'un prêtre débiterait dans la chaire de vérité. Diderot, théologien par occasion^ prôna son élève. Maury parviiit auprès de d'Alembert, de Marmontel, d'Helvétius, du baron d'Holbac et de mille autres. Les femmes surtout le mirent en crédit. Ce lut là qu'il se forma. Le panégyrique de St. Vincent de Paule, véritable chef d'oeuvre, fut le résultat de cette éducation. Il était pauvre ; il faut être riche. On cemà la bonhomie de l'abbé de Boismont ; on lui persuada qu'une forte pension lui donnerait moins d'embarras que la régie d'une grande fortune; il était vieux ; il amait le repos ; il résigna ses nom* breux bénéfices à l'abbé Maury. L'abbaye de Lions en faisait partie. Voisine de Péronne, Maury la visita à l' époque des éleo*

LA REVOLUTION FRANÇAISE* 6l

tiens. Les choix se portaient alors sur le curé de Danevoisin. Il se refusa longtems à cet honneur. Enfin pressé, il mit à prix sa nomination, et promit d'accepter pourvu qu'on lui donnât pour collègue Tabbé Maury, et Ton ne balança pas.

Ainsi Mirabeau, ainsi Maury, se partagèrent les rôles. L'un fut le Brutus du patriotisme, Tautre le Joad de la royauté, et Ton pourrait presque avancer que tous les autres députés, quelqu'imposans que fussent les talens que Ton trouvait dans Tun et danà l'autre parti, ne furent que les nombreux clients de ces deux chefs, également emportés, également ambitieux ; et que les destinées de la France, et par contre coup de l'Europe, dépendirent du combat à mort qu'alloient se livrer deux athlettes, dont la force devoit bien moins à la vertu qu'aux passions, et que Ciceron sans doute eut avoués et non pas justifiés.

Cependant la composition bien connue de l'assemblée, dont l'ouverture allait se faire ; l'opinion des deux premiers ordres sur la marche quelle devait suivre, et dont l'on cherchait le type dans les anciens Etats généraux ;

la place subalterne que Ton assignait d^avance au tiers état; l'indubitable approbation que le Roi donnerait à cette manière de procéder ; alarmèrent tous les défenseurs de la cause du peuple et troublèrent également les hommes dont Tunique volonté était de pouvoir à Tombre du patriotisme, transporter le sceptre dans une autre branche. Vingt avis furent ouverts et tour à tour rejettes. Il était important d'intimider d'avance et la cour et les hautes députations par un coup d'éclat, et de les amener à des ménagemens en leur opposant une autorité qu'ils ne pussent ni contester ni réduire facilement par la force. On proposa donc dand le conciliabule de faire intervenir le peuple dans cette grande affaire et de préluder à Touverture des Etats par une insurrection non pas générale mais assez forte cependant pour que le parti royaliste redoutât ^qu' à l'avenir une semblable puissance ne vint appuyer les prétentions du tiers état, si l'on y apportait trop d'obstacles. Mirabeau combatit cet avis* Quand vous aurez démuselé le tigre, ditrilf vous ne parviendrez plus à l'enchainer. Malgré lui Tavis passa. Le faubourg St. Antoine

fut choisi pour théâtre. La population de ce faubourg, que Ton verra figurer souvent dans la Révolution est un amalgame de toutes les nations. C'est la patrie des ouvriers de tout genre. La manufacture deâ glaces, les por-i celaines, les ébénisteries, les brasseries, y occupent une foule innombrable de bras.

La pluspart des maisons, immenses dans leur dimension, contiennent quelque fois jusqu' à deux et trois cents ménages ; et si elles'hono-' rent en servant de retraite à l'industrie, leur énorme grandeur permet aussi au brigandage d'y chercher un asile, et d'échaper plus facile^ ment à la vigilance de la police, grâce aux nombreux repaires renfermés dans ces espèces' de républiques. Il est un autre faubourg que les agitateurs mettent facilement de même en mouvement. C'est le faubourg St. Marceau.

Mais dans les insurections c'est le sentiment de la misère qui décide celui ci. Ainsi l'on peut dire que le faubourg St. Antoine est meilleur pour la discorde, et le faubourg St. Marceau meilleur pour le pillage.

Il importait peu aux factieux quel serait le motif de Tinsurrection, et sur quel point

elle frapperait. II leur importait seulement qu'un mouvement dans le peuple tînt le part^ contraire pour averti. Les mots déjà tout puissans (ïamtocrate et de patriotCj suffirent pour mettre en jeu la multitude ignorante ; \et une rivalité de commerce assigna seule la victime d'une politique, que loin de contredire, elle ne soupçonnait même pas. Les déter* minations des chefs sont rapidement coimues des agens subalternes. Un manufacturier de papiers de tenture patriote par excellence, croit rinstant propice pour ruiner le commerce du nommé Réveillon dont la concurrence le gène.

Il insinue à ses propres ouvriers que Réveillon est un fauteur de Taristocatie ; qu'il est dévoué à la Reine ; que c'est chez lui que Ton dépose les sommes qu'elle fait passer dans l'étranger. Les ouvriers répandent ce bruit dans le faubourg. Chacun le rapporte et le grossit à sa manière. Il germe, il «se répété dans les cabarets. On sème quelqu'argent parmi les chefs de meute. L'atroupement se forme. La maison de Réveillon est attaquée, et le 28 Avril 1789, les premiers excès commencent. Les furieux pénétrent partout, les.

meubles sont brisés, toutes les armoires enfoncées, tous lés papiers, toutes les marchandises déchirées et dispersées. La force armée accourt. Les bayonettes, la fuisillade même, ne peuvent réussir à dissiper •■ la multitude. Elle se défend à coup de pierres. Elle saisit tout ce qui lui tombe sous la main pour charger la soldatesque. Mais ce ne fut pas dans ce combat qu'il périt le plus de monde ; ce fut dans les caves de la maison dévastée, -La plupart de ces malheureux, ivres déjà, pénétrent dans ces caves, enfoncent au hasard les tonneaux qu'ils y trouvent, croyent que c'est du vin, que c'est de F eau dévie qu'ils contiennent. Erreur fatale. Ce sont des liqueurs nécessaires à la peinture des papiers, c'est de l'eau forte, c'est du vitriol, ce sont des vernis. Le poison versé par le délire coule dans les veines de ces infortunés. Ils meurent dans d'horribles tourmens, et leurs cadavres encombrent les lieux même que leur avait ouvert, et l'ardeur du pillage, et le fanatisme d'une vengeance sans objet. Tels furent les préludes de l'ouverture d'une assemblée qui s'annonçait d'avance comme la rémunératrice

de la France, des mœurs, de Tordre et des iînances. Uon n'osa punir. La police était timide, la justice sans pouvoir, les cnmiiids nombreux. Ce n'était pas dans la multituâe qu'on aurait du les chercher ; on les signalaiti mais on craignit de les frapper. Ils venaient d'essayer leur puissance, et maintenant ils en avaient la mesure.

Quatre jours après, le 2 Mai, les députés des trois ordres forent présentés au roi ; et k 4, la procession se fit avec un éclat extraordinaire. La cour y parut avec un ùiske peu convenable à un gouvernement que ses dépenses irréfléchies condamnaient à implorer le secours d'une nation fatiguée de ses prodigalités. Là, par une mal adresse inconcevable^ on irrita l'amour propre du tiei's état, en traçant la ligne de démarcation par la diférence des costumes. Toute la pompe du sacerdoce entourait le St. Sacrement. Le Roi, la Reines les Princes du Sang, les favoris en titre, objets de la haine pubUque, resplendissans d'or et de diamans, suivaient à pied le. dais. Ub peuple immense innondait le passage. Jl»

tut devant la cour. Il se tut devant la no-

Wesse. Il muraiura devant le clergé. Il remplit Tair d'acclamations, de cris de joie, d'aplaudissemens à Taspect du tiers état; et jamais Topinion publique ne fut mieux connue : froideur pour la cour, indifférence pour la noblesse, indignation contre le clergé, confiance unique dans le tiers.

Le lendemain Touverture se fit. Les deux premiers ordres, superbes de prétentions et d'espérances, occupèrent les hauts sièges. Le tiers état, plus superbe peut être de sa simplicité, fut relégué sur des sièges inférieurs. Les discours furent insignifiants. Vain aparat de mots où régnait la contrainte, que la politique de corps abandonnait à la dissimulation, et que Tamour de la patrie ne réchaufa pas un seul instant. Les trois ordres se séparèrent ensuite, et se retirèrent dans leurs chambres respectives ou les pouvoirs furent vérifiés.

Alors s'éleva la grande difficulté sur Tègalité

tles votes, et la manière d'opiner. La noblesse

et le clergé voulaient que ce fÙt par chambre,

et le tiers état voulait que ce fClt en assemblée

générale. Mr. Necfcer apuya fortement la

prétention du tiers, tandis que la cour se ra|i«

geait au sentiment des deux premiers ordres.

Plusieurs jours* se passèrent en pour-paders, en messages, en négociations. L'entêtement croissait de part et d'autre. Le public attentif à cette lutte, qui livrait au scandale les premières opérations de ces Etats si désrés, le public, dis je, flottait dans Tincertitude, Enfin le tiers état voit que s'il cède, l'occasion de réintégrer le peuple dans ses droits primitifs est à jamais perdue, et que l'instant est décisif.

Ainsi donc le 17 Juin, ne prenant conseil que de la justice de sa cause, il abjure tout à coup le nom d'Etats généraux, se constitue en assemblée NATIONALE, prévien,t les deux autres ordres de la mesure qu'il vient d'adopter, les invite à se joindre à lui, et informe le gouvernement de cet événement important.

Cette grande levée de bouclier mit en fermentation tous les amours propres, tous les intérêts, toutes les passions. Les grands les plus récalcitrans, les prélats les plus fanatiques, les ministres vendus au despotismei crient à l'attentat contre l'autorité royale. On peint au roi cette action comme une révolte ouverte, comme un cnxae de haute trahison.

Soit frayeur d'une audace qu'il n'avait pasprévue, soit déférence timide à la fougue des diiFérens avis dont il est entouré, Louis XVI. le 20 Juin, fait fermer, la salle des» Etats, leur fait défendre de s'assembler jusqu'à nouvel ordre? et tout annonce leur dissolution prochaine.

Le tiers état ne s'arête poit à cette défense. Il se rend à l'instant au jeu de paume de Versailles, se le fait ouvrir, y tient sa séance première, confirme sa détermination précédente, se déclare indépendant des deux premiers ordres, sanctionne sa formation en assemblée^ nattormale, se passe de l'approbation du monarque'; et là se prononce ce serment fameux^ connu sous le nom de Serment du jeu de Paume, par le quel les députés du tiers état jurèrent de ne pas se sépalrer, qu'ils n'eussent donné une constitution à la France.

Il faut le dire. Jamais assemblée ne fut plus imposante, plus énergique, plus formidable que celle de ce jour, vraiment immortel, vraiment mémorable, où les véritables députés du peuple, dont la majeure partie alors était encore sincèrement animée de l'amour de la patrie, bravant les foudres de l'autorité, e».

tourés des bayonnétes du despotisme jurent de périr, où d'assurer au peuple français la place qui lui convient dans l'association générale. La nouvelle de cette courageuse résolution du tiers, fut reçue avec transport par le peuple de Paris. Au contraire dans le pa^ lais de Versailles, Tétonnement succéda à Fexaltation de la fierté blessée qui s'était manifestée les jours précédens. L'irrésolution pénétra dans les conseils. On se décida toutes fois à se prévaloir encore de l'autorité du monarque, et l'on ne fit que la compromettre d'avantage. Lô 23 Juin, les Etats reçoivent l'ordre de se réunir. Louis XVL' se rend à l'assemblée dans tout l'appareil de la puissance. Il casse tous les arrêtés pris jusqu'à ce jour par l'ordre du tiers. Le tiers persiste dans leur maintien, et sous les yeux mêmes du roi prononce l'inviolabilité de tous les députés de la nation ; et le gouvernement, dont les fausses démarches le déconsidèrent à chaque mstant, fait peser sur M. Necker, par une petitesse peu digne d'aussi grands intérêts, I4 vengeance que l'on ne peut exercer encore sut les députés du tiers. Ce ministre est dis*

LA RiVOLVTION FEANpAISE^ 71.

gracié tott* à coup, et le seul crime ip^on luire^pcfce alors est son attechement au parti po|mlaire, dont on l'accuse d'avoir dirigé tout ce que Fon appelle des usurpations.

Cependant la réflexion calme les tètes. Les membres de la noblesse et du clergé, en qui la passk»! n'a point encore étoufié la prudence^ jettent un coup d'œil sur Tavenir, et jugent des dangers futurs par la crise actuelle ; quelques uns se détachent, viennent se joindre au tiera état, et acquiesser, à ses décrets ; et la justice veut que Ton dise que les curés don-* lièrent Texemple. Ceux ci sont imités par d'autres. Le roi dont la religion est mieux éclairée se détermine enfin à presser lui même cette réunion, et elle a lieu le 30 Juin,

Je ne puis m'empécher de rapporter ici une anecdote, dont je ne garantis pas cependant Tautenticité, quoi que je la tienne d^un homme qui par sa place dans la domesticité approchait le roî de trèa près et qui par son âge et ses vertus avait mérité assez sa confiance pour que il ne le fit pas éloi^er de sa chambre pendant certams entretiens, si par hasard son service Vy avait appeUé. Le roi, naturelle*

ment religieux avait témoigné beaucoup de

bienveillance au chartreux Don Gerle, député

aux Etats ; et depuis son arrivée a Versailles le

faisait souvent appeller pour s'entretenir avec

lui. Il se trouvait près du. roi le 28 ; c^était

Tavant veille de la réunion générale. Mr. le

Cardinal de la Rochefoucault, Archevêque

de Rouen,, était l'un des prélits le plus opposé

à hù réunion, et s'en expliqua vivement avec le

roi ce même jour en présence de Don Gerle.

Quand il fut sorti, le roi dit, cela me fait peine

de voir Mr. de la Rochefoucault ^i opposé a

une; mesure qui peut être raménersiit la con-

cordew II me semble qu'il y a peu de charité

chrétienne en cela. Don Gerle garda le si-»

lence. Le roi réfléchit quelques instaa3;:et

reprenant la parole, ah! C'est peut être moi

qui manque à la charité, en jugeant de la

sorte . l'Archevêque de Rouen, Qu'en dites

vous ?' S'iréy mpondit Don Gerle avec beaucoup

de modestie, on. ne peut juger le^ actions desi

honunes qu'en se rapellarit ce qu'ils doivent

au rang qu'ils occuppçnt, Mr. le Cardinal

aurait pu se trover dans telle circonstance d^

^ vie, qu^il n'aurait pas.peçisé peut être^comi99

il fait aujourd'hui ? Comment cela^ reprit te:

roi? Il est présumable que sàiis Theureux

événement qui marqua son enfance; J'éducatioa

qu'il aurait reçue Teut moins éloigné des idées

populaires. — Pourquoi ? — Mr. de Ibt Rochefour-

cault est d'im sang illustre; xnaî:^ sa branche

était pauvre. Mr. le Duc de Roye, il j a

bien des années, en relayant dans un village,

entend parmi des enfans qui jouaient ensetn-

ble, prononcer le nom de la Roch^foucault,

Ce nom appelle son attentioh. < . Il fait ap^

procher l'enfant. Tu t'appelles la Rochefou-

cault?-^Oui Monseigneur. — ^Où est ton père?.

' — ^Dans son champ, ou il travaille. — Fai^ fo

venir. Le père arrive. Mr. de Roye le qties^-

tionne.^ C'est bien un la Rochefbucault. Il-

1^ prouvîe. - Mr. le Duc de Roye se cljarge de

l'enfant, le fait élever, et c'est Mr. le CardinaL

Or votre 'majesté daignera t voir maintenq^ot

que sans le pa33age fortuite de Mr. le Duc de

Roye, • Mr. le Cardinal eût pu recevoir telle

éducation qui ne l'eût, pas autant éloigné de la

classe du peuple, et lui eût permis de connaître

ses . bo^p iide plus prés. Le roi ne repondit

fien,' 3fe leva, pour passer dans son cabinet, :Qt

74 HISTOIRE DES ÏA-CTIONS DE

Don Gerle se retira. Le lendemain le roi, à en croire celui qui m*a rapporté cet entretien, annonça rintention ou il était que les trois ordres se réunissent. Je répète encore que je né garantis point cette anecdote que je ne consigne ici, que parce quelle expliquerait assez naturellem^it la détermination inattendue du monarque.

La réunion satisfit la gmide masse du public qui ne juge ciomunément des choses que par les événemens . dont il est témœn. Il n'en fui pas de m^e du parti royaliste ni des che& du parti prétendu patriote. Le parti royaliste en sa prêtant à cette grande innovation dans Fordre observé de tout temps dans la tenue des Etats générauot, n^avait voulu que gagner du tems, et se ménager les moyens d'en imposer à la force populaire. Leurs adversaires voyaient avec plaisir la victoire qu'il venaient de remporter; mais cette victoire n'était pa«^ décisive. Cette constitution promise, et dont l'assemblée allait s'occuper, n'était pas le véritable objet de leuns vœui. - Ils n'apuyaient ostensiblement cette promesse,^ que parce q€ie cet appât efièrt à; la; -crédulité de lamultitudey

LA RâVOLUTION FRANÇAIS». 75

rattachait plus intimement à la conservation de TAssemblée n^'tionale; conservation im-^ portante pour eux, parce qu'assurés de maîtriser ses délibérations, ils étaient certains de * la faire agir dans leur sens, aussi longtemps^ que cela leur serait nécessaire^ sauf à la dissoudre après qu'ils auraient atteint le but qu'ils se proposaient et ce but était de transporter la sceptre dans une autre branche de la famille et de gouverner le monarque qu'ils prétendaient se donner, et dont ils connaissaient la fo^ blesse et les vices. Qu'avaient ils donc à redouter ? La force militaire que le gouvernement pouvait diriger contre le peuple, s'ils tentaient de le soulever pour appuyer leurs projets. Leur premiers soins furent donc de travailler à neutraliser le militeire, en semant le germe de l'insubordination dans les différens corps. Les gardes firançaises furent attaquées les premiers et les premiers séduits. D'habiles agens se répandirent dans les grandes garnisons, et firent glisser leur venin parmi les soldats. On leur parla avec adresse des droits du tiers état. On leur fit entendre qu'ils ap^ partenaient à cette classe. On leur aprit ik

raisonner sur Tobéisance qu'ils rendaient à des nobles. On fit retentir à leurs oreilles les mots de Uberté, d'égalité, de nation. On les rendit raisonneurs, pour les amener insensiblement à être rebelles ; et l'on parvint de la sorte à rendre la fidélité de Tarmée incertaine.

La cour de son côté feignant de prendre un vif intérêt à Tinviolabilité de l'assemblée constituante, . affecta de craindre que le peuple ne troublât ses opérations importantes ; et fit arriver insensiblement des troupes dans les en- Tirons de la capitale^ On les plaça à Versailles; on les cantona dans les villages; on en .fit camper dans la plaine de Grenelle, et jusque dans le champ de Mars. Cette maladresse serv it les factieux^ beaucoup mieux eBh core que toutes les mesures qu'ils avaient po prendre. 11 ne fut pas difficile d'alarmer le peuple de Paris sur le voisinage de ces troupes. Les évériemens les plus ordinaires devinrent des motifs d'inquiétude. Un bateau' chargé de, poudre, qu'il avait reçue dans les magasins de Corbeil pour la conduire au Havre est arrêté devant le louvre. On fait entendre au peuple qu'i est destiné pour St. Cloud» oiï

Ie3 troupes ràttendaient pour s'en servir à bombarder Paris ; et ces poudres sont jettées à la rivière. On sème; le bruit que la garde de Paris est vendue à là cour; et le même soir tous les corps de garde sont attaqués, forcés, incendiés- Les armes en sont enlevées, et Ton disperse sans peine cette troupe, la plus mauvaise assurément que jamais capitale ait possédée pour le maintien de sa police, méprisable assemblage d'ivrognes, d'hommes sans aveu, de mauvais sujets; souvent plus dangereux les nuits que les voleurs qu'ils étaient chargés d'arrêter pendant le jour. Le jardin du Palais Royal est le foyer ou s'alument toutes les torches de la discorde. Là des orateurs, montés sur des chaises, deç bancs, des tables, haranguent à chaque instant la foule ; maudissent la lenteur de l'Assemblée constituante ; vomissent contre la cour, contre les ministres, les injures les plus audacieuses, et les plus dégoûtantes; avancent les principes les plus hardis, sur la nécessité* de la résista ance; représentent Paris comme à la veille d'être englouti sous ses ruines, si l'on ne se presse de courir au;c armes. Il faut dis^it-ik

tfVLe les rues soient dépavées, que des baricades soient tendues par tout, que chaque citoyen accumule des pierres dans sa maisop, se munisse d^huile bouillante, de poix fondue, pour écraser, pour anéantir les troupes si elles ont Taudace de pénétrer dans Paris. Partoilt, dans tous les quartiers de cette immense cité, dans tous les carrefours, à Tissue de tous les ponts, le peuple inquiet se réunit en groupes, et partout ces conseils sanguinaires sont répétés, sont écoutés. Déjà on les exécute; dafiià le faubourg St. Marceau plusieurs rues sont dépavées ; dans les grandes rues des faubourgs St. Antoine, St. Martin^ St. E^enis, aux barrières de Ville juif, d^Enfer, et de Sceaux, on con-» duit toutes les voitures de fumier que Ton peut réunir ; on les dispose entravers des rues ; on y ajoute tous les tombereaux, toutes les charettes, dés fiacres même, pour rendre les baricades plus épaisses, plus impénétrables. Dans eette agitation générale, les hommes dont la raison n'^était pas encore altérée remarquaient avec une sorte d'éfroi errer dans la ville une foule d^êtres mconnus, de figures sinistres, de gens que Ton voyait pour la première fois, et

LA RâvOLUTION FRANÇAISE. 79

dont la présence subite ajoutait encore à la terreur, qu'inspirait la crise à la quelle on semblait toucher.

Une imprudence du Prince de Lambesc vint aggraver i encore Fesprit de frénésie dont le vertige tourmentait toutes les têtes. Ce prince, sans un motif bien déterminé, à la tête de quelques dragons de son régiment «n*tre au galop dans le jardin des Thuilleries^ heurte dans sa course un viellard, le renverse, et le blesse. Soudain cette accident est trmi»formé en assassinat ; on demande des armes à grands cris. On arbore une cocarde pour se reconnaitre ; des soldats aux gardes la pren*nent, et se mêlent dans les grouppes ; on ks qualifie de défenseurs, de libérateurs. Mr. du Chatêl^» leur col<mel, les fait conduire à TAbbaye. La prison de TAbbayé est forcée par .

le peuple ; et ils sont délivrés. Le ciénoué-? ment approche. Le buste de Mr. Necker, le buste de Duc d'Orléans sortent en triomphe du Palais Royal; une musique les précède; la foule lés suit» ils scmt promenés dans les rues^ sur les Boulevards ; partout les acclamations les accuetUent. Si le duc se fût montré hii^-

80 HISTOIEE DES FACTIoirS DB

lùême^il etoit proclamé ; ç^en était fait. Il ne .Fosa pas. Sa lâcheté déconcerta fson parti ; dès ce moment, peut être, sa perte fttt jurée. Les vues changèrent dans Tinstant ; mais les choses étaient trop avancées ; il n^ y ît-vait plus moyen de reculer ; on s'était compromis ; pour se sauver, il falait compromettre le peuple. Et ^soudain on mit sur le compte de son salut, ce qui jusqu'à ce moment n'avait été fait que pour le compte du Duc d'Orléans. Les couleurs de la cocarde changèrent ; on abandonna le vert pour prendre les trois couleurs et ces amis que gagna la liberté reconnurent depuis que Tamour de cette liberté, n'avait été pour rien dans cette grande agitation.

Le 13 Juillet le garde meuble fut forcé ; on' sWpara de quelques vieilles halebardes de ^ cent Suisses ; de quelques mousquetons que la iiingularité de leur invention y avait fait déposer pour amuser la curiosité, et de deux petites pièces de canon damasquinées en argent. Il n' y eut point de pillage, on le dut pxi dévoument d'un jeune homme ; il se plaça sur la porte du cabinet des bijoux, et là, deux pistolets à la main, menaça de ' brûler la cer-

velle à quiconque tenterait d'entrer. Personne ne bougea. Ce même jour quelques mai- , sons de détention, celle de Saint Lazare, entre autres, furent ouvertes par le peuple. Elles renfermoient des prisonniers par lettre de cachet, et non des malfaiteurs.

Le 14, on se porta, dans la matinée, aux Invalides. La multitude était immense. On pénétra dans ce vaste hôtel ; on enfonça son arsenal ; tous les fusils en furent enlevés ; on entraina quelques canons ; on conduisit ces armes à Y hôtel de ville, ou elles furent distribuées; l'on avoit déjà fabriqué un graind nombre de piques, et avant midi, la majeure piartie de Paris fût armée. Cependant quelques ma-' gistrats essayoient d'imprimer un peu d'ordre à ce grand mouvement; on s'était spontanément constitué en espèces -de districts; et là le peu de gens sages qui restaient dans Paris, cherchaient à organiser, s'il était possible, cette multitude en garde nationale. Pendant ce temps, un nommé Elie, garde Française, exalte la tête de quelques jeunes gens. Ils ont des fusils, ils achètent de la poudre, des baies, du plomb même ; ils se munissent de vieux

livres sur les quais, pour leur semri de boure j ils s'attelent à une pièce de canon qu^iLs saish sissent à THotel de Ville, et marchent à la Bastille. La pièce est chargée ; à défaut de gargousse, les chapeaux servent à puiser la: poudre dans les barils ; on prend au hasard les boulets qu'ils: ont traînés avec eux ; du gazon sert de tampon ; la pièce est braquée, Elie a servi, il enseigne à la pointer, le coup part, et le siège çst çonuriencé. Cependant les maisons environantés gênent la manœuvre; on y met le feu, et rhotel du Prince de Montbarey est confiumé. La résistance ne fût pas Icmgue. Le gouverneur^ Monsieur de L^unay, soit poui épÉ^rgner Téfusion du sang, soit par effîroi, car pitala. Les ponts le^ds s'abaissent, et huit hommes se rendent maitres de cette Bastille, dont les murs défiaient les siècles, et pouvaient défier une armée. De Launay paya cruellement chëT sa perfidie, ou sa malheureuse timi-^ dite. Une multitude féroce est accourue ; Tiûfortuné n'eut pas le temps de se sauver. Il est saisi, renversé, frappé, sa tête est coupée, on la place au bout d'une pique, et cette exécrais trophée 'est porté par des brigands. Le peuple

LA RÉVOLUTION FRANÇAISB, 83

repait ses avides regards de ce spectacle atroce^ Le plaisir qu^il y trouve semblerait annoncer son amour pour le sang. Quoiqu'il en soit on vient d'en ouvrir la source, il y boira long-r temps.

Ce crime ne fût pas le seul ; ailleurs on massacrait le prévôt des marchands, Mr. de Fiesséle, et sa tête devint l'objet des insultes de la populace. Le soir arriva ; les cabarets éngloutireat une partie de ces forcenés ; la fatigue terrassa le reste sur les pavés, ou le sommeil les engourdit. Ainsi finit le 14 Juillet, jour à jamais fameux, qui brisa dans un instant tous les ressorts de FEtat ; transforma tout à coup le plus doux des peuples en une peuple de tigres ; dénatura toutes les idées de morale, et de civilisation ; lancâ sur le globe Tépidemie de la guerre et de la révolte ; et prostitua la liberté, qu'il affecta de nommer sa mère.

On pourrait croire, d'après ce que je viens .de dire, que je dévoue le 14 Juillet aux malédictions de la postérité, non ; mais ce sont les excès dont on souilla ce beau jour, que je déplore avec tous les amis de la liberté. J'appelle le malédiction sur la tête des factieux de

tous les temps, de tous les lieux, dont la perfide politique, toujours uniforme dans ses procédés, profitte des mouvemens populaires, pour parvenir à ses fins, sème au milieu d'eux ses agens pour exercer leurs vengeances, et deshonore le peuple en lui imputant les crimes, qui ne sont commis que par leurs ordres. Dégagés le 14 Juillet du massacre de De Launay et de ses autres fureurs, que reste-t-ïj ? L*un des plus imposans, des plus nobles actes de la volonté d*un grand peuple, fatigué d'un long esclavage ; retoumant avec une mâle audace vers la liberté, que nul n'avait eu le droit de lui ravir ; et jaloux d'apprendre à ses oppresseurs ce qu'ils doivent redouter de son courage, s'ils veulent essayer de prolonger son asservissement par le secours des troupes qu'ils salarient. Suives ce peuple au garde meuble, il n'en extrait que quelques armes, et un seul vd n'y souille pas ses mains. Suives le aux invalides, une seule violence n'y est pas commise. Ce sont des fusils qu'il y cherche ; il les trouve, les emporte, et se retire, comme s'il sortait d'une distribution fait dans un arsenal. Suives le à la Bastille ; il l'attaque, il s'en empare:

mais d'où viennent cçs brigands qui vont promener la tête de deLaunay dans Paris ? ils sont inconnus aux assiégeans ; ils leur arrachent par force le cadavre de ce gouverneur ; ils veulent étendre leur fureur sur de malheureux prison^ niers. Qui les garantit ? C*est le peuple ; ce sont des hommes de ce peuple, qui protègent leur marche jusqu* à la Maison Commune.

On est convenu dé dire qu'il n'est point de mouvemens populaires que quelques excès n'entachent ; dites bien plustôt qu'ils n'est point de mouvement populaire, où des hommes étrangers au peuple ne se glissent, pour servir des intérêts bien opposés à ceux de ce même peuple; et c'est cette incontestable vérité, trop souvent confirmée par Texpèrience, qui navre le coeur des patriotes purs, arrache des larmes aux véritables amis de la Uberté, et désole les partisans sincères de ce peuple, qui ne peut ni prévoir, ni empêcher, ni ponir ces manœuvres que Von exerce sojis son nom ; manœuvres dont Yon abusa tant de fois pour Tenchainer, et dont Ton abuse toujours pour le calomnier. Au reste, ce n'est pas T histoire du peuple quej 'écris, c' est rhistoire des factions qui

l'ont tounnenté ; et je dois peindre toute Tactivité qu'elles mirent, tour à tour, dans Temploi des moyens dont elles usèrent pour l'agiter.

Que faisait la cour?' rien. Ave6 trente ou quarante mille hommes à sa portée elle laissa commettre tous ces excès. Le soir même du 14 Juillet, on regardait à Versailles dans les cercles des femmes à la mode et des petits maîtres, tous les avis que Ton recevait de Paris comme autant de fables ; à les entendre il ne sagissait que de quelques misérables dont la maréchausée ferait justice. Certes, Dieu me garde de concevoir T horrible pensée, qu^il eût été juste, qu'il -eût été bien de diriger l'armée contre les citoyens. Il ne faut pas se le dissimuler ; lés sept huitièmes de la population de Paris, étrangers à tout esprit de faction, n'avaient vu dans la conduite de là majeure partie du tiers état que la défense d'un grand peuple ; et s'ils prononçaient avec enthousiasme les mots de nation, de patrie, de liberté ; s'ils applaudissaient à ceux qui couraient aux armes; s'ils s'empressaient d' y courir eux mêmes, ils agissaient dans la sincérité de leur cœur ; leur bonne foi était respectable, et les punir de ce

qui n^etait que Fm^iration d» phis noble senJtimei^, eût été Facte ^de despotisme' lé pluscondamable. Mais n^étadt il donc pas d^autFes^ moyens que les bayonnettes pour calmer cette terrible effervescence ? helas f On n'avait qu' à s'en rapporter au roi ; on n'avoit qu' à Taban-

nér àBoh noble et généreux caractère. Ce roi qui depuis son avènement au trône avait mon* tré toujours tant de disposition à se raprocher des vœuiK du peuple, eût bien trouvé dans son coeur de& iresMurces suffisantes pour ramener le calme ; et ce peuple tant calomnié par ceux mêmes qui ^exaspéraient par leurs menaces ou 1- égaraient par leurs perfides flagorneries eût été le poremier à faire justice de quelques cexi^ taines de biigands, dcmt les atroces excès le déshpnôraieut en se confondant avec lui. Je prévçtts Tobjection que Fon me fera. On coih viendra bien avec, moi dé la bonté naturelle d& Louis XVI'; mais on argumentera de sa foiblesse-^^-Cette foiblesse, je la connois tout aussi bien iqu'un^ autre; mais comment supposer, que dan» ee nombre de grands dont il était encore entoui:!6 à cette époque, il ne se i^x pas trouvé, si Toa se fÙt domsé la peine de le cbj^cher, ui^

88 HISTOIEB DES FACTIONS D£

homme assez véridique, assez désintéressé, assez ami de son pays, pour parler à Louis XVI . avec franchise ; pour Téclairer sur la marche possible des événements; pour lui feire appercevoir les dangers ou Texposaient les fauses démarches qu'on lui faisait faire; et pour lui conseiller de ne s'en rapporter qu'a sa raison, de fermer Toreille à toutes les insi-* nuations pour n'écouter que sa sagesse parti* culière, et pour Tinviter enfin à ne suivre que lés inspirations de son cœur. . Louis XVL était doué d'une judiciaire très saine, et on verra bientôt que àe roi, quand iLavait la formeté de ne suivre que sa propre raison, savait dans un instant rappeller à lui Tamour de ce grand peuple. Mais malheureusement au 14 Juillet, il était sous le charme des funestes conseils que ses ministres lui donnaient, et peu s'en-fallut que le mal ne s'aggravât encore.

L'Assemblée au contraire marqua cette époque par un grand caractère. L'instant ou tous les liens de Tordre social se brisent est celui qu'elle choisit pour s'occuper à constituer ce peuple, qui semble courir au devant de l'anarchie; et le 14. Juillet est le jour même

OU le comité de constitution est formé. Cependant les événemens appellent toute sa sollicitude, La présence des troupes et la réputation de soutiens du pouvoir arbitraire, mé^. ritée par les nouveaux membres du ministère, entretenaient la fermentation. Il faut vaincre ces obstacles. L'Assenablée se déclare en permanence. Pendant deux nuits et deux jour^ la séance ne fiit point levée. Des députations se succédèrent auprès ,du roi pour lui demander Téloignement des troupes et le renvoi des ministres. Refus formel, ou réponses évasives ; voila ce qu'on obtient. Enfin Mr. de Liancour se hasarde, et sauve la chose publique. Il est nuit. Tous les ministres sont éloignés: .'Grand maître de la garde robe, il pénétré chez le roi. Il lui peint avec force les dangers dont la patrie est menacée, et ceux qu'il peut courir lui même,- s'il ne révoque les mesures désastréuseï^ qu'on lui a fait prendre. Il lé ■ presse, il 1® conjure de céder au voeu général. Monsieur secofule Monsieur de Liancour. Le roi, que dans tous les temps il suffisait d'éclairer, ne leur résiste pas. Le lendemain, il se rend presque seul à T Assemblée.

Dans sa noble et paternelle franchise, il dé-. clare qu'il ne veut faire qu'un avec la nation ; qu'il vient d'ordoner le. départ des troupes;

qu'il établit enfin une communication libre et intime entre F Assemblée et lui. Un mome silence avait marqué son entrée dans la salle ; FenthousiaOTfie de la joye, de la tendresse filiale, d'un bonheur inespéré, éclate .en béné« dictions, dès qu'il à 'cessé de parler. L'assemblée se lève toute entière, le reconduit en corps au palais, appelle sur lui les acclamatioiis du peuple qui se pressait sur son paasagè; et les voeux des méchants sont encore ajournés.

Une députation de l'Assemblée constituante vint porter à Paris cette importente nouvelle ; et le peuple passa dans l'instant de Tivresife du sang à l'ivresse de la joie. La garde nationale était organisée. Paris était herisé de piques. Mr. de la Fayette venait d'êtïe nommé commandant, et Mn BaiUi élu maii^ Le roi vint lui même dans la Capitale. < .Deux cent 'mille hommes en armes bordèrent les rues, depuis la bariére de Passif jusqu'à la maison Commune. Le roi^ sans gardesy «t presque sans suite^ y.moQta^! Le "maii^ de

LA EÉVOLUTÎON FRANÇAISE. 91

Paris, le président des électeurs^ Mr. de Lalli Tolendal chef de la députation de T Assemblée, lui adressent les discours les plus touchans. " Mon peuple, répondit ce bon roi les larmes aux yeux, peut toujours compter sur mon amour/' 11 prit alor» la cocarde nationale^ et parut au balcon, ou le peuple le salua par mille cris de joie. Plein de satisfaction, il retourna à Versailles rejoindre la cour, qui troublait de sa démarche, impmdente disait elle ; et cependant, Tune des plus sages de son règne. 11 donnait un bel exemple. On ne Timita pas.

Les ministres si rédouté» s'étaient retirés d'eux mêmes. C'étaient M. M. de Breteuil.

de Broglio, Foulon, de la Porte, et Lagaleisiére. M. Necker, le dieu du jour, vient d'être rappelle, et l'émigration commence. Ainsi le voulut le malheur de la France. ; La famille Polignac, les Broglio et mille autres partent. Monsieur d'Artois, et Monsieur de Condé les avaient précédés. Quel nouveau champ aux calconnies des perturbateurs î Ils le défrichèrent. Foulon que l'on avait cru mort, est découvert dan» la retraite ou il s'était caché.

On le saisît, on saisit son gendre, Berthier de Sauvigni, intendant de Paris. Ils sont traînés dans cette ville. On les piaasacre à leur arrivée. Leurs têtes sont promenées. La Fayette, Bailli, ne peuvent arrêter ces horreurs. Le sang de ces victimes coule sur les fleurs, dont les rues venaient d'être jonchées pour le roi. Que dis je ? Us coula par toute la France. On répand le bruit que Monsieur de Condé rentre avec une armée ; que déjà tout est enfeu. Le mensonge quand il invente, et le peuple quand il croit, n'y regardent pas , de si près. On excita le villageois aux représailles. Partout il est armé». Partout il se porte sur les. châteaux, les pille, les rase, ou les incendie. Tout se fait au nom de la liberté ^ la liberté partout est le prétexte du crime«

Tous les siècles fout foi de cette crédulité populaire. On la retrouve dans tous les temps, dans tous les lieux^ dans toutes les révolu* tionfi^r et cependant elle parait toujours un phénomène aux yeux de la philosophie* On la voit, on la touche pour ainsi dire, et on ne la conçoit pas. Ceut fois dans le cours de la révolution ce phénomène se renouvela, rien ne

put Ten corriger. Aujourd'hui des imposteurs l*entrainaient dans quelque dé marche funeste à ses intérêts; le lendemain il s'en trouvait victime. Il voyait, il sentait, il reconnaissait qu*on l'avait trompé, qu'on lui avait menti, qu'il n'avait servi que Tambitian de quelques hommes, assez impudens même pour rire de sa duperie. Eh bien. Une autre faction venait lui tendre les mêmes pièges ; et il donnait tête baissée dans la même erreur, sans réfléchir qu'il était encore meurtri par les déplorables résultats de sa crédulité de la veille.

L'attitude ferme de 1 assemblée constituante, la présence momentanée du roi à Paris, la formation de la garde nationale, aujourd'hui soumise à un chef, et se dirigeant partout on la conservation des propriétés et des personnes l'exigeait, avaient ramené dans Paris un calme que Tou était loin encore de ressentir dans les provinces. Les émigrations continuaient.

Quelques hommes marquans furent arrêtés dans. leur fuite; entr'autres l'Abbé de Calonne, frère de l'ancien contrôleur général des finances : entr'autres le célèbre Abbé Mauiy.

Passant à Péronne, ville qu'il eût du éviter

puisque c^était là qu^il avait été nommé député, il y fut facilement reconnu, et pensa payer cher son imprudence. Déjà courbé sous le glaive d^un soldat du régiment Suisse de Dies*" bach il ne fiit sauvé que par le courageux dé-^ vouement du maire, Mr. d^ Aussi de Robecourt qui le couvrit de son écharpe, et ftit reconduit à Paris pas deux officiers municipaux avec les égards dus à sa qualité de député. Cet empressement à sortir du royaume, à s'éloigner de la personne du roi, que ses amis, ou ceux du moins qui se disaient tels, auraient du au contraire envelopper et couvrir de leurs phalanges, faisait un mauvais effet sur Tesprit de la nation en général. Il ne restait plus près de lui que la Reine et Monsieur. Depuis longtemps Mr. d'Orléans par sa conduite s'était retranché de la famille. Mr. de Conti par sa nullité n'avait pas le droit d'être appèrçu. Mr. de Penthiévre se dérobbait aux regards dans le cercle ou la dévotion retenait sa vieillesse. Comment supposer que la crainte put être le motif de ces désertions fréquentes î Ce sentiment pouvait il atteindre des hommes tels que Mr. le Prince de Condé, Mr. Je MaL

XA RÉVOLUTION BRAK^A^ISE. 95

de Broglie et tant, d'autres i? : Il était donc évident que quelques espérances {alimentaient ce désir de s*échaper vers Tétraiiger. Mais quels étaient les projets sur les quels repo^ saient ces espérances.? Quel en serait le dé^ veloppement, la marche, le succès ? C'est ce que Tavenir cachait encore dans son obscurité profonde, et ce qu'il n'était donné à personne de deviner. Ces émigrations faisaient bien conjecturer quelque conjuration royaliste. Mais les conjectures ne sont presque toujours que l'abus de l'exercice de l'esprit.

D*un autre côté la faction d'Orléans, neu* tralisée le 14 Juillet, par la puérile timidité de son chef, avait pris un autre caractère et s'était divisée en deux branches bien distinctes. LfCS hommes le plus marquans par leurs talens, leur naissance, ou leur considération persônelle, n'ayant plus rien à espérer du prince sans audace qu'ils avaient en l'intention de porter à la puissance souveraine, s'é-^ taient raUiés de bonne foi à la cause du peuple ; et le parti sain qui combattait pour la véritable Uberté s'était recruté de ces hommes, utiles. L'autre portion composée d'hommes.

gangrenés, furieux de voir leurs espérances déçues, n^apercevait désormais, pour se dédomager, d'autres resources que le trouble, la subversion de tous les principes et le déplacement de toutes les ' fortunes. Ce fut là le berceau de cette faction terrible et sangui« naire, dont le régne exécrable fut si long, que Ton connut en France sous le nom de faction des cordeliers, et que mal à propos en Europe on confondit avec la faction des jacobins, dont elle différait essentielement, qu'elle dépassa en exagérations extravagantes, quelle voulut écraser, et qu'elle renversa en effet, non dans le sens qu'elle Tavait projette, mais par le contrecoup de la commotion violente de son épouventable chute. Plusieurs années se passeront encore, avant que ce, colosse hideux arrive à la hauteur qu'un funeste avenir lui prépare. Danton, Chaumet, Marat, Robespierre, Desglantines, Hébert, Vincent auront le temps d'épaissir dans l'ombre du mystère le bronze dont leur cœur se convrira; mais déjà Ton sentait sa présence par les excès ou le peuple se portait. Ses membrea obseurs n'osaient pas encore se couvrir du titre de

LA révolution: française, 97

démagogues y d'ultra révolutionaires que dans la suite ils affectèrent avec tant d^insolence dans leur crasse ignorance. Heureux si d'autre part les exagérations républicaines n'eussent pas donné une scandaleuse importance à ce monstre atroce et difforme.

Les massacres que Ton avait vus succéder de si près aux jours où la présence du roi avait ramené le calme dans Paris, les nouvelles désastreuses que Fon recevait de différentes provinces, les mouvemens insurrectionels dont Lyon, Marseille, et quelques autres villes s'étaient trouvées agitées, et cependant l'immense quantité d'adresses d'adhésion que l'assemblée constituante recevait de tous les points du royaume; la certitude qu'elle acquérait chaque jour que la garde nationale, dont la composition s'élevait à plus d'un million d'hommes armés, pouvait assurer la tranquilité publique et protéger les propriétés ; la connaissance qu'elle avait que presque partout les municipalités avaient été recomposées d'hommes dévoués à la cause du peuple ; en lui donnant la mesure de sa force la déterminèrent à s'occupper sérieusement du retour

98 HISTOIRE SES î ACTIONS D»

de Tordre. Elle publia une proclamation au peuple français, remarquable par son énergie, et prit les arrêtés les plus sévères contre le* perturbateurs. Ce devoir rempli, elle entama la discussion des droits de Thomme, et d« Tacte constitutioneL Cependant Mr. Neckef lui ayant fait connaître les besoins du trésor public, elle suspendit un moment ce grand travail pour rapeller encore le peuple à la né* cessité de Tordre, à Tobéissance aux loix non encor abrogées, et à Tobligation depayer les impôts que Ton n'avait pas supprimés. l£Mt s'occupait de la rédaction de ces divers décrets quand Mr. de Noailles prend tout à coup la parole, et représente à Tassemblée qu« Tunique moyen de faire cesser ces agitation tumultueuses, c'est d'en détruire la cause; que cette cause réside dans les droits op»

pressifs dont le peuple est accablé ; que pouf ramener le calme il faut commencer par «ou»

lager le peuple; décréter que les impôt» se^ ront répartis également; que tous les driHtl féodaux seront rachetables, et toutes les se^ vitudes personnelles anéanties sans aucm rachat. Mr. d^Aiguillon appuyé fortement

cette proposition. ^* Avant de donner une constitution au peuple, dit-il, assurés lui des bienfaits. Justifiés votre zélé par des sacri-"^ fiées, éclatans, que la noblesse s'empressera d'imiter/' Un aplaudissement général couvre ces propositions. C'est le coup électrique.

Dans rinstant la noblesse et le haut clergé déclarent spontanément, qu'ils font le sacrifice des droits de chasse, de pèche, de garéne, de colombier, et de tous les droits de la féodalité. Les curés renoncent au casuel de leurs bénéfices. Les députés des pays d'états et des villes, abjurent leurs chartres et leurs droits antiques. Les décrets de suppression de tous les droits abusifs sont rendus soudain. Cette séance eut lieu dans la nuit du 4 au 5 Août; et l'assemblée la termina cette séance mémorable dont les grands résultats furent provoqués par deux membres de la noblesse, et dans la quelle le caractère français développa toute la puissance de sa générosité ; l'assemîWée, disje, la termina, en décrétant que le titre de restaurateur de la liberté FR A Nç AISE était décerné au roi ; qu'une dépu-

tatkm irait lui porter l'hommage de ce titre^

et rinviter à assister à un Te deum solemnel, pour rendre grâce à Dieu des événement de cette nuit fameuse.

L'Assemblée ne se borna pas à la députation. Elle porta en corps au roi les décrets rendus dans la nuit du 4 Août. Le roi accepta le titre que les députés de la nation lui déféraient, promit de se rendre au Te deuniy mais voulut apporter quelques modifications aux décrets. Cette maladresse mécontenta TAssemblée et prolongea les troubles. Il faut le dire ; la révolution avait fait dépasser à tous les esprits les limités ordinaires de la raison. Les nobles, les nouveaux nobles surtout, furent mécontens de T abolition des droits et se liguèrent pour faire différer autant que possible Fapprobation du roi. Quand on achète la noblesse on s'accoutume bien plus vite peut être aux jouissances de ses prérogatives qu'à celles de sa dignité. Le peuple de son côté profitta sans mesure du dégrèvement qu'il venait de recevoir. Malheureusement une foule de vengeances particulières avaient lieu à l'ombre de l'intérêt de la chose publique ; et l'assemblée se vit forcée d'ajouter encore i

LA ufevOLUTION FRANÇAISE. 101

la sévérité de ses premières mesures. Le malheureux état des finances augmentait aussi ses embarras. Mr. Necker proposa deux emprunts qu'on ne put remplir. On parla d^offrandes patriotiques: les femmes, celles des artistes entr'autres, apportèrent leurs bijoux ; quelques particuliers, quelques élises envoyèrent de Targenterie et de la vaisselle à la monaie.

Mais que pouvaient ces foibles ressources?

M. Necker proposa enfia de demander, en contribution patriotique, le quart des revenus. L'Assemblée recula devant cette proposition.

Mirabeau monte à la tribune; jamais il n'employa plus d'éloquence. Il demande que le décret soit rendu de confiance, et l'Assemblée se range à son avis.

Au milieu de tant de difficultés les articles constitutionnels se discutaient; les drois de l'homme furent décrétés. Une question occupa long-temps. La législature sera-t-élle permanente? Consistera-t-elle en une seule assem* blée ? Sera-t-eUe composée de deux chambres ? Aurar-i-elle l'initiative de la proposition des lois? Le monarque jouira-t-il d'un veto? Combien de temps ce veto pourra-t-il suspendre la pro-

mulgation d'une loi? Toutes ces questions ' étaient majeures. Toutes les discussions forent lumineuses» La permanence fut décidée à une grande majorité. La proposition de deux chambres artrêta plus long-temps. Ce système eut de grands partisans. Ils s^appuyaient de l'exemple de TAngleterre, et c^était une grande autorité. La noblesse et le haut clergé eussent désiré les deux chambres ; Tespoir de la pairie les flattait. Le reste craignit le retour de la féodalité sous un autre nom ; et que la chambre des pairs, toujours d'accord d'opinion avec le monarque, n'entravât sans cesse les opérations des communes, et qu'insensiblement on lie retombât soûs le jotig. Le système d'une chambre unique l'emporta donc. La durée de la session fot fixée à deux ans. Le veto suspensif ne causa pas moins d'orages. On craignait que le roi n'en usât ^ contre la constitution. M. Monnier, rapporteur de la commission de constitution, présenta de grandes vues. Il prouva que dans les circonstances où l'on se trouvait, il ne s'agissait pas pour le roi de sanctionner, mais d'accepter; qu'une constitutic»! éta;it l'ouvrage

LA BivOLUTION FRANÇAISE. 103

d'une nation, tracé d'après se» besoin», et dont la rejection ne pouvait appartenir à un seul honune, dont la volonté ne pouvait prévaloir contre celle de tous ; que d'ailleurs le veto ne pouvait avoir d*effet, aussi bien que tou9 les autres articles, qu'à l'époque où la constitua tion serait mise en activité. Le veto fut dé-» crété.

Cependant une inquiétude sourde se faisait constamment sentir, La rareté . des subsista ances alarmait le peuple. La moisson était terminée; rien ne Tavait contrariée, et la di«^ séte croissait tous les jours ; les émeutes par» tieles à la porte des boulangers se renouvelaient souvent. Il était évident qu'une maU veillance perfide présidait à cette disete fac-^ tice. Quelques convois venaient de temps eu temps pallier le mal ; mais il renaissait plus sensible peu de jours après. Tout à coup le bruit se répand qu'un projet est formé d'enlever le roi et de le conduire à Metz. On cite M. de Bouille comme à la tète de cette contre-révolution, d<mt M. de Breteuil js'était chargé de surveiller l'exécution. On parle d'une souscription ouverte parmi la noblesse

et le clergé pour en faciliter les moyens* On apporte en preuve une prétendue lettre écrite à la reine par M. d'Estaing, pour lui dénoncer ce plan dont toutes les horreurs de la guerre civile seraient Tinévitable conséquence. La crédulité accueille ce bruit ; on trouve qu'il explique les motifs de tant d'émigrations précédentes; des conjectures se transforment en vérités, et bientôt des imprudences de la cour viennent les appuyer, et ne laissent plus d'objections raisonnables aux gens sages pour atténuer du moins ces dangereuses rumeurs.

Quelques troupes étrangères s'étaient ren^ dues à Versailles. Ces auxiliaires étaient inutiles. Les gardes-du-corps, le régiment des gardes Suisses, et quatre mille hommes de gardes nationales suffisaient assurément pour le service : il n'en est pas moins vrai que M. d'Estaing, commandant de cette garde nationale, se persuadant apparemment qu'elle était trop fatiguée, se . détermine à demander qu'un régiment soit appelé pour partager le service avec • elle. Le régiment de Flandres «st mandé, et il entre à Versailles avec tçut

^appareil de la guerre, précédé de ses canons, mèche allumée, les armes chargées, et la terreur se répand dans la ville. L'Assemblée ellemême était mécontente. Le roi n'acceptait pdint les arrêtés du 4 Août. Les ministres affectaient une lenteur insultante dans Tenvoi des décrets dans les départements, et rinutilitér de ces troupes lui était démontrée. La famine était dans Paris ; les départements témoignoient leur inquiétude sur la iuite du roi annoncée comme prochaine ; tout se présentait sous un aspect sinistre; lorsque le premier Octobre, les gardes-du-corps donnent un repas au régiment de Flandres : circonstance innocente, mais que Tabus du vin, Téxaltation des têtes, et rinconséquence d'une ivresse irréfléchie, rendirent terrible par ses suites funestes. Le festin se donnait dans la salle de Topera.

Au second service, on introduit les militaires Bubaltemes, les grenadiers, les chasseurs ; les gardes Suisses se mêlent aux officiers. La santé du roi, celle de sa famille sont portées. Celle de la nation fut repoussée ont dit quelques histx)riens. Repoussée, non; mais oubliée, voila la vérité. Jusqu'ici ce n'est qu'un

spectacle d'hilarité militaire. Le roi revenait de la chajsse, on le presse de jetter un coup d'oeil sur cette scène bruyante. Il n'écoute que son cœur excellent, il entre; la Reine vient le joindre ; elle portait le Dauphin dans ses br$(s; elle fait le tour de la table : toutes les épées sont tirées ; la santé des souverains est portée, avec tous les honneurs de la guerre. Le Roi, la Reine se retirent. Que le ciel n'avoit-il permis qu'ils ne parussent pas ! Que de malheurs évités. L'enthousiasme, si pardonnable à des mihtaires, que viennent d'honorer de semblables témoins: la mal-tadroite balourdise de l'orchestre, conseillé peut être par quelque méchant, qui dans un semblable moment d'exaltation, s'avise d'entonner l'air de : " Richard, 6 mon roi ! l'univers t'abandonne.*' Devant une foule de français, dont la tête souvent n'a besoin que d'une chanson pour être égarée ; l'imagination d'un centaine de femmes, éparses dans les loges, dont le dévergondage chevaleresque trouve sublime d'omer de rubans blancs le casque de leurs amans dont l'ivrçase n'aperçoit ni le don, ni la main qui le fait ; le vin, les liqueurs, que des perfides se plaisent, à

verser a grands flots dans les coupes, sans relâche et vidées et remplies ; tel est le tableau d*une orgie dont le scandale pouvait fournir matière a tant d'interprétations, et que trois jours après on eut Timprudence coupable de répéter à Thotel des Gardes-du-corps, sans s'être dépouillé des cocardes dcrtit Topinion de la France alors interdisoit Tusage. Je dis coii* pable, parce que tout amusement fait pour compromettre la tranquillité du souverain et de YétSift est véritablement un crime. Dès lors la calomnie impute à la Reine d'être à la tête de cette contre-révolution. On envenime la réponse qu'elle fait à la garde nationale, que sa reconnoissance des drapeaux qu'elle en avait reçus amenait devant elle. " La nation et ** l'armée doivent être attachées au roi comme *^ nous même. J'ai été enchantée de la journée " de Jeudi." Qu'avaient donc ces phrases de répréhensible ? Etait-on alors en republique ? L'attachement au roi n'était-il pas encore un sentiment de la nation et de l'armée? La journée de Jeudi l'avait enchantée ! Eh ! cette femme infortunée, si spirituelle, si politique, se lut elle déclarée si ouvertement, si elle eut

en quelqu^ arrière pensée. Ce n'est pas ainsi que procède un chef de conjuration. Elle eut des torts, cela se peut, mais qu'on les cherche du moins où ils se trouvent.

Quoi qu'il en soit, le mal était fait. S'emparer du Roi, le conduire a Paris, fut le cri général. La populace croit que c'est l'infaillible moyen de faire cesser la disette. Le 5 Octobre une multitude innombrable de femmes entoure la Maison de Ville. On remarqua avec etonnement parmi elles plusieurs hommes déguisés. La place est garnie de troupes.

Ces femmes forcent les rangs, pénétrent dans ITJotel-de- Ville, saississent toutes. les armes, s'emparent dds canons, se mettent en marche pour Versailles, entrainent dans leur course toutes les femmes qu'elles rencontrent. La faiblesse, l'âge, les infirmités ne mettent point à V^hn de leur démence. Le tems était affreux,

la pluie tombait par torrens : il faut les suivre, il faut marcher. La même frénésie gagne la garde nationale, elle veut partir ; il faut avoir le roi. Les gardes Françaises devenues ccnnpagnies du centre, se montrent les plus ardentes. Elles sont jalouses que d'autres le

gardent. M. de la Fayette balance. Il est menacé. Il se rend a la Commune, demande un ordre ; il le reçoit ; il part.

Depuis longtemps les femmes Tavaient pré* cédé. Les grilles du château étaient fermées* La confusion était extrême ; mais ce n'était encore que de la confusion. Les gardes du corps avaient accepté la cocarde nationale. Un coup de fusil pensa tout perdre. Les gardes de Versailles se croyent trahis. Les canons sont braqués. On presse le roi de fuir ; les voitures sont préparées ; il s'y refuse. La nuit arrive, et avec elle une colonne de brigands, d' hommes inconnus, de figures sinistres. On ignore d'où ils sortent ; qui les conduit ; quel dessein les amène. A minuit M. de la Fayette parait avec du canon, quinze mille hommes d'élite ; il se rend chez le roi*, il se rend a l'Assemblée, il les tranquillise, les rassure. Les femmes, ivres, trempées par la pluie, accablées de fatigue, se sont emparées des cabarets, des cafés, des écuries, des salles de spectacle ; et là complettent leur ivresse, ou dorment dans la fange ; tout parait tranquille.

A six heures du matin ce ne sont plus les

femmes> ce n'est plus le peuple ; ce sont les brigands qui marchent au château. Les postes sont mal gardés ; ils pénétrent dans les cours^ Les portes du palais sont forcées ; un homme est tué; les gardes du corps sont attaqués avec fiireuT i ils se replient dans les apparte* mens. La reine, à peine vêtue, se sauve chea le roi. C'est elle que cherchent que menacent ces brigands inconnus. Ils brisent toutes le» portes ; le pillage commence. M. de la Fayette accourt ; ils sont chargés, frappés, dis* perses ; mais dans leur fuite ils entrainent deux gardes du corps, et les massacrent. On leur ravit les chevaux du roi et des gardes du corps dont ils s^etaient saisis ; enfin ils sont en fuite; La scène change de face. Les gardes da corps et les gardes nationales divisés la veille par un mal entendu, s'embrassent. Ils troquent de costume, d'habits, de sabres ; ils remplissent les apartemens ; ils veulent voir le roi, la reine ; les souverains reçoivent leurs hommages, ils paraissent au balcon. Le peuple, dont les cours sont remplies, les salue à grands cris. L'Assemblée avait décrété qu'elle était insé« parable du roi; une députation nombreuse

Tavait entouré pendant le danger ; T Assemblée arrive entière. Le roi à Paris est le cri gêné* rai. Il déclare qu'il va s'y rendre avec sa femme et ses enfans. L'ivresse de la joie succède à la terreur. Le peuple, les femmes, la garde, les canons, reprennent en désordre la route de la capitale. Spectack vraiment bizarre, marche triomphale înouie. Les femmes couvertes de boue^ les unes a pied, d'autres sur des charêtes qu'elles rencontrent, celles-ci sur des ânes, ou dans des fiacres que l'espoir du gain ramène à leur rencontre; celles-là à cheval sur les canons, confondues avec les gardes du. corps, avec les ^dats, remplissant l'air de leurs chansons grivoises ; et le roi avec sa femmes son fils, et l'assemblée constituante terminant ce cortège, dont il est impossible de rendre le , désordre, le$ flots, la bruyante joie et la féli« cité d'un jour.

Je dis d'un jour, pourquoi ? c'est que loin d'avoir assuré la tranquillité, eUe ne fit qu'a croitre les élémens du trouble et de la discorde. £n colonisant le roi a Paris, certes il n'était dans l'intuition d'aucun des chefs du parti pa?triote qu'il y lÙt prisonnier» mais on fournit par

là Toccasion au parti royaliste de le supposer, et de faire passer dans Fétranger surtout cette supposition comme une vérité. Bien plus, en fournissant aux royalii^s le moyen de répéter cette absurdité jusqu'à satiété, on amena les patriotes à penser, que ces royalistes n'ayant pas renoncé au dessin d'enlever le roi, ne le voyaient avec tant de peine à Paris, que parce que cela leur rendait l'exécution de ce projet plus difficile. Alors ces mêmes patriotes apportèrent une attention plus scrupuleuse aux actions du monarque. Il était évident que si le roi avait été informé du projet de l'enlever, son intention n'avait pas été d*y donner les mains ; puisque s'il eut voulu fuir, jamais l'occasion n'avait été plus belle que celle du 5 Septembre puisqu'il eut eu pour motif le danger qu'il couroit ; en conséquence, il était assez naturel que cette espèce de surveillance qu'on exerçait sur lui pût lui déplaire, et lui inspirer le désir de s'éloigner ; malheur qui ne fïlt pas arrivé s'il fClt resté à Versailles. D'un autre coté, son séjour dans la capitale, mit a portée le parti terroriste, que Ton n'aperçevoit encore que par la présence de ces brigands, que Toû

LA RÊVOLtTTION FRAIÎÇAISÊ. 113

retrouvait dans toutes les grandes crises, et qui se perdaient dans Tombre^ des que le calme re*venait ; on mit, dis-je ce parti à portée d'é*pier ses moindres démarches, de les calomnier, de les envenimer sans cesse, et en le tourment^ ant chaque jour par ses libelles et âes placards sanguinaires, de le décider a se sauver : imprudence qu'ils brûlaient de lui voir conmiettre, pour réussir plus promptement à le perdre, en instigant dès lors le peuple a demander Fabolition de la royauté.

Un autre mal non moins grand sans doute, c'est qu'en assignant Paris pour résidence au roi, on entrainait nécessairement la législature à sa suite, et c'est à ce malheureux séjour des législatures à Paris, que Ton adû la plus grande partie des maux de la révolution. On les eX'posa par4à à l'influence de toutes les factions ; on ouvrit leurs séances à tout ce que la popu* lation avait de, plus corrompu, soit en hommes, soit en fcmmes« On livra les discours de leurs membres à Tinspection, à la censure, à l'improbation de cette foule ignorante et trop souvent salariée pour comprimer la liberté des

opinions ; on le? mit enfin sous le couteau de

cette horde d^assassins, que tant de fois d*insolens démagogues dirigèrent contre les assemblées nationales. Sans cette malheureuse détermination du 6 Octobre, il n'y eut peutêtre jamais eu de fuite à Varennes, de 20 Juin, de 10 Août, de Convention, ni par conséqu^ aucuns des fléaux qui en furent la suite.

L'Assemblée constituante avait décrété la libeité de la presse, et en cela elle avait rendu hommage aux principes ; mais dans la position où se trouvait la France, TAssemblée dans le fait n'avait décrété que la liberté de la licence ; le spectacle qu'offrait la France en général n'était que la répétition du tableau que pre« . sentait l'assemblée elle-même. La division y ' était marquée, et déjà depuis assez longtemps le deux partis s'y distinguaient par la qualification de côté droit et de c6té gauche. Cette jscission servit de régulateur à tous les écrif», à tous les pamphlets, à tous les journaux. L»

liberté de la presse est utile dans toute nalke pu l'on rencontre une grande masse d'hommet sages; mais à cette époque il n'y avait eu Franc* que des têtes exaltées. La liberté delà pressons «iervit qu'à lesnciettre en présence, qu'à les^ÊOfr

pérer d'avantage, qu'à les conduire à des excès déplorables, et cela fut bien pis encore par la suite. Queh germes de conciliation trouver .<lans les feuilles de Gs^uthier, de du Rosoi, de Perlet, et de tant d'autres qui combatt^ent pour le royalisme ? Quelles lumières de régénération rencontrer dans les révolutions de Prud'honmie, dans Tami du Pqpple de Marat, 4ans le PèreDuchêne d'Hébcort,: dans le Jean Bart, et tant d'autres qui affichaient le patriotisme ? Si jamais Tinterdiction de la liberté de la presse, ce qui, à mon avis, est le plus grand attentat qu'un gouvernement puisse commettre si jamais, /dis-je, cette interdiction eut pu être excusée, c'était dans un moment semblable.

Les journaux n'éta,ient qu'un échange journalier de poisond;injures contre injures ; outrages pour outrages ; mensofiges restés p^r des mensonges ; on écrivait tout excepté la vérité. Par hasard, de loin en loin,quelqu'komme de bon sens leur xeprochait il cet horrible /acharnement, ils d^iiiaient : J'ai. quinze à vingt mille abonnés» cepoodaient-ils. Que la défense des principes était ibien en de pareilles mains ! Cette fré-«

nésie ^bajt ftelle, qu'ils parvinrent à s'en faire

un jeu. Camille Desmoulins avait un jour inséré dans sa feuille une liste de députés, que son urbanité traitait de scélérats. Un de ces députés, rhomme de France à coup sûr le plus recommandable par ses rares vertus, ses talens, sa haute naissance, le rencontre le matin même, dans une des galeries de l'Assemblée :

M. Camille, lui dit-il en riant, par quel hasard m'avez vous tout à coup transformé en scélérat? Bon, répond Camille, vous pensez à cela ? Scélérat, cela veut dire un homme qui ne pense pas comme nous ; voilà tout. C'est convenu. Qu est-ce que cela fait? Je vous jure que personne ne vous estime et respecte plus que moi.

Le roi descendit aux Tlmileries. Depuis quatre-vingts ans ce palais était abandonné.

Il se promena long-temps dans une grande salle sans feu et sans avoir un fauteuil pour s'asseoir. La reine, les dames de la cour se reposèrent sur des malles que l'on débarrassait des voitures. Quelques-unes d'entr'elles s^expliquaient sur les événemens du jour, dans un style assez épigrammatique. Le roi d'un ton sévère leur imposa silence. M. Bailli vint.

LA EÊVOLUTIOISr FRANÇAISE. 11?

Il prit les ordres du roî. On parvint enfin à réunir quelques meubles, et il fut possible au monarque et à son auguste épouse de se re« poser. Quant à l'Assemblée constituante, on disposa le manège dont les murs donnaient sur la terrasse des Feuillans du jardin des:

Thuileries, et peu de jours après, elle y tint se» séances.

Nous arrivons à Fépoque de la création de cette société» si fameuse depuis sous le nom de société des Jacobins. A quatre pas de la salle de T Assemblée, se trouvait le couvent des Jacobins, de la rue Saint*bonoré. Quelques députés du côté patriote forent bien ai«es d V voir un point de réunion, où le soir quand il n'y avait pas de séances, ils fussent sûrs de se rencontrer afin de se concerter sur les propositions qu'ils avaient à faire le lendemain, et de pouvoir s'éclairer réciproquement^ Ils choisirent à cet effet la bibliothèque des Jacobins. Jusques-là rien de plus naturel. Insensiblement ils amenèrent à ces réunions quelques ans de leurs amis, qui n'apartenaient pas à l'Assemblée. Ceuxrci sollicitèrent le même avantage pour le;^ leurs. Cette curiosité était simple, on était

IlÔ HISTOIRE DliS FACTIONS DE

bien aise d'entendre des hommes éloquens discuter les grands intérêts de l'état, avec moins de gêne encore que dans l'Assemblée, puisqu'ils ne parlaient qu'en présence de leurs amis. Bientôt le nombre des assistant s'acrut. On sollicitait le titre de membre de la société des amis de la constitution, cottme on sollicite une place dans une académie. Les français sont parleurs. Quelques-uns de ces intrus hasardèrent leur avis. On les écouta, et l'on eut tort. Par degrés le tumulte s'en mêla. Il fallut organiser la société, et comme l'homme est singe, l'exemple fut pris sur l'Assemblée constituante. Voilà donc un président, des secrétaires, une tribune, un ordre de parole. Les départemens, toujours imitateurs de la capitale, ont bientôt leurs assemblées d'Amis; une correspondance est ouverte avec la société-mère. En conséquence des comitéSi des rapports, bientôt des dénonciations, dès délateurs, des arrêtés, bientôt enfin un p*d»sance nouvelle, une rivale de la législature, et sa dominatrice impérieuse. La foule augmente, la bibliothèque devient trop petite, oii s'empare de l'église. Tout est disposé^ des

tribunes sont formées, les séances sont pu* bliques. La société a ses journalistes. Les délibérations font autorité. Ce ne sont pas des lois, mais malheureusement c'est la fa* brique des lois. En peu de temps souveraine orgueilleuse, elle appelle à ses pieds toutes les députations provinciales. Militaires, fonctionnaires publics, magistrats, administrateurs, viennent demander sa protection auguste. On ne peut {dus paraître sans son attache à la barre des Assemblées naticmales; et la dédaigner est un titre à la proscription, et souvent un premier pas vers la mort. Telle fut la naissance, Taccroissement, le régime de ces Jacobins qui tinrent sous leurs jong cette convention même dont le jong pesa sur la France et sur TEurope entière.

Cependant les tentatives des jours d'Octobre, Tâpret^ des journaux vendus au parti déconcerté, les entreprises des prêtres sur les consciences faibles, les entraves que la finance mettait au crédit des assignats, Texistence prétendue d'un comité Autrichien qui, disait-on, se tenait chez la reine, et que l'imagination toujours trompeuse quand l'esprit de parti la

dirige composait de nobles^ tandis que Tobliga^ tion de faire leur cour à la souveraine, était peutêtre Tunique motif de ees visites fréquentes, les écrits nombreux que les mécontents de Tabolition des droits féodaux répandaient dans les provinces, mille autres contrariétés aux quelles on attachait trop d'importance, imprimèrent aux opérations de FAssemblée constituante plus d'acerbité, à ses discours plus d'acrimonie, et à ses décrets une sorte de teinte révolutionnaire, dont jusqu^alors ils avaient été exempts. Un grand mal cependant, c'était le peu de sévérité que Ton apportait a réprimer les impertinences criminelles de la populace. A peine sortait-on de la crise de Versailles, qu'un malheureux boulanger, fausse* ment accusé d'accaparement de farine, est pendu par Je peuple, On décrête la loi mar* tiale. M^is ce n'était pas une loi martiale qu'il fallait, c'était ufie justice sévère, c^était des troupes pour réprimer ces excès ; car un fragment de peuple i)'est pas }e peuple, et il abjure ses droits quand il commet un crime.

Ce relâchement dans le maintien de Tordre ét^it la faqte des ministres. Ils servaient vvi*

blement la cause des mécontents, et loin de chercher à prévenir les troubles qui s'élevaient sur quelques points "du royaume, ils eussent été les premiers à récompenser ceux qui les fomentaient. Ces troubles n'étaient que partiels. Ils n avaient que peu ou point de con« tact entre eux. Ils étaient bien le résultat des ressentiments d'une classe d'hommes, mais non l'efiet d'un plan général de contre-révolu* tion. La grande majorité de la nation se prononçait chaque jour en faveur de ses dé* pûtes. Sa contenance atténuait les démarches que les premiers émigrés faisaient auprès des cours étrangères pour les armer pour la cause du roi: et celle que Louis XVI. fit spontanément au mois de février 1790, en venant à l'AssemUée constituante déclarer que sa cause était inséparable de celle de la nation, et s'engager avec elle à aimer, maintenir et deffendre la constitution, retarda du moins, si elle ne l'anéantit pas, cette fureur de le servir malgré lui. Le parti patriote n'opposait à toutes ces menées qu'une attitude imposante par sa tranquillité même, et ne lais- 9Mt échapper aucune occasion de récompenser

avec éclat ceux qui s'exposaient pour le soutien de sa* cause* Ce fut ainsi par exemple, qu'un jeune Anglais nommé Uesham dont le courage avait sauvé la vie à un citoyen dans un moment d*émeute à Vemon, reçut à Paris de la coiâimunë assemblée et en présence du peuple, la couronne civique et le don d'ime épée.

Cependant TAssemblée constituante marchait d'un pas ferme vers son but, et par sa con* ^tance à détruire les abus accroissait ses ennemii^, et ne s'en épouvantait pas. Les biens du clergé déclarés propriétés nationales, l'abo* li^ii de* ordres religieux et monastiques, celle des droits féodaux et des titres honorifiques de la noblesse, l'organisation nouvelle de l'armée, l'anéantissement des parlemens, la création de nouvelles cours de justice, la division du territoire en départemens, la supression des gou* vernemens, des intendances, des sub-délégations, la création des autorités départementaies, étaient autant de coups portés à l'intérêt personnel qui ne cède jamais à l'intérêt général. Les clameurs, les calomnies^ les:

diatribes se multiplaieiit. Les hommes frcHSsés mettaient sur le compte de l'Assemblée, ce

LA RÉVOLUTION FRANÇAISEw^ 123

dont ils ne devaient accuser que les principes. Ils criaient sans cesse contre riftjustice de Fune, cft se gardaient de souffrir que Ton examinât la justice des autres. Cette irascibilité entrait jusques dans le sein des députés ; les séance» étaient plus fréquemment orageuses ; Fanimo-^ sit salissait Téloquence des orateurs. Les persohalités étaient employées comme de$ rai-^ sons. Au dehors^ on laissait prendre au peu-' pie rhabitude cruelle de menacer aux- portes mêmes de la salle les députés qu^d crciyait se» ennemis. La pusillanime crainte d'effarbuchër la liberté chérie où feinte par tant d'hommes aii-* dacieux, souffrait que cette insolence factieuise fiit regardée comme un droit. Il semblerait qu^ea décrétant leur inviolabilité, les députés oubËérent d'y comprendre leur caractère j il sembleraiit qu'ils ignorassent qu'en laisstot ainsi leurs an-< tagonistes en proie aux vociférations de la mul^ titude inconstante, il ne fallait qu'un soleil pour les déverser sur eux, et que les dangers encourus par TAbbé Maury^ Cazalès, Vaubois, et quelques autres, pouvaient être leur paitage le lendemain. Au dedanâ le scandale des duelS| deshonorant la capitale, affectait de

dérober à la patrie un sang qui ne coulait que pour la haine. Ces tiraillemens perpétuels fatiguèrent enfin la masse entière de la nation ; et comme si elle se fî(it offensée que par tant de tentatives pour la rattacher au royalisme» ou la conserver au patriotisme, on eût Tair de la croire inhabile à prononcer elle-même, elle se mit tout à coup au-dessus de ses protecteurs royalistes et patriotes, ' et par ces fédérations que personne n'avait ni prévues ni conseillées, décida tout à coup ce qui jusqu'alors n*avait été qu'en question^ et ne renonçant ni au roi ni à elle-même, confondit avec grandeur les intérêts que les passions voulaient entretenir distincts.

L'insidieuse procédure du Châtelet contre M. de Favras donna un grand véhicule à ce mouvement inattendu. L'Assemblée avait conféré à ce tribunal subalterne, que la main de la réforme n'avait point encore brisé, le droit d'informer ccmtre les crimes commis dans les journées des 5 et 6 Octobre. La vérité veut que l'on dise, que ce tribunal, avec une inten* ticm visiblement perfide, au lieu de rechercher «*il avait en effet existé un projet d'enlever le

roi, chercha à faire tomber le blâme sur les membres patriotes de TAsserablée, et repoussant tous les témoins dont la déposition eût pu l'éclairer sur le premier fait, ne prêta Foreille qu'à ceux qui pouvaient le conduire à donner quelque apparence de vérité au roman qu'il fabriquait, et persuader que c'était le parti patriote de l'Assemblée qui avait voulu assassiner le roi. Les mécontents, attendaient beaucoup de la publication de ce chef-<l^œuvre d'iniquité. Leur attente fut trompée. Cette procédure était terminée par cette exclamation peu digne de la gravité d'un tribunal:

Le voilà donc connu, ce secret plein d'honreur! ** Oui,'' s'écria Mirabeau, avec son énergie accoutumée ; " oui, le secret de cette infernale ** procédure est enfin découvert il est là tout *^ entier, (en montrant le côlé droit de l'As- ** semblée.) Il est dans l'intention de ceux •* qui ont cru trouver une occasion de signaler '^ leurs affireux ressentiments ; il est dans Tini- '^ quité des juges qui se sont rendus coupables ** de ce dessein ; il est là tout entier tel qu'il sera buriné dans l'histoire par la plus juste çt la plus implacable vengeance."

Les fédérations, quoique partielles, avaient eu lieu partout le royaume. Vingt camps peut-être, formés à Timproviste, et dispersés sur la surface de la France, avaient offert de» •réunions de quinze, vingt, trente mille hommes. Et là, rangés autour d^auteLs champêtres élevés à la patrie, ils avaient juré de se secourir mutuellement, et de vivre libres ou de mourir. Il semblait que le peuple eut mis un noble orgueil à prononcer lui-même son intention formelle, et à mettre en spectacle la puissance dont il userait pour faire respecter sa volonté bien prononcée. L'Assemblée constituante saisit avec habileté ce grand et généreui mouvement populaire; vraiment populaire, puisque nulle part il ne fut souillé par des ^xcès ; et pour en iïnposer à ses ennemis par un plus grand spectacle encore, elle décréta une fédération générale à Paris pour le 14 Juillet. Elle manda des députations de toutes les gardes nationales du royame, et des corps militaires de toutes armes. Trois cent mille hommes armés, tous égaux en uniformes, superbes pour la tenue, brillans de jeunesse et de force, arrivèrent dans la capitale* Le

Champ-de-Mars avait été choisi pour être le théâtre de cette fête auguste et jusqu'alors ixiouie dans les fastes des empires. Douze mille ouvriers travaillaient à former, dans cette espjbnade, la pkis grande de TEurope, un cirque capaide de contenir quatre cents mille spectateurs. Ces travaux n'allaient poi^^t assez vite au grè de Timpatience des Paiisiens.

Que ne peut Tenthousiasme ! Alors on vit ce dont on ne retrouverait point d'exemple dans l'histoire d'aucun peuple : de tous les quartiers, de toutes les rues, de toutes les maisons, sor« tirent des ouvriers qu'aucune invitation, qu^aUi* cun appel n'attirait à ces travaux étranger»

aux hommes qui s'y livrèrent tout à coup.

On ne peut se feire une idée de ce mou¥e« ment ^spontané. Ce que le commerce offiraît d'hommes opulents, ce que la vieillesse pré^ sentait encore d'individus sains et conservés, ce que la classe industrieuse possédait de travailleurs vigoureux; et le sexe remarquable par sa délicatesse et sa beauté ; et la jeunesse Uyrée $tux arts^ aux sciences, à l'étude, ou bien oisive amante de la fortune, xle l'élégance et 4es volu|}tés ; l'enfance enfin, si naïve dans ses

128 HISTOIRE DES PACTIOlfS DE

premiers vœux à la patrie, tout accourut.

C'était Thèbes dont les cent portes vomis^ saient une armée. Les pioches, les pèles, les brouettes; rien n'effraie, rien ne fatigue les mains les plus frêles, les bras les plus débiles ; en dix jours tout est applani, tout est mvelé« L'énorme ovale du cirque est dessinée Un autel colossal assis sur cent gradins, semblable à ces piramides gigantesques que le Nil arrose, domine au centre de cette vaste arène. Du sonunet de ce sanctuaire auguste, monteront au sein de l'Etemel, et l'encens et les vœux d'un grand peuple ; au centre du palais, dont la riche architecture sert d'horison à cette inu mense plaine, une estrade attend le monarqi^, dont la loyauté confondra ses serments à ceux d'une nation puissante et généreuse; tandis qu'a l'autre extrémité, sur les rives de la paisi-« ble Seine, un arc triomphal protégera les pre« miers pas de l'armée dans ce champ dont le Dieu conduit à la victoire. Tel est le théâtre. Les acteurs vont paraître.

' Dès le soir du 13 Juillet, cent mille âmes vinrent au départ du soleil, assurer des placw à leur curiosité ; et réunies par la joie, Tespé-

rance et le plaisir, oubliant le sommeil et bravant l'intempérie des airs à Tentour de tables surchargées de flacons, attendirent le retour de Taurore. Elle parut, cette aurore du 14 Juillet, qu'un enthousiasme bien différent avait rendue un an auparavant si formidable et si terrible. La colonne des fédérés partit de la place de la Bastille, à trois heures du matin ; elle longea les Boulevards, entra dans Paris fax la porte Saint-Denis, suivit la rue Saint- Honoré, la rue Royale, la place de la Concorde, le pont de Louis XVI . les bords de la rivière jusqu'au Champ-de-Mars. Elle mit huit heures à parcourir cet espace de deux lieues ; et la tête de la colonne entrait déjà dans le Champ-de-Mars, que les derniers bataillons n'avaient pas encore quitté la place de la Bastille. Partout dans un si long espace.

Us fenêtre, ne suffisaient pas à yL.Lm des spectateurs, et la foule dans les rues était plus grande encore : de riches tentures, des guirlandes, des drapeaux, des banderolles aux trois couleurs, des devises, des emblèmes, ornaient le front de toutes les maisons ; partout }e3 femmes, les enfans faisaient pleuvoir les

fleurs, les couronnes, les feuilles de chêne sur la tête de ces fédérés, que depuis leur arrivée toutes les feùiilles avaient réunis, logés, ac* ceuillis comme de tendres frères. Op eiit dit que là population entière de Paris se troo* vait sur leur passage, et cependant cbiq cents mille personnes garnissaient déjà \t cirque éa Champ-de-Mars, quand Tarmée y fit son entrée. Elle fut marquée par une salve de deox cents coups de canon. Par une fatsflité singo- Hère, lé temps contraria souvent la pompe de cette solënmité. Vingt orages se succédèrettt pendant la journée ; la pluie tombait par torrents ; la foudre, lefs éclairs se teèlâÉtectt uox cris de l'allégresse et aux détdnaticHis du bronze. Un soleil brûlant succédait pat m* tervalle à ces déluges, jusqu'à ce qu'liû atz^ nouveatu vint Téclipser encore par répaissetilr de ses nuages. Le roi n'était pas encore &r«* rivé. Il est impossible, sans Favoir vu, de se faire ime idée du coup-d'œil qu^ofirait fe Ohamp-de-Màrs : des farandoles, des dansel formées par cinq, six mille hotnmes. à la fbiSf se tenant tous par la mistin, roulant, daiisltiit atitoiir de Tautel de la patrie, animés encon

LA RÉVôLUTIOÎ^r FRANÇAISE* Ml

par les instrumens des nombreux musiciens répandus en groupes dans la plaine, et, sïyis i^inquiéter des fleuves d^eau ^jue les nuages versent-sur leurs têtes, mêlwt leurs cris ée joie et leurs ckansons bruyantes aux éclats du tonnerre. Sur les talus du cirque, dès que les pren»ères gouttes ^*eau donnaient le ^^al, soudain deu^ cent miUe parapluies de toutes les couleurs, ouverts ^n un clin-d'œil, présent* ai^it tout à la fois Timage de ^es tortues antiques formées par ces boucliers protecteurs des batailloffis i^omains, et celle de ces fleurs innombrables 4oHt les couleurs éclatante^ teignent au piii^temps la ^fertile colline. Le foi par^t enfin. Le canon gronde ; tous les rangs sont repris : For du sac^xioce brille autour de Fautai. Le jsacnfice du Dieu vivant est <îommencé ; le alarment se prononce. Tout est debout ; et le monarqtie fit sa cour, et le |)euple armé et 'le peuple du cirque. Tous les t)ras sont tendus, ^toutes 'les voix élancées, tous Jes regards élevés vers Fautel ; et les cris d*allé^esste de \jmt cent -mille hommes, et 1»

Ibudre du ciel, et la foudre des batailles an-

132 HISTOIRE D£S FACTIOIQ^S DB

noncent le serment dont les échos vont au loin répéter Ténergie,

Le soir, tout Paris fut illuminé, et kt cabane du pauvre, et les palais des grands ; c^est la première, c'est la dernière illumination que depuis soixante ans j'aie vu générale. Chaque famille eut son festin, chaque maison son bal. Jours heureux ! jours, hélas ! trop fugitife, où la confiance était sur tous les fronts, le contentement dans tous les yeux, et Tamitié dans tous les cœurs.

Ce jour, que tous les hommes généreux regardaient comme le jour de la réconciliation, ne fit au contraire que rendre plus ardentes les torches de la discorde. Le clergé repoussant la constitution civile, se refusant au serment d'obéissance aux loix qu'on exigeait de lui, se prépara à déchirer l'Eglise par un schisme nouveau, et déjà des honmies pervers souriaient à l'espoir d'une guerre de religion, où la vengeance indiquera au fanatisnie les victimes qu'il lui faudra choisir. La bravoure français^ partage des nobles aussi bien que du peuples, s'irrite de la puissance que l'on vient d'étaler

LA RÉVOLUTIO* FRANÇAISE. , 133

SOUS ses yeux ; et la fierté du caractère se roidit contre Tobstacle, par cela même que' Tobstacle est devenu plus grand. La déma* gogue anarchie, encore timide, encore obscure, frémit de rage dans ses antres ténébreux, à Taspect de cet amour de Tordre et de la paix, dont ses regards viennent d*être insultés. Les patriotes eux mêmes, rendus à leurs cités, rendus à leurs corps, l'imagination pleine encore des beaux jours de Juillet, veulent que tout se cpurbe sous leur opinion, et mettent la hauteur de la volonté, à la place de la persuasion. Enfin cet esprit Jésuitique que si peu d'hommes ont apperçu, mais tout entier encore dans les faibles débris échappés au naufrage ancien de cette société fameuse ; ou, pour mieux mefaire entendre, les secrets agens de cette compagnie de Jésus, souveraine au Paraguai, terrassée, mais non pas étoufiée en Europe ; toujours animée de l'espoir de ressaisir le sceptre du monde et des rois et des peuples ; ourdissant sans cesse ses trames perfides sous les voûtes du Vatican, adoptant tous les moyens pour arriver à son but, ne dédaignant 94icune faction, pourvu que ses fureurs la

lS4f HISTOIRE I>£S FACTIONS D£

servent^ et se repaissant en idée de la nnne do tous, pour n^avoir plus d'obstacles à sa résurrecticm ; ses secrets agens, dLs^je, se glissent parmi le clergé^ où ils ne trouvent que trop de favof ablds souvenirs ; parmi la nobles8e5 à la^ quelle ils peignent TéducaticHi prodiguée à ses pères, perdue désormais pour ses enfans ; parmi les patriotes dont ils s'attachent à détruire la libérale loyauté, en leur enseignant la dissimulation plus sûre pour arriver à perdre leurs ennemis; parmi les démagogues qu'ils endoctrinent dans les principes du tyrannicide, qu'ils prêchèrent eux-mêmes pendsmt tant d'années et façonnent à penser qu'on peut sans crime frapper un roi, des que Von croit sa mort utile au ciel ainsi qu'aux hommes. Tels furent les élém^Gis dont le fatal accord effaça dans un-instant tout le bien qu'avait produit pour un instant le 14 Juillet. De là le camp de Jalès, peuplé de soldats fanatiques, fusillant au iiom de Dieu les hommes que Jésus-Christ, son fils, racheta par sa mort ; de là le choc da Calvinisme et de llntolérance inondant de sang et les rues de Montauban et les places de Toulouse ; de là ks épouvantables massacres

LA EiV0^.UT^QN FRANÇAI^S. 135

de 1^. glacière, livrant aux flots ^u Rhône lesi cadétvres q^ue les bourreau^ précipitent dp hav^f des tours d^ Avignon ; et les agits^tions de M^r-? seille, de Lyon, et de Brest ; et les premi^re^ étincelles de la Vendée ; et Boqillé, si yant^ par les uns, si çpndaipnable aiui: yeui^ de§ autres, guidant 1^ mort aux portes de i^ai^çy, QÙ le jeune Desiles trouve Fimmortalité quan4 les deux partis, peut-être, pe moisfifonnefit; qu^ la honte. Toutes ces nouvelles désastreuses troublaient les séances de l^Asseniblée, et Y^r rachaient trop souvent au calme que sa dig^té devait lui copiip^der. Çe|$p f^ikno^ité, qp| s'était étahUe e^tre les d^vff, c^té^ de TAsseiiir blée, se prononça surtout qu^nd H ^t qi|estkM9 des troubles de Nancy. Que dftnn w^ éts^t où la constitution repose depuî; longtemps fiVff des bases aoUdes, il s'établiip^e entre les réprésentans de cette nation un parti d'opposition ; pn doit le vpir avec joie, parée que C|é aonlt des rivaux qui s'obn^rvent sans «onger à se renverser, et que la hittê ouverte entre les deux partis ne tend qu'à i^avertir réciproquement de leurs devoirs, Fun de ne pas exagérer les droits du peuplci l-auCre €eux de la couronne ;

c'est le fléau de la balance qui reste horizontal par Tégalité des poids que chacun place dans les bassins. Il n en est pas de mètne dans un état qui se régénère ; il n'existe pas dans les représentans d'opposition vraiment salutaire, parce qu'il ne s'agit pas entre les deux partis de tenir la chose publique en équilibre ; l'un et l'autre se disent partis d'opposition, l'un pour démolir, l'autre pour reccmstruire ; les autorités n'étant point distinctes, l'un et l'autre prétendent parler au nom du peuple, parce qu'ils n'osent pas s'avouer réciproquement qu'ils ne sont que les défenseon de leurs intérêts. Il faut donc, dans ces sortes de combats une victoire, non pour décider da bien public, mais pour savoir à qui des deux appartiendra le droit de le régler à sa manière ; et en attendant cette victoire, le bien public reste en souffrance. ÎDans l'afTaire de Nancy, de quoi s'agissait-il ? Les soldats do régiment du Roi, et ceux de Château-viaix Suisse, différaient d*opinion avec leurs officiers. Us étaient amis de la garde nationale ; ils favorisaient la bourgeoisie; ils fréquentaient la société des amis de Nancy ; ils en avaient

formé une entr^eux, je crois. Cela déplaisait aux officiers. C'était tout uniment une affaire de discipline. Cela regardait le ministre de la guerre ou Tinspecteuf. Il fallait changer ces régimens de garnison. Mais cela ne valait pas la peine d'une bataille. Il ne fallait pas, pour un enfantillage de jeunes têtes traîner après soi des canons, forcer un ville, inonder les mes de srnig, anner enfin des Fraisais contre des • Français. Les royalistes de TAssemblée prétendirent que ces soldats rebelles, en résistant aux troupes de M. de Bouille, avaient méconnu l'autorité dû peuple, parce que la force militaire est une émanation de son autorité. Les patriotes de l'Assemblée prétendirent que M. de Bouille, en attaquant des soldats dont le seul crime était de ne pas penser comme des aristocrates^ et de se réunir paisiblement pour s'instruire dans les lois, avait méconnu l'autorité du peuple, parce qu'il entend que ses lois soient connues de tous, et que ces soldats étaient certains que Varisto^ cratie de leurs officiers empêcherait qu'ils en eussent connaissance. Voilà donc deux oppositions, et toutes deux pour soutenir les

droits du peuple. Le quel croire des dem côtés? Aucun des deux, peut-être. Pourquoi? C'est qu'autoriser l'insubordination, n'est pas un droit du peuple: c'est qu'autoriser la guerre civile n'est pas un droit dii peuple. Sait-on dans toute cette malheureuse affaire, quel est le véritable deâfenseur. des droits du peuple ? C'est Desiles, qui «e pré^ cipite sur un canon, et meurt gloiieusemeat pour empêcher l'efïiision du sang. Voilà le héros : et Bouille, et les soldats, et les dé« pûtes, tout cela n'est que des hommes.

Toujours le peuple. Combien dé fdis ; dans la révolution n'a-t-on pas prostitué ce nom ! et quel était enfin ce peuple dont on mettait l'autorité sans cesse en avant ? quelques centaines d'hommes, quelques misérables parcelles de ce même peuple, quelques perturbateurs, dont la turbulence et souvent les excès déshcmor raient toujours ce nom de peuple qu^on se plaisait à leur aphquer; voilà pourtant les objets de tant d'adomtions d'une part, de tant de diatribes de l'autre. Le peuple véf ritable était au Champ-de-Mars, le jour de la fédération ; parce que lorsque la portion est si

LA ^RÉVOLUTION FRAKÇAISB* 139

immense, il est permis de la conâdérer comme la généralité. C^était bien là le peuple ; puisque au milieu de toute sa puissance, il ne commit pas un seul excès. Mais les hommes dont les portes et les tribunes des législateurs et des jacobins étaient enomibrées, ce n'était pas là le peuple. Qu^était-<;e donc? Des oisifs^ quand on ne les payait pas; des brigands, quand on les salariait. Le véritable peuple dont il était juste de défendre les droits, que nombre de députés dans la pureté de leur conscience croyaient soutenir en effet; le vé-» ritable peuple était dans les^atteUers, dans les manufactures, dans les années, à la charme^ dans les châteaux mêmes, quand leurs habi* tans avaient le bon esprit de penser qu'ils faif saient partie de la masse aitière. Tout le reste était punissable* Au reste, j'entends ici les choses telles qu'elles ftirent sous les deux législatures. Sous la convention il en fut dif^ féremment; jamais le mot p^iple, ne fiit si souvent proféré : mai? la chose n'était rien, le nom était tout. C'était une arme. Quand un forcené Vest saisi d'un glaive, peu lui importe que l'arsenal périsse.

Ce fiit une grande erreur de TAssemblée constituante, de souffrir ce contact immédiat entre«elle et le public. Ce n^est pais la publicité des séances que je blâme, mais Fabus de la publicité ; c'est la tolérance coupable pour ces applaudissemens, où ces improbations, également insultants. L'amour prc^re s^ digne des dernières, et s'en range. . Que peuvent être des lois que Ton crée ab irato ou bien ab irœ? que de lois n'ont pas eu d'autre origine. D'ailleurs, combien un mot échappé de la bouche d'un orateur, jette dans les oreilles de tant de têtes ignorantes dont on souffire la présence, pouvait-il avoir de suites funestes. Ainâ Mirabeau, qui conservait de la rancune contre Vincennes^ s'étonne un jour, que ce château iNibsiste encore ; et deux ou trois cents perturbateurs y courent, et démolissent ses remparts ; ainsi dans le même temps l'Abbé Mauiy s'exclame sur les dangers dont il croit le roi environné, et quelques jeunes gens irréfléchÎB s'arment de poignards, et courent l'envircMmer. Les perturbateurs sont chassés de Vincennes, les jeunes gens sont renvoyés des Thuileries ; mais la calomnie s'empare de ces deux événe-

mens, les commente, les dénature, les envénime« Les royalistes qualifient d^assassins ceux de Vincennes, les patriotes apliquent le titre de chevaliers du poignard à ceux des Thuileries. Les haines s'aigrissent: et cependant si Ton remonte a Torigine, que tronvet-on? Deux phrases imprudentes, prononcées sans prévoyance par deux orateurs en crédit, et recueillies par des têtes ardentes et fanatiques ; et voilà ce qui résulte de la pubUcité des séances dans des temps orageux.

Il fallut une circonstance, que depuis longtemps, tous les esprits sages redoutaient^ pour mettre par son dénouement que la sagesde humaine ne pouvait prévoir, un frein à ces controverses scandaleuses, et donner le temps à r Assemblée constituante de respirer, et dV chever le grand ouvrage qu'elle avait commencé. Le bruit du prochain enlèvement du roi ne tarissait pas parmi les patriotes ; le départ de Mesdames tantes de Louis XVI. et l'émigration plus fréquente chaque jour donnaient de la vraisemblance à ce bruit, et s'il se réalisait, on s'attendait que toute la France serait

142 HI8T0IBE DES FACTIONS BS

en feu. D'un autre côté, les clameurs des royalistes sur la captivité du monarque grossissaient à chaqn« instant ; et il faut conveair, que la conduite <]ue tenait avec lé roi le parti contraire, donnait une grande ^ce à ces reproches. Pâques arrive, le roi veut aller communier à Saint Ckmd. Ses voitures sont attelées; et l'on souffre qu'une troupe insoleirte vienne arrêter ses carosses et le force hoUmème à rentrer aux Thuileries. Il est dcMic j«r le fait prisonnier. Ce malheureux prince en avait douté jusqu'alors ; <}ès lors il le crut. La niort de Mirabeau ^tait récente. Cet homme fameux avait cessé de vivre, le 2 Avril 1791.

Ses dépouflles mortelles avaient été portées i la nouvelle égUse de ^Sainte <îénevïève. . UAs^ semblée avait décrété que dorénavant les grands honmies «auraient leur ixnnbeau dans cette église, 'et Mirsbbeau reçut le premier rhonneur ^d'une semblable sépulture. Un décret ^ordonna que rAssemiblée 'prendrait le deuil 'pour huit jours ; et les deux tiers de Paris s'appliquèrent le décret. Cette mort donna 4ieu à mille conjectures, aussi ridicules que

LA RÉ\rdtUTIGlir PftANÇAtSÏ^. 143

perverses. On |»arla de duel, d^assa^inat, de |)oison. Le vulgaiire ne veut jamîais que la nature seît pour quelque chose daHs la mort des hommes, doi^ les talens, ou les services, ou les grandeurs, occupèrent la î^iiôïMnée.

Ces Boupcoiis pktnfai^nt au hasainâ, ^t l'on ^évine aisément si«r quelles têtes on les pvomenâJït. C'^irt le 4 que la pompe fimèbre de Mirabeau traverse la Capitale. Qtrin^e jours sont à peine écoulés que le roi veut partir potir Saint Oldtid. La fermentation des regrets, n'était pas encore cahnée. " Ce n'est donc pas assez qu'ils nous privent de nos ♦d^én*»

seurs, ils veulent encore nous ravir notre roi.** C'est alinsi que l'on raisonnoit. Mr. Bailli, M. de la Fayette interposérèilt envaÂn leur autorité, pour assurer son départ; 4es séditieux furent inflexibles ; la garde nationale même, n'obéit 'pas a ises chefs ; et le roi ne partit pas ce jour là pour Saint Cloud ; etqui le croirait? C'est ce même instant que le Ministre des rcilations e^itériêures choisit, pour 'notifier aux puissances étrangères l'attachement du roi pour la révolution, et leur faire un tableau de la libeirté 'doilt il jouissait dans tous ses

144 HISTOIRE DES PACTIOKS D£

actes. Il était impossible de faire une satire plus amère des événements présents ; et, ce que Ton croir-a difficilement, c'est que TAsseinblée sanctionna, par ses applaudissements, ce persiflage indécent.

Enfin le bruit de la fuite prochaine du roi prit une telle consistance, que M. Bailli crut devoir concerter à ce sujet quelques mesures avec M. de la. Fayette. Le Général offensé de la résistance que Ton avait opposée à ses ordres, lors du voyage de Saint Cloud, avait donné sa démission, mais il n'avait^j^ se re* fuser aux pressantes sollicitations des soixante bataillons de la Garde Nationale. Il avait repris ses fonctions. Toutes les cours de TEurope regardaient la fuite du roi comme assurée, toutes les feuilles étrangères en parlaient comme dijo^ événement déjà arrivé, toute la noblesse partait pour se trouver à son arrivée ; on indiquait Mont-Médi comme le lieu de sa résidence; et la chose du monde que Ton aurait du tenir la plus secrette, si Ton eût voulu qu'elle réussit, fut divulguée avec une indiscrétion, dont on ne peut se faire une idée. On eut dit, que ceux dont les intérêts étaient

LA RÉVOLUTION FRAÎTÇAISB. 145

attachés à son succès, s'acharnaient pour ainsi dire à faire tout ce qu'il falait, pgur que leur projet échouât. Si d'un côté on fit peu de chose pour s'assurer dii jour du départ et pour s'y opposer, de l'autre côté où l'on devait savoir l'instant fixe de ce départ, on ne fit rien ou presque rien, pour protéger le voyage. M.

de la Fayette ne disposa d'aucune force, pour le suspendre; M. de BouiUé en mit trop peu en mouvement pour l'accélérer; et l'on se conduisit de part et d'autre, comme si dans les craintes ou dans les désirs, personne n'eut été de bonne foi.

Ce fut dans la nuit du 20 au 2 1 Juin que partirent le roi et la reine, accompagnés de leurs enfans et de Me. EUsabeth. Us prirent la route de Mont-Médi. Monsieur, firère du roi partit de son côté^ et prit la route de Bruxelles par Mons. Comment se fait-il que ce départ aye pu avoir lieu sans que les autorités de Paris en fussent prévenues? Quelque précaution que l'on eut prise aux Thuileries, il était impossible, que la sortie des voitures n'y causât un léger mouvement. Comment les sentinelles, ne s'en apperçurent-elles pas? Comment la garde intérieure n'en fiit-elle pas informée? Ce sont

des énigmes, dont jamais on n'a eu le mot^ et qui dans le parti patriotique jettérent quelque défiance sur M. de la Fayette. Ce secret à bien gardé causait d'autant plus d'étonnément, que Ton prétendait, et que Ton a toujoiui affirmé depuis, que daiis la domesticité, ii était quelques personnes, dont Iq. fidélité, pour la reine surtout, était douteuse.

Au reste, c'est ici le moment, où l'histoire ^oit rendre un témoignage éclatant à k loyauté de Louis XVL On s'était bi^i gardé de lui faire entendre, que l'intention était de le placer à la tête d'une armée, de le &ire rentrer en conquérant dans son royaume, et dans les désastres d'une semblable guenei d'exercer sous son nom toutes les vengeanoei que l'ardeur des ressentiments inspirerait. On savait bien que son cœur généreux, eut rer poussé un semblable projet II partit avec l'unique intention de veiller sur les frontiérei aux moui^ments des étrangers, de les on* pêcher de pénétrer dans le royaume, et de kl maintenir par sa présence au delà des limites. Il avait été momentanément mécontent de l'obstacle passager que l'on avait mis à son voyage à Saint Cloud ; mais le lendemain cet

obstacle ayant été levé, cette contrariété s^était effacée de son esprit; et en partant pour Mont» Médi, il se félicitait en songeant qu'il ne serait plus permis aux puissances étrangères de prétendre qu'il n'était pas libre. Telle fut à son retour, sa déclaration. Elle fut rexpressioii de la vérité. Supposer, qu'une seule fois dans sa vie Louis XVI. ait eu re« cours au mensonge, ce serait un crime. Il ne l'eut pas employé même pour échapper à là mort. L'Univers s'accorderait à dire le contraire, son caractère donnerait un démenti à Tunivers. Mon témoignage ne peut être suspect. J'ai aimé la liberté, je l'aime encore, mais ce n'est pas la liberté de 92. J'ai le droit d'être impartial. Je n'ai reçu ni bienfaits du roi, ni bienfaits des républicains, ni bienfaits de Napoléon. Je n'en ai reçu qu'un seul de la patrie, c'est l'honneur de l'avoir servie pendant cinquante quatre ans. L'injustice d'un prêtre, de M. l'Archevêque de Malines m'a forcé à rester expatrié. Pour quelques jours de retard après un congé de vingt jours, le seul que j'eusse obtenu depuis dix ans, il a ravi à un galant homme, le

prix d'une longue et honorable carrière. Son

prédécesseur, M. le Comte de Lacépéde me jugeait difîéremment. Il me suffit* Louis XVIIL ignore cela; mais que M. de Malines, tour à tour ministre impérial et royal soit tranquille ; je ne me plaindrai pas. J'ai soixante huit ans. Si la nature n'est pas trompeuse je recevrai avant lui ma récompense de rEtemel, qui juge un archevêque tout aussi bien qu'un commis. Au reste nous sommes de pair. Ministre, il s'est conduit conmie Bichelieu; historien, je me conduis comme de Thou. Nous remplissons chacun notre r^e.

£n France il tait le nom de ses opprimés; eii Angleterre je nomme librement mes oppresseurs. Qu'ai-je à me plaindre au reste ?

Louis XVI. était roi, il eut bien les siens. M. de Pradt doit le savoir, il était de la consti* tuante ce me semble.

Le départ de Louis XVI. fut la nouvelle du matin, et le calme ne fut pas troublé. Jamais TAssemblée ne se montra si grande; M. de Beauharaais était président. La nouvelle est annoncée, il demande Tordre du jour, il est adopté, et TAssemblée pa^e à ses travaux ordinaires : l'antiquité n'offre rien de semblable.

LA RiTOLUTION FRANC AlSl!* 149

Dans cette séance elle confie aux ministres le pouvoir exécutif. A deux heures la Garde Nationale, conduite par ses chefs demande à être admise à lui. prêter serment de fidélité. Elle mit trois heures à défiler dans la salle. Paris fut tranquille* Ce calme fut commun à toute la France.

Le roi touchait presqu'aux frontiérs, et quelques heures encore, c'en était fait. Un petit corps de troupes à cheval traverse SainD Ménéhould. La municipalité s'alarme de ce mouvement, dcmt elle n'a pas été prévenue; elle recommande la surveillance, et reste assemblée. Peu de temps après le maître de poste l'informe qu'une voiture vient de relayer, et que cette voiture lui semble suspecte. Il reçoit l'ordre de la suivre; il prend une route de trave^rSe, la devance, ar^ rive avant elle à Varennes ; il prévient son confrère ; il était minuit ; ils volent ensemble au pont où nécessairemei^ la voiture doit passer ; une charrette s'y trouve par hasard, il la mettent en travers, et la versent. Drx>uet croit avoir reconnu le roi. Le procureur, de la commune, le maire, le commandant de la GardQ Nationale sont éveillés; quelques

hommes armés courent au pont. La voiture du roi arrive, elle est arrêtée. Quelques hussards accourent, ils veulent charger, le roi le leur défend, il se sacrifie, il est prisonnier.

Le tocsin sonna à plus de dix lieues à la ronde, les Gardas Nationales acçourureirt de tous les points. L'ordre fut maintenu» la personne du monarque fut respectée ; aucune insolence ne fut entendue.

Des couriers furent dépéchés à TAssemblée constituante. Elle députa, M. M*. de la Tour- Maubourg, Pétion et Bamave pour accompagner le roi à son retour. Ils se rendirent à Varennes. Dans Tintervalle FAssemblée destitue M. de Bouille de ses fonctions. Il n'avait pas attendu cet ordre ; la nouvelle de Té* vénement était arrivée à Metz avant d'être parvenue à Paris ; M. de Bouille était parti.

Le roi et ' la famille royale arrivèrent à Paris le 25. Un peuple immense bordait le boulevard ; la Garde Nationale était sous \eà armes. Le peuple garda le silence. • La Garde ne lui rendit point d'honneurs, elle ne porta point les armes. L^ Assemblée nomma mie commission pour recevoir la déclarati<» du roi. Les personnes de la domesticité forent

arrêtées, interrogées et relâchées. La commission, fit son rapport. Le roi reprit la jouissance de tous ses droits. L'assemblée poursuivit ses travaux ; des couriers furent envoyés dans tous le départements ; tout rentra dans Tordre accoutumé; et Ton n'en parla plus. Ainsi se termina ce grand événement»

qui pouvait compromettre pour longtemps la tranquilité de la France, et dont la pacifique issue déconcerta bien des espérances.

Quelle était alors la situation de T Europe ? tous les monarques afiectaient de prendre un grand intérêt à Louis XVI ; mais le leur les occupait davantage. L'Allemagne songeait à son agrandissement. Elle s'annonçait cc^nme

proteirice, et calculait enrilenceleUVell* exigerait de ses bienfaits ; moins éloignée de

la Belgique, elle eut promis moins, et hasardé

davantage. L'Espagne plus faible, et surtout

plus lente, s'en reposait sur son or et attendait

du temps des conseils opportuns sur l'emploi

qu elle en pourait faire. La Prusse était en

armes, marchait, manœuvrait, et n' avait plus *

le grand Frédéric. En Italie, cm excommu«

niait, on prêchait, et on espérait de l'avenir

quelques vêpres siciliennes, quelque Saint Bar-

152 biSTOIRE DES FACTIONS DE

thélemi future. La Savoie, le Piémont étident faibles. Gênes et Venise déchues, et Florence était sans pouvoir. A Londres, on souriait à la liberté naissante ; Pitt observait à la fois et l'Angleterre et la France. Si cette France eut été sage, si elle eut mis les circonstances à profit, elle eut étonné TËurope par mie alliance malheureusement trop peu commune.

Un pas de plus des deux cotés, et Ton n'eut plus compté que deux Nations du praonier ordre. Dans le Nord, Catherine promettait, mais était trop poUtique pour tenir; et ne pré** tendait pas mettre au hasard d'une cause qui lui importait peu, une longue suite de pros* pérités. Gustave, dans son imagination chevaleresque cherchait à nouer I4 ligue, et se repaissait de Tespoir d'être chef de cette croi«

' sade contre-révolutionnaire. Les émigrés se dispersaient dans les différentes cours, pressaient beaucoup et obtenai^t peu. Ainsi, l'horizon politique était chargé de nuages épais, mais que les éclairs ne sillonnaient pas

* encore. Il y avait peu de troupes en mouvement; et les journaux seuls créaient des armées» Voilà quelle était la situation, extérieure : Que se passait-il au dedans? La fuitei du m

avait généralement déplu. Si la tranqqilîtê de TEtat n'en avait pas été troublée, telk ne suffisait pas pour que Ton fut rassuré sur l'avenir. Ce qu'il avait tenté ne pouvait-il pas le tenter encore? La confiance était perdue, et quand la confiance aféloigne, il est rare que Faipour ne la suive. Tel était le sentiment que l'assemblée constituante retrouvait dans presque toutes les adresses des départements. Certains osaient davantage. Ceux ci prétendaient, que l'idée de la Hberté entrainait nécessairement l'idée de la république; que sous la d3niastie des Bourbons, il serait toujours impossible d'être libre. Ils étaient à leur avis trop accoutumés au despotisme pour se flatter qu'ils y renonçassent jamais. Us comparaient le règne de Louis XIV, à celui d'Elisabeth çn Angleterre, qui à force de succès et de grandeur était parvenue à fonder le pourvoir arbitraire. Ils comparaient celui de Louis XV. à celui de Jacques I. dont la faiblesse avait laissé entamer la prérogative, à la quelle cependant son orgeuil n'avait jamais voulu renoncer. Leur réticence sur Charles L laissait assez deviner leur pensée, quils n'avaient pas encore avouée hautement ;

mais déjà les mots^ d'abolition de la royautêt de république, de commission de gouverne* ment, se faisaient entendre dans ces adresses, et il était visible que ces opinions étaient fomentées dans certaines contrées de la France par des hommes ambitieux, et soufflées par eux à des autorités ignorantes, qui peut être n^en connaissaient par le ^danger quand eUes les transmettaient à l'Assemblée comme le visa de leurs administrés. Quant à Paris, il était sombre, il y avait moins de mouvement. U hyver avait été marqué par les scènes de Vincennes, et des Thuileries, par le pillage de rhotel de Castries, et par quelques troubles partiels ; 1b printemps avait été moins orageux ; Fagitation ne s'était apperçue que dans les paroles, et la grande affaire avait été de savoir^ ce que ferait, ou ce que ne ferait pas le roL L^Assemblée eut le bon esprit de sentir qu'il falait rapidement mettre un terme aux fluctit» ations des provinces ; elle crat démêler dans les idées que Ton cherchait à répandre, le germe d'une révolution nouvelle ; elle voulut couper le mal dans sa racine; elle se hâta donc de terminer la constitution ; elle en révisa tous les articles; la rédaction en fut achevée. Le S

RfevOXUTION FRANÇAISJti 155

Septembre une députation de soixante mem-*bres la porta au roi. Il fut maître de choiaûr le lieu et de déterminer le temps quil jugerait convenable pour l'examiner. Le 13 le roi écrivit à TAssemblée qu'il acceptait la con^ sdtution, et le lendemain 14 se rendit en per« sonne à la séance, pour la signer. Des fêtes, une illummation, un Te deum solemnel, célé«brérent ce grand événement* Un décret or* donna que Tacceptation du roi serait pro* clamée dans tout Fempire. Le 30, le roi vint à l'Assemblée, et dans un discours loua son z^e pour TEtat, rappela son courage, sa constance pendant ses travaux, et la remercia de son attachement à sa personne. Le président prit ensuite la parole, répondit au roi au nom de l'Assemblée, et leva la séance après avoir proncé .ces mots :— L'Assemblée constU tunate déclare, que sa mission est remplie, et que ses séances sont terminées.

Ainsi se termina cette Assemblée, à jamais mémorable ; cette réunion des orateurs les plus célèbres que la France possédât à cette époque ; ce sénat dont l'énergie attaqua de front tous les préjugés, en terrassa beaucoup, en ménagea plusieurs ; cette législature enfin dont la pa-

tience lutta contre toutes les difficultés, triompha de quelques unes, en laissa nombre d'invaincues. Si son génie ne créa pas la .

meilleure des constitutions, il rassembla du moins les matériaux nécessaires, pour servir dans la suite à la construction d'un édifice plus parfait. Entrainée, égarée peuUtre par ses idées libérales, elle brisa, avec un&imjprudente rapidité, les fers des nègres qu'il eut été plus sage de limer lentement ; elle ne vit pas qu'il falait les accoutumer au bienfait de la liberté, et ne réfléchit pas, que le premier glaive qu'ils saisiraient d'une main Ubre, serait le g]aîve de la vengeance. Sans doute son esprit séfonna* teur ne fut pas toujours exempt de passions ; mais ses intentions contrariées» plus souvent méconnues, furent toujours pures; du jnoim dans la grande majorité de ses membres. £Ue aima le roi pour l'Etat plus que pour sa personne ; et sa philosophie en honorant la mé* moire de Voltaire et de Rousseau acquittft la dette de la France.

IiA EÊVOLUTION FRANÇAISE. 157

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