‹ Histoire de l'origine, des progrès et de la décadence des diverses factions qui ont agité laChapitre 12 sur 16 · TOM. II. R · texte numérisé non relu

TOM. II. R

contre elle et triompha de l'Europe; comment, disje, se fait il qu elle se soit tant de fois courbée sous le joug des tyrans divers qu'elle nourissait dans son sein, et qu'un pied sur la tête des rois elle abandonnât sans rougir ses mains aux fers honteux dont il plaisait au premier monstre de la charger? tant de bassesse, et tant de gloire ! tant d'indifférence ppur la vie des hommes, et tant de loix pour leur indépendance ! cet exemple funeste donné par les pères de la patrie de fléchir ainsi le genou devant l'idole, était servilement imité, surpassé même, par les fonctionaires publics supérieurs et subalternes des départemens. L'odieux mensonge de ces honteuses adulations ne se fit jamais mieux servir qu'a la chute de Robespierre. Déjà sa tête avoit roulé sur l'echafaud que la correspondance pendant quelques jours présentait encore son nom chargé des titres fastueux de père du peuple, de vertueux, de magnanime, d'incorruptible, de sauveur etc. La poste suivante, les mêmes signatures, les mêmes hommes surchargèrent son nom des épithetes d* exécrable tyran, de monstre avide de sang, de bbureau.

etc. On aurait pu par les dates de ces lettres, calculer le plus ou moins de rapidité que les couriers, chargés de porter la nouvelle de sa mort, auraient mis dans leur marche. Quoique ce passage subit de l'adoration à l'injure, quoique ces damnations toujours promptes à remplacer ces apothéoses ridicules, ne fussent plus en droit d'étonner personne par leurs fréquentes répétitions, elle ne frappèrent jamais autant que lors de la découverte de cette police secrette de Robespierre dont j'ai dit un mot ailleurs. Apeine quarante huit heures s'étaient écoulées depuis sa mort que dans les paquets adressés au comité de salut public il s'en trouva, pendant plusieurs jours de suite, un grand nombre, qui renvoyés dans les divers buseaux ne trouvèrent point d'origine dans leurs attributions particulières. Ces paquets contenaient des tableaux, d'une grandeur peu commune, tous uniformes dans leur distribution, beaucoup plus longs que larges, tracés sur un papier fabriqué sans doute exprés, puis que le commerce n'en offre point de semblable, et dont selon toute appa-

rence on avait fait parvenir une certaine provision aux autorités qui devaient en faire usage. Ces espèces de bandes d'un papier fort et épais, longues de quelques pieds, et larges à peu prés de dix huit pouces étaient divisées, recto et verso en colonnes assez étroites, imprimées ainsi que le titre de chaque tableau qui portait en substance, Questions aux quelles répondra tel (son nom et sa qualité civile) avec exactitude et célérité. Cette formule était signée communément par Robespierre, Couthon et St. Just, quelque fois par deux des triumvirs, quelque fois aussi par Robespierre seul. Mais ces signatures, fussent-elles réunies, ou moins nombreuses, celle de Robespierre s'y trouvait constament. Chaque colonne portait en tête la question, à la réponse de la quelle elle était consacrée; et la signature du fonctionaire public qui renvoyait le tableau, certifiait la véracité de ses réponses aux questions qu'on lui avait adressées ; c'était dans la rédaction de ces réponses que les qualifications d'incorruptible, de sublime, d'im*-

mortel* etc. étaient prodiguées à. Robespierre ;

et lors que peu de temps après ces fonctionaires

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accusèrent réceptionde Tordre qu'on leur donna de ne pas donner suite à une correspondance de ce genre* le philosophe ne put voir sans p^tié les mêmes iiommes accabler d*outrages celui que peu de jours avant leur lâche adulation égalait à la divinité. -

La plus part de ces questions, au reste, étaient misérables et décelaient toute la petitesse de celui qui les faisait. Elles embrassaient toutes les classes d'opinions. En voici quelques unes dont je me rapelle. Que font les cidevaiit nobles ? se fréquentent-ils entre eux ? se mèlent-ils avec les bourgeois? viennent ils sûr la place publique ? s'y prommenent ils ? sont ils gais ou tristes? sur quoi roule leur con«> versation. ? sachez s'ils parlent de moi. Vous apercevez vous que les prêtres disent là messe en cachette? est-il dans la commune des dévotes qui leur donnent de l'argent?

sont ils bien habillés on mal vêtus ? examinés s'il sont poudrés. Vos sociétés populaires sont elles fréquentées ? les patriotes y font>-ik mon éloge? etc. etc. telle était en général* la puérilité de ces questions qu'égalait soûVent celle des réponses. Ce genre de correspond-

dance durait, selon toute apparence, depuis un certain laps de temps ; puisque dans les réponses . on. renvoyait quelques fois à celles que Ton avait précédament faites. Il est présuraable que pendant la vie de Robespierre quelqu'un fut spécialement chargé de la réception de ces paquets, puisque le lendemain de sa mort le comité de salut public en eut connaissance pour la première fois. Ils furent mis sous les yeux des membres du comité.

Aucun d'eux n'avait ordonné cette mesure.

Ge fut peu de jours après que Ton découvrit dans les combles du palais les bureaux de cette police occulte. Apparemment que les commis qui y étaient employés n'osèrent plus y reparaître après la chute de Robespierre. Ils sont restés inconnus. La liste de leurs noms ne se trouva pas au secrétariat général ; et s'ils étaient payés, ce n'était pas des fonds du comité.

Si catastrophe fut jamais mieux méritée que celle de Robespierre, si jajnais il en fut une qui. répondit davantage, aux vœux du public, il faut dire cependant qu'elle ne fut point l'effet de la volonté nationale, et qu«

la mort de ce député ne fut point prononcée par un tribual avoué par la justice. Sa mort fut le résultat d'une conjuration. Il fut frappé par des hommes qui agissaient pour eux, et non pour la patrie; de-là les maux affreux qui succédèrent à des maux affreux.

La haine contre Robespierre avait réuni des hommes bien opposés de vues et d'opinion.

Ils s'étaient entendus pour le renverser, mais leur intelligence cessa dès qu'il fut mort. Le français toujours prompt à se bercer de flatteuses espérances crut la tyrannie éteinte avec Robespierre; mais ce n'était qu'un tyrsui de moins. Les conjurés se divisèrent sous deux, enseignes bien distinctes. Les uns prirent qu affectèrent le nom de thermidoriens pour appeler sur eux la reconnoissance de toutes les personnes qui, parents ou amis, regrettaient les victimes de Robespierre. Les autres, héritiers de la férocité révolutionaire, veillaient à la conservation de la terreur, et Billaud de Varennés et Collot d'Herbois étaient loin de souffrir qu'on ébranlât un empire qu'ils partageaient encore, mais qu'ils allaierft bientôt se disputer. Ainsi en peu de jours se prononcèrent dçux

factions nouvelles. L'une était plus redoutable en apparence, mais elle fut chancelante dès son origine. Elle commença mal adroitement par afficher des principes que l'on réprouvait hautement, depuis que la mort de Robespierre permettait de s'expliquer avec franchise. Billaud de Varennes et Collot d'Herbois, chefs de cette faction, furent chercher un appui aux Jacobins. Revenus insensiblement de la stupeur ou les avait plongés la mort de leur maître, et de l'effroi que le Gendre leur avait causés, les Jacobins acceuillirent avec empressement des hommes quf venaient leur promettre la continuation des massacres. Mais maintenant la protection des Jacobins était bien précaire ; un homme de moins lui avait fait perdre en puissance ce qu'elle avait gagné en odieux. Les deux chefs ne refléchirent pas qu'il n'avait fallu qu'un jour pour conduire la société mère à la caducité ; que la magie d'un pouvoir purement moral ne se ressuscite jamais quand il est évanoui, et que l'appui des Jacobins ne ferait que signaler leurs dessins sans les servir. L'autre faction, c'é* tait celle des Thermidoriens, feignit dabord

de s'en reposer sur la gratitude que son nom semblait provoquer pour arriver à la puissance. Elle commença par s'arroger le mérite des * bienfaits qui suivirent le 10 Thermidor, et résolue a dominer à son tour la Convention Nationale, elle dissimula avec adresse le régime de sang et d'épouvante qu'elle méditait d'employer ; elle feignit un intérêt qu'elle n'éprouvait pas pour la sûreté de la Convention afin de l'entourer de janissaires d'un nouveau genre dont elle pût à son gré diriger le fanatisme ; et décorant les massacres innombrables dont elle couvrit la France du beau titre de vengeance populaire, n'eut d'autre but que de relever le trône sur les ruines de la liberté publique, et trouva sa perte dans le 13 Vendémiaire, dont elle avait préparé de longue main l'horrible commotion pour completter son triomphe.

Malheureusement les leçons de l'expérience, quelques fortes qu'elles eussent été jusqu'à présent, n'avaient encore obtenu qu'un faible empire sur la Convention Nationale. Elle n'aperçut pas le nouvel abime que l'on creusait à ses cotés ; et le noyeau d'hommes paisibles

qu'elle possédait encore dans son sein uniquement occuppés à réparer les maux du régime

- de la terreur servit sans s'en douter au-delà de leurs espérances les tyrans thermidoriens, en livrant à la justice des loix les agens les plus atroces du système révolutionaire et en arrivant ainsi d'échelons en échelons jusqu'à Billaud Varcnnes et Collot d'Herbois, dont l'ostracisme fut Tunique punition. Ainsi ce fut la Convention elle même qui débarassa les thermidoriens des seuls rivaux qu'ils eussent à craindre. Comment met-on tant d'énergie à venger les anciens outrages faits à l'humanité, et tant d'indolence à prévenir ceux qu'on lui prépare. Le ciel en accordant à la Convention l'œil de la vérité, l'avait par distraction placé derrière sa tête. Il n'appercevait jamais que le passé.

Au reste si cette époque ne fut pas une de celles ou la Convention se montra le plus

, grande, ce fut celle du moins où elle se montra le plus juste ; et le retour à la justice est .bien aussi un titre à la gloire. Son premier soin fut de décréter la restitution des biens des condamnés que les tyrans avaient

ravis à leurs familles en les confisquant. Dtes hommes longtemps chers aux véritables amis de la liberté, Baudin, d'Aunou, Cambacérès, L^njuinais, Pélet, et plusieurs autres firent rapporter une foule de loix incohérentes et barbares que le gouvernement révolutionaire avait enfantées. La philosophie dut à Boissj d'Anglas la première loi sur la liberté des cultes. Grégoire ramena l'attention sur les connoifrsances humaines. La nation fut rendue à son respect pour les arts. On receuillit les débris des monuments que le vandalisme avait mutilés, et Ton conserva ceux qu'il n'avait pu atteindre avec un soin religieux. Toutes les prisons furent ouvertes ; les soixante treiae députés recouvrèrent la liberté. Enfin l*oA è'occuppa d'une constitution* dont les principes plus sains et les bases mieux méditées condamnassent à un éternel oubli cette constitution de 1793 favorable seulement à la démagogie, et qui n'était qu'une informe théorie d'insurrections et de dissensions civiles. L'histoire à conservé les noms des hommes retiomifiendables que la convention chargea de cette rédaction. Meriin de Douay, Camba-

cérès, Boissy d'Anglas, Sieyés, Thibaudeau, La Réveillière, Daunou, Berlier, Creuzé la Touche, Louvet, Le Sage. La victoire secondait de son côté les efforts que la Convention faisait pour reconquérir sa dignité si longtemps compromise. La bataille de Fleuras et toutes les places frontières reprises sur les ennemis, rendaient la France à la gloire et là Convention au courage.

Cependant les deux factions que j'ai signalées commençaient déjà à faire sentir leur influence. Le député Fréron, fils de ce Fréron que sa haine pour la philosophie et Tacharnejnent de sa critique contre Voltaire rendirent honteusement célèbre dans le dernier siècle, Fréron disje, avait entrepris un journal sous le titred' Orateur du Peuple. Il employa ce journal à échaufer Pesprit de tous les jeunes gens. Il les appela à la vengeance de leucs pères, de leurs parens, de leurs protecteurs, que le régime de la terreur avait sacrifiés. f II leur insinua Tidée de se ranger autour de la Convention, pour la garantir désormais, disait-il, de la tyrannique domination des Jacobins. < H ne lui falut pas beaucoup de soins pour exalter

de jeunes têtes sans expérience. Une partie de la jeunesse de Paris avait été enlevée par la première réquisition. Ce qui restait de jeunes gens dans la capitale, se composait de fUs de proscrits, de quelques adolescents à qui leur âge n'avait pas permis de suivre leurs pères dans leur émigration, de fils d'anciens nobles dont l'enfance avait été imbue de principes bien opposés à ceux de la liberté, enfin de fils de bourgeois qui n'étaient pas d'âge encore à être atteints par la réquisition, dont l'éducation avait été nulle parce que la révolution les avait surpris à l'époque ou ils ne faisaient que commencer à s'instruire^ à qui l'ignorance ne permettait pas d'apprécier le danger des démarches qu'on leur suggérait, et qui n'embrassèrent ce parti que par ton, par air, par fatuité, et pour singer ceux qu'ils se figuraient être par la naissance au-dessus d'eux. Assurément ils étaient trop jeunes pour avoir une idée juste de ce que c'était que l'ancienne noblesse ; mais en cela ils héritaient de la ridicule manie de leurs pères et de leurs ayeux. Telle fut la troupe que l'on appela la jeunesse de Fréron. Elle vint offrir

ses services à la Convention, et la Convention eut la foibiesse de les accepter» Ainsi dans d'autres temps elle confia la garde de ses portes à des brigands, dont on se servit dans la suite pour la décimer ; ainsi acceuille-telle aujourd'hui ces modernes seïdes, qu'elle croira dévoués à son salut au 1 Préirial dont nous parlerons bientôt, tandis qu'ils n'agissaient que par l'impulsion et pour la puissance des chefs thermidoriens, et qu'elle verra, au 13 Vendémiaire, déployer contre elle toute leur énergie et tout leur courage. Bientôt ces jeunes imprudens affectèrent un costhume, un genre d'habits particuliers pour se reconnaître sans doute, mais qui plus d'une Ibis leur attira des avanies. On les vit pendant quelque temps porter une coifure qu'ils nommèrent à la vie» time, dont la forme et le nom étaient également révoltans. Ils employaient la poudre pour cette espèce de coifure. Les cotés* on ce que l'on appelé les faces, étaient d'une longueur prodigieuse, et entièrement plattes; cela se nommait Oreilles de chien. C'était le simbole de la fidélité. Les cheveux de derrière étaient relevés autant que possible* et

retenus sur le sommet de la tête avec un peigne. L'habit était extrêmement décoleté, et le col: de la chemise se portait rabattu sur le collet de l'habit ; ensorte que dans le grand intervale qui séparait les cheveux du collet de Thabit et de la chemise, . on appercevait le col de l'homme entièrement nud, et que ces messieurs paraissaient n'avoir plus d'autre-* chose à faire que de s'agenouiller et de placer la tête sur le billot. Les collets noirs succédèrent aux habits à la victime. Ces collets qui véritablement étaient un signe de ralliement, occasionérent plusieurs querelles et furent défendus par la police. Mais sans m'arrêter plus long-temps à ces futilités, j'ajouterai seulement que ces jeunes gens, dont la plus part s'étaient armés à leurs frais, faisaient de leur autorité privée des patrouilles autour de la Convention et dans Paris ; avaient souvent des rixes avec les militaires et la garde nationale ; s'arrogeaient le droit de donner le ton dans les spectacles ; outragèrent souvent des acteurs recommendables par leur conduite et par leurs talens; et par leur despotisme insolent envers le public occasionérent au théâtre plusieurs

scènes scandaleuses. Leurs chefs ne négligeaient rien pour entretenir cette effervescence parmi ce troupeau d'étourdis. Cette chanson fameuse, connue sous le nom de Aux armes citoyens, dont Tunique tort était d'avoir été chantée à une époque, que Ton regardait comme Porigine du régime révolutionaire, mais dont Fair héroique et la poésie énergiqe et martiale avaient conduit tant de bataillons aux champs de la gloire, et inspiré pour ainsi dire la victoire à nos armées, cette chanson fut proscrite comme un forfait; et la mort, on plutôt. le massacre, eût à l'instant puni la hardiesse du malheureux, que Ton eût surpris à en fredonner quelques notes ou quelques paroles par distraction on par habitude. On la remplaça par une autre chanson, que Ton intitula Le Réveil du Peuple, dont la musique sans couleur était parodiée sur les airs niais et yulgaires des fileuses de Normandie, et dont le faux enthousiasme qu'un versificateur glacé avait tenté d'imprimer aux paroles, demeurait sans effet si le chanteur ne le faisait valoir par tous les gestes de la menace et de la fureur. Veuton en deux mots juger du mérite des deux

chansons? L'hymne j Aux armes $ citoyens, appelait les français à de nobles combats contre les ennemis étrangers; Le ïteveil du Peuple appelait les français à de lâches t assasinats contre des français. On ajouta à ces stimulants de méchantes pièces de circonstance, que la jeunesse de Fréron, qui en peu de jours se irépandit par toute la France, faisait jouer par ordre. Les Suspects, les Comités révolutionaires r et quelques autres de ce genre, furent répétées jusqu'à satiété, et rarement- ces représentations se terminaient-elles, sans amener l'assasinat de quelque malheureux. On meublait les places publiques et les carrefours des trétaux de Théspis, et du haut de ces planches ambulantes des chanteurs grossiers, par des chansons trop spirituelles souvent pour être leur ouvrage, faisaient glisser dans l'ame du peuple la haine de la liberté, l'amour du sang, et la défiance pour ses représentans. Enfin Ton créa une expression triviale pour légitimer les assasinats déjà exécutés ou médités, La queue de Robespierre était cette expression, et l'infortuné que l'on égorgeait à Lyon, à Marseille,

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et dans tout le midi, était toujours, après sa mort, de la queue de Robespierre.

L'autre faction ne le cédait pas à celle. ci en infamies. L'une frappait par le poignard* et la seconde par la famine. Le sceptre d'airain du comité de salut public ; ses loix sur le maximum ; ses réquisitions forcées ; ses ordres inconséquens et maladroits donnés souvent aux agriculteurs d'approvisioner tels ou tels marchés, sous peine d'amendes où d'autres punitions ; ses défenses d'exportation de grains ; ses marchés onéreux « irréfléchis pour les approvisionnemens des années, si bienfaits pour tenter la cupidité ; et plus que tout cela la disparution totale du numéraire, et la dépréciation toujours progressive des assignats que les consommateurs offraient vainement aux fermiers en échange de leurs denrées, avaient préparé de longue main et enfin amené, cette disette qui n'existait vrai? ment pas. Le peuple de Paris, après avoir passé chaque jour douze ou quinze heures aux portes des boulangers, n'en rapportait dans sa famille que quelques onces d'un pain détesta*

ble, fait avec de la farine de maïs,- d'haricots, ou de vesce, et dans le quel il n'entrait pas un seul grain de froment. Le tableau qu'offrait cette grande population était déplorable.

Tous les travaux étaient suspendus, parce que les ouvriers ne pouvaient être à la fois dans les atteliers, et à la porte des boulangers. • Les rues étaient innondées de femmes couvertes de haillons, sollicitant la pitié pour leurs enfans expirans de faim; ou de malheureux, traînant avec peine leurs corps décharnés, et cherchant dans la fange des cloaques quelques dégoutans débris de légumes pourris ou de poissons infects, qu'ils dévoraient avec une effrayante volupté. La logique du peuple est inexplicable. Sous les rois, une disette d'un aëul jour eût amené une révolte générale ; et sous la Convention, il la supporta près de quinze mois, non pas sans murmures sans doute, mais sans aucune explosion ; car les deux mouvemens populaires dont je parlerai tout à l'heure, ne furent pas un effet de sa volonté directe, mais une conséquence de la tactique routinière des Jacobins Les deux factions

n'avaient garde de mettre un terme à cette

calamité, publique ; les thermidoriens, parce qu'elle leur servait à exaspérer la haine du peuple contre les terroristes qu'ils accusaient .d'être cause des souffrances qu'il éprouvait; les successeurs de Robespierre, parce qu'elle leur assurait la facilité d'ameuter ce peuple, toutes les fois que leur intérêt l'exigerait. La portion saine de la Convention, qui n'appartenait ni à l'une ni à l'autre faction, essaya de remédier au mal, et Boissy d'Anglas fut chargé de s'occuper de l'approvisionnement de Paris. On ne peut 3e figurer les entraves que l'un et l'autre parti accumulèrent autour de lui. Sa patience, sa fermeté, son dévouement, triomphèrent des plus embarassantes ; et il vint annoncer â la Convention qu'il répondait des subsistances de Paris, si le peuple avait le bon esprit de se contenter, pendant les premiers temps, de la moitié de ce qu'il consommait dans les temps ordinaire*. Une pareille assurance était un bienfait dans la détresse ou l'on était réduit. La Convention n'en tint aucun compte. , Elle flotta incertaine entre les Jacobins qui prétendirent que la disette cesserait si Ton rendait au peuple

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ses anciens amis, et les thermidoriens qui' affirmèrent que l'abondance reparaitrait si l'on livrait au supplice le reste impur des bourreaux de ce même peuple. L'un et l'autre conseil répugnait à la Convention et elle se sépara jsans rien prononcer.

1 Mais enfin elle* eut l'air de se déterminer à accorder quelque chose à la vindicte publique/ et au respect qu'elle se devait à elle njême ; et ce fut alors que Carrier fut mis en jugements Je ne reviendrai point sur les attentats de cet homme, dont le tableau a déjà dans le cours dé cet ouvrage contristé l'ame du lecteur, et c'est bien assez pour moi d'avoir été réduit une seule fois au supplice de les peindre. Sa défense se borna, à cet argument: Que s'il méritait la mort, le même arrêt devait s'étendre sur toute l'assemblée ; qu'il n'avait fait qu'obéir à ses décrets ; qu'il n'était pas plus criminel qu'elle, et qu'il y a parité de crime, entré celui qui l'ordonne, et celui qui l'exécute. Carrier fut condamné. Ce ne fut que quelques mois après que l'on songea à Joseph le Bon.

Cependant avant que l'on en fût venu à

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prendre en considération la disette qui affligeait Paris, deux événemens y avaient répandu l'alarme ; l'incendie de l'abbaye St. Germain et l'explosion du magasin à poudre de Grenelle. Il était possible que ces deux événemens ne fussent dus qu'à quelque imprudente négligence. Mais on n'en jugea pas ainsi dans le public ; et chacune des deux factions les interpréta d'une manière conforme à ses intérêts. Les Jacobins les imputèrent aux agens de l'étranger, et aux malveillans de l'intérieur ; et en prirent occasion de regretter la sévère vigilance de l'ancien comité de s^lut public, entièrement perdue depuis qu'il avait cessé d'être le centre du gouvernement, et de faire valoir la nécessité de revenir à un système de rigueur, capable de maintenir les ennemis de la chose publique. Les Thermidoriens, de leur coté* pour rendre de plus en plus les terroristes odieux, accusèrent de l'incendie de l'abbaye le comité révolutionaire dç la section du Bonnet rouge qui y tenait ses séances, dont les membres, disaient-Us, n'avaient pas trouvé d'autre moyen, pour dérobber la connaissance de leurs dilapidations et de leur

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conduite sous Robespierre, que de mettre le feu à cet antique monument afin, que leurs papiers venant à périr dans ce grand incendie, ils fussent dispenses de rendre leurs comptes, et que l'examen de leur conduite devint înupossible. Quand à l'explosion de Grenelle ils la rejetèrent sur rimpéritie des employés que les Jacobins y avaient introduits, et en conclurent qu'il était instant pour le salut de la patrie que toutes les administrations fussent recrées, on tout au moins épurées.

Telles étaient les attaques, encore indirectes toutes fois, que les deux partis se portaient. Mais Thorison se rembrunissait, et Forage depuis quelque temps grondait dans le lointain et menaçait les farouches successeurs dès triumvirs. Le Cointre de Versailles avait rompu la glace et osé le premier les dénoncer à la tribune de la Convention ; mais Tétourderie habituelle de ce député, l'opinion même que Ton avait alors que sa raison était un peu altérée, empêchèrent que Ton ne don* nât à cette dénonciation l'attention qu'elle méritait. Elle Ait déclarée calomnieuse; quoi que son unique tort, peut-être, fût d'être pré-

maturée. Quoi qu'il en soit, chaque jour on frappait en détail quelques uns des anciens agens de Robespierre. Billaud Varennes, malgré tout son crédit n'avait pu sauver le fameux Fouquier Thinville, et l'échafaud en avait fait justice. Jagot, La Viconterie, Rossignol, Chrétien et nombre d'autres étaient tombés, et leur arrestation avait neutralisé leur redoutable influence. Enfin un dénonciateur, plus justement estimé que le Cointre, saisit corps à corps Billaud Varennes, Collot d'Herbois, et quelques autres membres de l'ancien comité de salut public. Ce fut le Gendre, dont le républicanisme et la droiture des intentions ne pouvaient se révoquer en doute. Longtemps ami de Danton, et jamais son complice, l'un des premiers parmi ce petit nombre de députés sans reproche qui ne séparèrent jamais l'humanité de la liberté, l'estime que l'on avait pour son caractère donna du poids et de la gravité à son accusation. La Convention nomma une commission de douze membres pour examiner la conduite des accusés. Carnot quelques jours après parut à la tribune, et entreprit leur dé*

fense ; et c'est ici que la postérité éprouvera quelque incertitude sur la réalité des faits qui leur étaient reprochés. La réputation dé Carnot, si justement célèbre et par ses grands talens, et par la loyale franchise de ses opinions, que son noble caractère rendit toujours étranger aux factions, garantit constamment de tous les excès, et fit dans tous les temps aborder sans crainte tous les genres de despotisme pour les combattre et les épargner à sa patrie, la ré** putation, disje, de Carnot plaidera la cause des accusés devant les races futures avec plus de succès peut-être qu'il ne le fit lui même devant les contemporains. Ils étaient coi> vaincus qu'il ne pouvait rien ignorer de la conduite politique de ses clients, et Ton imputa sa démarche inattendue à là générosité de son ame; et certes dans une telle circonstance, c'était lui donner la plus honorable marque d'estime. Ce n'est pas à moi à chercher les tnotifs qui déterminèrent un homme comme lui. Ce sera le droit de l'histoire, quand les temps seront arrivés où elle écrira sur le* tombeaux de tous lés hommes de la révolu»

tion. Je dirai simplement que je crus, comme

tout le public, que Carnot ne cédait qu'à la noble inspiration d'une ame généreuse ; mais /ajouterai qu'il était possible que ses yeux perçassent mieux dans Ta venir que ceux de la

Convention ; qu'après l'avoir vue tant de fois dépasser imprudemment la juste mesure que la sagesse et la politique lui prescrivaient, sa raison lui fit craindre qu'elle n'appercût pas encore cette fois le piège nouveau qu'on ïui tendait, que toujours dupe de son enthousiasme on ne l'entraînât à son inscu vers la contre révolution, et qu'en frappant de la sorte en détail de grands coupables sans dcfute, dont les crimes commis au nom de la république Pavaient compromise bien loin de la servir, sa justiciere sévérité au lieu de venger cette république ne fît qu'en accélérer la ruine, en délivrant insensiblement ainsi ses antagonistes de leurs plus fiers ennemis. Ce* tait donc bien moins à mon avis les accusés qu'il prétendit défendre que la liberté qt/il voyait sur le bord de l'abime. Sa sagacité le faisait lire dans l'avenir. En prononçant son discours il assistait par sa pré-* science au 13 Vendémiaire. On écouta Carnot

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avec r attention qui lui était due; un autre député, Prieur de la côte d'or, parla dans le même sens, et la discussion allait s'entamer, lorsque le député Bréard, en annonçant que les comités de la Convention se proposaient de faire un rapport général sur l'ancien comité de salut public, demanda que Ton passât à Tordre du jour sur la dénonciation. Dans la révolution, et surtout depuis le régne de la Convention, gagner quelques jours, c'était gagner des années. Ce délai était donc beaucoup pour Coilot d'Herbois et Billaud Varennes s'ils eussent su en profiter. Mais les Jacobins, depuis que leur décadence se prononçait, ne marchaient plus que de fautes en fautes, et bientôt par un mouvement po* pulaire mal combiné, et insignifiant par sa composition, ils accélérèrent la condamnation de ces chefs qu'ils avaient tant d'intérêt à conserver. '

Le 12 Germinal, ils ameutèrent quelques centaines d'hommes et de femmes mal vêtus* Ils pénétrèrent dans la cour du palais des Thuileries, en traînant avec eux quelques enfans. Ils étaient précédés d'une insigne

dessinée d'après celles en usage dans Tantique Rome. Cette insigne portait ces mots, Du pain et la constitution de 93. Ces mots écrits avec de la craie, étaient répétés sur leurs chapeaux. Du pain à la bonne heure.

Mais la consitution de 93 ! que pouvait elle importer à des hommes, et plus encore à des femmes de cette espèce, que Ton semblait avoir choisies dans les plus basses classes de la populace, et dont l'ignorance était incontestable. Rien assurément n'était plus mal adroit qu'une semblable demande. Elle éclaira à l'instant sur les véritables intentions des auteurs de cette émeute. La constitution de 93, impossible dans son exécution, était odieuse à tout le monde et par ses principes antisociaux et par le souvenir des hommes à qui elle avait du le jour ; et la faire réclamer par cette tourbe ignorante et affamée, qui venait avec tant de justice demander du pain, mais qui n'avait aucun droit d'usurper la puissance du peuple dont elle était à peine unie parcelle, c'était réunir subitement toute la portion saine des députés aux Thermidoriens ; et dans l'intérêt des? successeurs de

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Robespierre c'était de la part des Jacobins la faute la plus grossière et la plus impolitique. Ces factieux, qui n'étaient au reste redoutables que par l'appui que leur promettait la Montagne, pénétrèrent en partie dans la salle de la Convention. Les Thermidoriens accoururent avec leurs imberbes prétoriens. Ils cernèrent la Convention pour la défendre, disaient ils, et pour la première fois s'essayèrent dans Fart de sabrer ce peuple, que représentait cette .Convention dont ces jeunes messieurs s'anjioncaient être les libérateurs. Le petit nombre de perturbateurs que l'insolence avait conduits jusques dans l'intérieur, instruits du sort de leurs compagnons . restés à l'extérieur prirent l'épouvante et se sauvèrent. Ce fut alors que les Jacobins durent reconnaître la faute qu'ils venaient de commettre. L'indigna^tion d'un c#té, la perfidie de l'autre, appelèrent à l'instant en jugement Collot d'Herbois, Billaud Varennes et quelques autres. Ils furent condamnés par enthousiasme, si il est permis de s'exprimer ainsi, à la déportation. C'était trop peu si leurs crimes étaient avérés, ,et trop s'ils ne l'étaient pas. Et dans la même

séance on approuva le généreux dévouement de la jeunesse de Fréron, dont le sang d'un peuple sans armes venait de rougir le premier exploit. Et voila comme la passion apprend aux hommes l'art de punir et de caresser le crime sans descendre de leur tribunal. La détention de Moyse Baile, de Granet, d'Amar, de Léonard Bourdon même, qui le 9 Ther* midor cependant était monté à la commune à la tête d'un bataillon, de Cambon, de Maignet, et de quelques autres chefs du terrorisme, fut ordonnée ; et par une de ces contradictions que nous avons déjà rencontrées tant de fois dans les procédés de la Convention, ce le Cointre de Versailles, qui peu de mois avant avait été traité de fou, quand le premier il avait osé dénoncer Billaud et Collot, est aujourd'hui compris dans la proscription des hommes qui n'avaient soulevé cette portion de peuple que pour les défendre. Qui méritait Bedlam ? Etait-ce le Cointre, était-ce ses juges ?

Quoi qu'il en soit cette tolérance, envere Collot d'Herbois principalement, donna à Lyon, et dans tout le midi, une horrible ac-

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tivité à la réaction. Lyon s'indigna surtout de . cette coupable indulgence envers l'homme dont les fureurs avaient innondé de sang ses malheureuses ruines, déplorables vestiges des désastres de la guerre. Son indignation était juste; mais pour l'exprimer, Lyon devait-il imiter son boureau? l'assassinat vengea les assassinats. Le jour, la nuit les égorgés se partagèrent les rues avec les égorgeurs; on marchait avec indifférence au milieu dès corps gissans sur le pavé. Tout devint terroriste aux yeux de la vengeance effrénée. On frappait de rage, on frappait de sangfroid, on frappait à l'aventure. Dans le Forest, sur les bords de la Durance et de la Drome, à St^ Etienne, au St. Esprit, à Tournus, à Tarascon, à Avignon, à Arles, sur une superficie de pluar de cent lienes se promena ce délire sanglant. Ici l'on force les prisons, et sans distinction de crimes et d'infortunes les détenus en masse sont massacrés. Ailleurs on livre aux flammes ces aziles des revers, et le malheureux dont la vie servait d'otage à son créancier périt à coté du brigand que la justice y réservait au glaivç de la loi. Le voyageur- est poig*

nardé parce que sa figure est inconnue. Un père conduit son enfant à l'école de Soréze.

En exhibant son passeport, il laissé tomber par hazard une ancienne carte de "sûreté signée par Chaumette. On la ramasse, on voit ce nom et cet homme est massacré dans les bras de son fils* Deux soldats en congé reviennent de Tannée. Leurs habits usés dans les campagnes sont en mauvais ordre. Leurs cheveux et leur barbe sont négligés. Ce costhume sent le terroriste. A defiaut .de chapeau ils portent un bonnet de police dont le retroussis est écarlate. On s'écrie, ce sont des bonnets rouges ; ils sont assasinés à une lieue de Tarascon. On citerait cent exemples semblables. Le paroxisme de cette horrible fièvre dura plusieurs mois. On jetait les cadavres par centaines dans le Rhône; la Méditerrannée engloutissait les assasins de Fan deux que leur expédiaient les assasins de Tan quatre ; et dans cette foule énorme de victimes, les os des innocens égorgés dans Lyon allaient au sein des mers se heurter contre les squelettes des innocens égorgés dans Nantes par Carrier.

LA ftâvOLtmOW FRANÇAISE 273

Ces excès trouvèrent la Convention aussi

faible que l'Assemblée législative l'avait été

lors des excès du; 2 Septembre. $on in*

différence à les prévenir comme à les punir

amena Tune des plus dangereuses insurrections

dont jusqu'ici Paris eût été le théâtre. Les

Jacobins informés de cette réaction, et ne

pouvant se dissimuler qu'elle était .totalement

dirigée contre eux, n'espérant désormais au,

cun secours de la Convention ou le .parti dé

la Montagne était maintenant en minorité,

privés de leurs chefs principaux que la dépôt-*

tation transportait au delà des mers, chaque

jour troublés dans leurs séances ou insultés

dans les rues par la jeunesse de Fréron, se lé**

solurent à jouer le tout pour le tout, à terrasser

d'un seul coup leurs ennemis, oui s'il. fql ait

périra p£rir du moins avec éclat. Cette ghuide

insurrection éclata le 1 Prairial; et aucune

jusqu'à ce jour n'avait présenté un plus grand

nombre d'hommes armés. On a porté à

soixante mille celui des citoyens de tout rang

que le tocsin força de marcher Contre la'

Convention ; sans compter cette multitude de

furies, et de brigands sans aveu, que l'espoir?

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