TOM. II* T
du crime et du pillage faisait sortir dé leurs repaires dans ces jours de troubles et de discordes; et que Ton pourait appeler les troupes légères des factieux, si Ton ne craignait, par une semblable comparaison, de faire un affront au militaire français. Le nom de Cosaques des insurrections leur conviendrait tnieux. Ils en avaient du moins toute la saleté,, tout la grossière ignorance, et toute l'avidité.
Le mot de ralliement, où plutôt la devise du jour, fut la même que celle du 12 germinal précédent; c'est à dire du Pain et la constitution de 93. La convention fut entièrement cernée. Les bataillons de piques occupèrent le carouzel, la cour des Thuiieriés, la 'placé de la concorde, la rue St. Honoré jusqu'aux feuillants, et tous les quais qui bordent la galerie et les jardins. Vers les quatre Beures d'après midi les portes de la Convention furent forcées. Boissy d' Anglas présidait; çt xrette terrible journée l'a rendu immortel. Tous les députés s^étaient dispersés. Entouré des furies et des assasins dont la salle était encombrée, en butte à leurs cris, à leurs
menaces, à leurs blasphèmes, il resta seul au milieu de cette troupe de forcehés; et impassible à la crainte, il n'abandonna pas le fauteuil. Son admirable fermeté en imposa sans doute à ces misérables ; ils n'osèrent, ae porter contre lui à aucunes violences; ils ne Finsultérent qu'en paroles. Mais un crime horrible fut commis sons ses yeux et pour ainsi dire dans ses bras. Un député, nommé Féraud, jeune homme aussi intéressant par ses principes que par ses talens, arrivait ce même jour de mission. Il se rend à la Convention, et entre dans la salle à l'instant même qù ce tumulte affreux s'y passait. Il parvient enfin jusqu'à Boissy d'Anglas. Tandis qu'ils s'entretiennent, un assasin lui tire un coup de pistolet àlx>ut portant. Le malheureux Féraud expire à l'instant. On a dit que l'assasin fut induit en erreur par la ressemblance du nom de Féraud avec celui de Fréron. Eh!
quand c'eût été Fréron !
Ces monstres trainérent le cadavre hors de la salle. La tête fut séparée du corps, et promenée au bout d'une pique dans Paria Croirait-on qu'ils eurent l'épouvantable bar-
barie de rapporter cet horrible trophée dans la salle de la Convention, et de le présenter à Boissy d f Anglas. Quelques amis l'arrachèrent enfin de ce fauteuil, sur le, quel il resta pen- v daut quatre heures, abandonné de tous ses collègues, à chaque instant exposé à perdre la vie. Combien il faut que la vertu unie à la fermeté soit puissante! .Vingt fois le glaive fut levé sur sa tête. Nul n'osa le frapper. Il sortit ; ils s'ouvrirent pour lui faire passage.
Cependant à 9 heures du soir les députés du parti Jacobin arivérent, et une Convention factieuse se forma. Elle nomma pour président le député Romme. Les assasins siégèrent, et délibérèrent avec ce sénat. Vingt décrets furent rendus. La démence proposait, et le crime sanctionait. Mais au dehors îe député le Gendre rassemble quelques hommes de courage. La nuit avait rappelé dans leurs foyefs la plupart des citoyens, que Ton avait
armés sans qu'ils sussent pourquoi. Le Gen- ^ dre arrive avec ses compagnens. "Ils tombent ' sur les brigands dont la salle est encore rem- '
plie. . La terreur les saisit ; tout se disperse ;
tout ft&t; la salle est libre; et 1» véritable
Convention est réintégrée. Les décrets que l'anarchie vient de rendre sont cassés à l'instant. Les membres séditieux qui les ont sollicités sont* arrêtés. La victoire est commencée, mais n'est pas complette encore.
Le lendemain, le même nombre d'hommes armés se rassemble. La Convention est de nouveau assiégée ; mais cette fois, les àssasins de la veille n'osent plus se montrer, du moins avec la même audace. Le meurtrier de Féraud a été mis en jugement, et cet exemple les intimide. Cette fois aussi, quelques sections sont venues offrir leuçs secours à la Convention et ses portes sont mieux gardées.
Comme le prétexte apparent de l'insurrection était toujours le même, elle admit à sa barre une députation de cetfe multitude armée; dans la réponse que le président fit à la pétition qu'elle? présenta, il annonça que la Convention s'occupait des subsistances, et que bientôt la constitutioh à la quelle on travaillait serait soumise à l'acceptation du peuple.
Des écrivains ont traité de faiblesse la condescendance avec la quelle la Convention admit cette députation. Elle ne sut pas,
disent-ils, profitter de sa victoire ; elle ménageait encore des hommes, en qui elle s'obstinait à voir, malgré leurs excès, d'anciens amis de la liberté ; elle les voyait avec peine persécutés dans le midi ; enfin, ajoutent encore pes historiens, elle n'avait nulle confiance dans la jeun esse de Fréron.
La Convention ne mérite aucun de ces reproches/ Si dans sa session elle fut faible souvent, ce ne fut pas dans cette circonstance. Cette fois, elle ne fut que sage. Pourquoi eût elle refusé d'écouter la pétition qu'on lui présentait ? à la bonne-heure si elle eût été apportée par les brigands de la veille, mais aujourd'hui ce sont des citoyens quelle reçoit à sa barè. Que demandent-ils au reste ? du Pain. N'eût il pas été inhumain, dangereux même, de ne pas chercher du moins à les tranquiliser ? une attitude trop sévère ne pouvait elle pas amener quelque rixe entre les citoyens venus pour la défendre, et les citoyens venus pour faire en^ tendre leurs plaintes ? un seul coup de fusil lâché, c'en était fait; tout était en feu. Ils demandaient de plus la constitution de 93.
C'était un mot qu'on leur avait soufié. Us
ne connaissaient, ni ne savaient ce qu'ils de* mandaient. La Convention leur en promettait une. Qu'importait la quelle, pourvu qu'elle en donnât une. C'était un devoir dont elle ne pouvait se dispenser. On l'accuse de voir toujours dans les terroristes d'anciens défenseurs de la liberté, et d'après cette considération d'être toujours disposée à les ménager.
Elle ne les ménage pias, puis qu'elle vient de faire arrêter ceux dont la révolte est manifeste ; ses accusateurs auraient ils voulu quelle eût raisonné comme les réacteurs; et que sous prétexte de terrasser les terroristes, elle eût anéanti tous les amis de la liberté ? enfin, dit-on encore, elle n'avait point de confiance dans les jeunes gens qui la défendaient. Eh! plus à Dieu que cette confiance n'eût jamais existé; bien plus, qu'elle n'eût jamais permis cette congrégation contre-révolutionaire. Le sang n'eût pas coulé au 13 Vendémiaire dont nous allons parler toute à l'heure, et l'infernal génie de la réaction ne se fût pas étendu sur toute la France.
La Convention mit au contraire dans sa conduite une mesure, une tçnue qu'il eût été
bien à désirer qu'elle eût employées plus* souvent. Ceux qui l'ont blâmée, (et aujourdhui personne n'ignore 'par quel motif, puis que la suite des événeraens a démasqué leurs opinions,) ceu£ là, disje, ont, ou manqué de bonne foi, ou ne se sont pas donnés la peine d'observer ce qui se passait au dehors. Pendant toute l'après midi du second jour, et surtout depuis çiqq jusqu'à sept heures, les deux armées furent en présence ; c'est à dire les bataillons venus au secours de la Convention, et les bataillons sortis des faubourgs, . Les canons des deux cotés étaient braqués*. Les canoniçrs, la jnéçhç allumée» ne quittaient pas lei^rs pièces, Ils n'étaient séparés^ que par la çopr des Thuileries, Pendant ce laps de temps des Thermidoriens se glissaient furtivement dans les differens bataillons pour les irriter par de faux rapports et amener l'attaque, mais quelques députés purs observaient ces manœuvres sourdes, et usant deia même tactique détruisaient d§ suite ce que les autres venaient de faire; et Vcrdre ainsi fut maintenu. Les comités par uuo mesure pssurément très imprudente avaiept fait di*
LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. 281 m
tribuer des armes à tous les commis des bureaux. Cela n'ajoutait rien à la défense, et exposait ces malheureux à être égorgés si le château eût été forcé. A six heures du dn soir un député Thermidorien vint dans ces bureaux. Sauvés vous, dit-il, jetés vos armes* Le peuple va entrer. Vous êtes tous perdus* On ne l'écouta pas. Le peuple ne força point les bureaux. Au contraire, peu de temps après les bataillons des deux partis fraternisèrent. (Je iue sers ici d'une expression du temps.) La nuit arriva, et chacun rentra dans ses quartiers. Ainsi se passa le 2 Prairial dont l'aspect fut aussi alarmant que celui du 1 mais dont le dénouement fut moins terri* -ble. x
L'esprit de révolte, toujours sourdement alimenté par les intrigues de la faction, subsistait encore dans son entier. L'assasin du député Féraud avait été jugé et condamné à mort. Le 3 lors qu'il sort de prison pour marcher au suplice, une troupe de factieux l'enlève aux gardes et le soustrait à son arrêt. Ses libérateurs le conduissent dans le faubourg St. Antoine, et c'est là qu'on lui
trouve un refuge. La Convention instruite de cette infraction à la loi* décrète à l'instant même que cet homme sera de nouveau arrêté et que quiconque serait convaincu d'avoir, en le cachant, tenté de le ravir à la justice serait réputé en état de rébellion, et puni connue tel. On publie le décret. Le faubourg St.
Antoine déclare qu'il prend le condamné sous sa protection, et repousse la gendarmerie qui venait pour s'en saisir. Cornaient expliquer les hommes? pendant plus de six mois les innocentes victimes que le tribunal révolutionaire envoyait à la mort traversèrent chaque jour ce faubourg dans toute son immense étendue. Ce peuple du faubourg les voyait passer ; disons plus, la justice et la vérité l'exigent, chaque jour il les plaignait, il gémissait sur leur sort, il maudissait le tribunal qui les immolait. Mais voila tout. Aujourd'hui il s'agit d'un assasin, justement et légalement condamné ; et voila ce même faubourg, entièrement soulevé pour lui conserver la vie.
En effet dans la nuit du 3 au 4 Prairial les rues sont barricadées et dépavées; des coupures, des retrpnchemens sont pratiqués à tous les
détouchés ; les canons des nombreux bataillons du faubourg sont amenés et placés en batterie à toutes les issues qui conduisent à Paris. Enfin toutes les dispositions sont prises pour soutenir un siège; et pourquoi tous ces »prêts ? pour sauver un assasin* Je le répète : comment expliquer les hommes?
- La Convention ordonna que le faubourg serait desarmé dans la journée du 3. Et des forces furent appellées à Paris pour faire exécuter le décret. Dès la pointe du jour, quelques centaines d'hommes de la jeunesse de Fréron, pleins de présomption et de jactance, comme on Test à cet âge, demandèrent à marcher sur le faubourg. On les laissa faire. N'étant pas plus en nombre, cette démarche était irréfléchie. Ils ne- devaient pas ignorer que leur composition était odieuse aux Jacobins, et cette seule raison devait leur faire entendre qu'ils avaient tout à craindre dans une attaque si disproportionée. Heureusement le faubourg ait magnanime à leur égard, et n'abusa point de leur faiblesse. On les laissa pénétrer dan» la rue principale, dont la longueur et la largeur sont vraiment prodigieuses. On feignit même
de se retirer pour les attirer davantage ; on les enveloppa ensuite tout à conp ; et quand on leur eût laissé le temps de se convaincre qu'on était maitre de les désarmer et de les retenir prisonniers, on leur laissa la retraite libre ; et ils en furent quittes pour quelques buées, dont on les salua à leur départ*
11 n'en fut pas de même dans le courant de la journée. Trente mille hommes mari chérent contre le fay bourg St. Antoine, suivis d'une artillerie formidable. Tout se prépara pour attaquer vivement cette population armée et .pour bombarder ce quartier, qui par soq étendue et sa grandeur ferait à lui seul^ une ville du premier rang. Les généraux, après avoir fait leurs dispositions, et avant
de commencer l'attaque, firent sommer les
babitans de se rendre. Heureusement la sagesse présida à leur réponse. Jugeant de près les malheurs dont ils allaient se trouver accablés, et ne voulant pas mériter un jour le reproche d'avoir été les auteurs de la guerre- civile, ils consentirent à se soumettre; une députation, Composée des plus notables habitans, porta à la Convention l'as-
Burance de la fidélité du faubourg, rejetta sur des rapports mensongers et perfides la # conduite qu'il venait de tenir, et protesta de son respect aux loix pour l'avenir. André Dumonfc présidait. Sa réponse à la députation fut pleine de dignité. Il évita avec beaucoup dé pré- .
sence d'esprit tout ce qui pouvait annoncer des dispositions à une sévérité trop rigide, et y substitua les sentimens de la plus noble clé- j mence. L'assasin de Féraud subit son suplice, le faubourg fat désarmé, on retira aux sections les canons dont on les avait gratifiées sous le régime de la terreur, les députés du parti Jacobin, dont la conduite répréhensible avait été le plus en évidence le 1 Prairial, furent pnvoyés devant une commission militaire, et condamnés à mort. . Hommes courageux, dont les torts ne peuvent ^tre imputés qu'à cette puissance de l'opinion que les circon-
stances n'ont pas toujours le droit de changer à leur gré dans les caractères fermes ; hommes forts que l'histoire est dispensée de blâmer puis qu'il furent jugés par l'opinion adverse. On les nommait Romme, Soubrany, Bourbotte,, du Quesnoy, Gougeon, et Duroi. Ils se plfe»
cérent par la sublimité de leurs derniers momens # à coté des hommes le plus admirés dans l'antiquité. Ils se poignardèrent en présence de leurs juges. Ainsi Caton eût échappé à l'échafaud. %
Tel fut le dénouement de ces trois journées.
U n'en fut aucune dans la révolution dont l'appareil fut plus menaçant et plus sinistre. Elles ne firent pas périr la liberté, mais la compromirent. On n'en à pas assez, ce me semble, calculé les résultats; et des événemens qui lui sont postérieurs de plus 'd'une décade d'années s'y rattachent peut-être beaucoup plus qu'on ne croit. Pendant ces trois journées, la liberté, on pour m'exprimer plus clairement encore, la cause du peuple marcha entre deux écueils. Le retour du terrorisme, et le retour de la royauté. Le terrorisme eût affermi l'esclavage pour des siècles; la royauté eut amené des vengeances incalculables, que l'épouventable réaction qui s'opérait dans le midi annonçait avec trop d'éclat pour que l'on pût les révoquer en doute. Ce qui sauva la chose publique, ce ne fut pas précisément l'horreur que les réactions
inspirèrent à la partie saine de la nation; ce ne fat pas même la crainte que le jacobinisme se relevât, du moins de sitôt; je dis de sitôt, parce que nous arriverons à une époque où il tentera, mais vainement; de reconquérir sa puissance. Ce ne fut,, ;disje, aucun de ces motifs. Le peuple français, si longtemps battu par tant de tempêtes, sans avoir jamais parfaitement distingué le port où il lui serait . enfin permis de se reposer, et sans avoir jamais vu s'accomplir aucune des promesses qu'on lui avait faites, en était venu à ce point d'apathie, dont j'ai déjà fait ailleurs pressentir au lecteur l'apparition inévitable. République, olygarchie, royauté, peu lui importait. Son choix ne se fût arrêté sur aucune manière d'être; il était tombé dans un tel état d'indifférence qu'il ne se fût pas donné la peine d'examiner s'il lui convenait mieux de commander que d'obéir. Il eût cédé, voila tout. Aussi venons nous de le voir paraître pour la , dernière fois sur le m scène. Il nous \ reste sans doute encore quelques grandes crises ' à peindre ; mais il n'y aura plus de véritables raouvemens populaires. La bayonnette dés-
armai? prononcera seule entre les factions.; ou si, par exemple, sous le directoire executif nous retrouvons encore par hazard ce peuple à la journée du 18 Fructidor, il n'y figurera plus que comme un ornement consacré par l'usage. Les factieux du temps ne le promèneront alors dans les rues que pour en imposer par les souvenirs; à peu près comme les Grands de l'antique Rome se faisaient précéder en public par les images de leurs ayeux, pour commander, le respect à la multitude.
Ce ne fut donc, après les journées de Prairial,, ni l'opinion publique bien prononcée, ni la force, ni la sagesse, ni la sévérité des mesures du gouvernement qui sauvèrent la liberté d'un naufrage total ; ce fut la lassitude de la Convention. Elle ressemblait à ces vieillards, tiont l'autorité ne se prolonge dans leurs familles que parce que, plus sujets à la fatiguç, ils s'éloignent plus rarement de leur maison. Dans le fait, depuis lors jusqu'à l'installation du directoire, il n'exista de gouvernement que de nom. Depuis longtemps les secousses révolutionaires avaient accoutumé les législatures à ne jamais savoir tenir un juste milieu*
Après le neuf Thermidor, la haine que Ton portait au comité de salut public avait fait faire le procès à la centralité du pouvoir executif, et pour se débarasser d'un excès on avait donné dans un autre plus dangereux ehcore. On avait disséminé ce pouvoir dans un vingtaine de comités. Il y en avait autant que de branches d'administration. Il en résultait un tiraillement entre les autorités, un conflit dans les attributions, une contradiction dans les ordres, une obscurité dans la correspondance, un engorgement dans l'exécution, dont à peine on peut se faire une idée; et si dans cette mécanique horriblement compliquée, il était quelques rouages qui marchassant encore, tels que la guerre par exemple, c'est que la forte impulsion précédament donnée au pendule qui les faisait mouvoir, ne leur avait pas encore permis de s'arrêter.
La Convention aspirait au repos. Elle se hâta donc de présenter une constitution.
Elle était loin encore de ce que Ton pouvait attendre d'hommes longtemps éprouvés. Elle offrait peu de garantie pour raffermissement de la tranquilité. La balance entre les pou-
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voirs n'avait pas été assez méditée. Leur indépendance réciproque n'était pas assez prononcée, et ils pouvaient se trouver dans quelques circonstances paralisés dans leur action. La liberté de la presse y était promise, mais rien n'en garantissait la jouissance. Les ministres* les agens du pouvoir executif, n'étaient soumis à aucune responsabilité. On promettait la liberté individuelle, mais on rie déterminait pas quel recouts aurait le citoyen envers qui le principe aurait été violé. Finalement c'était une réunion de bons matériaux, mais encore mal coordonnés. Il ne fklut pas de longues années pour faire la triste expérience de ces défauts» mais telle quelle était enfin, elle tranquilisà les bons esprits, et elle procura du moins cet avantage que Ton cessa de marcher en aveugle sous la volonté de quelques énerguménes, comme on le faisait depuis l'organisation du gouvernement révolutionaire ; et c'était bien quelque gain pour la liberté. Il faut, pour en conserver du moins quelques parcelles, qu'un peuple s'appuye sur une loi, quand bien même il aurait la certitude d'être gouverné par les premiers sages de la terre, En restituant
cette espérance aux véritables amis de la patrie, c'était réveiller leur courage et leur annoncer que Ton ne souffrirait pas que la révolution rétrogradât, et que tant de sacrifices faits par la nation pour conquérir son indépendance ne seraient pas perdus. On dut, comme je l'ai dit plus haut, cet empressement à constituer l'état, à la lassitude de la Convention; mais de quelque côté que vînt le salut, peu importait, pourvu que la liberté fut sauvée. Elle n'avait pas alors de plus granda ennemis que les factieux réactionaires ; et une constitution avait encore en cela quelque chose d'utile qu'en les renfermant, comme français, dans le cercle des loix, elle neutraliserait leur activité, en exposant à plus de difficultés l'exécution des projets qu'ils méditaient alors. Soit que cette vérité, que dans leur sagesse ils ne purent se dissimuler, leur conseillât d'accélérer le développement de ces projets, soit qu'ils y fussent incités par l'inconséquence la plus déplacée que commit alors la Convention, il est du moins certain qu'ils se débarassérent tout à coup du masque dont ils s'étaient con-
verts; qu'il ne fut plus permis de 9e méprendre
sur le but auquel ils aspiraient ; et que se pré* • sentant au combat étourdiment et sans avoir pris le temps de préparer la victoire, ils rendirent leur défaite plus facile, plus décisive, et plus irréparable, et que le jugement du procès entre la royauté et la république fut encore ajourné pour quelque temps.
La nouvelle constitution divisait en deux chambres le corps législatif; la première, sous le titre de conseil des Cinq cents ; la seconde sous celui de conseil des Anciens.
La proposition des loix était affectée aux cinq cents, et leur discussion, leur approbation ou leur rejet aux anciens, qui toutes fçis dans certaines circonstances pouvaient prendre l'initiative. Ce serait m f écarter de mon sujet que d'examiner le vice d'une semblable combinaison. Il n'échapera pas aux publicistes éclairés. Il me suffit de dire que l'élection des députés, appelés à composer les deux chambres, était, conformément à tous les principes, conférée aux corps électoraux de chaque département, à qui dans ce cas le peuple déléguait véritablement l'exercice de sa puifr *ance, puisque pour être électeur il ftdait être
nommé par le peuple même réuni dans ses assemblées de section ou assemblées primaires. Quoi que la Convention eut été la ~) première à rendre justice au principe, puisque s la constitution soumise alors à l'acceptation du peuple était son ouvrage, elle s'avisa tout à coup de décréter que les deux tiers de ses membres entreraient de. droit dans lès deux chambres nouvelles ; et prescrivit aux corps électoraux le nombre de nominations dont ils devaient s'occuper pour completter la législa- \ ture. Cet acte, dont l'arbitraire se ressentait ( encore du despotisme que la Convention avait exercé si longtemps et avec tant de hauteur, révolta tous les esprits. L'opinion publique 3a manifesta avec un emportement, dont la révolution n'avait point encore offert d'exemple. La Convention devint l'objet des plus sanglantes comme des plus plattes satyres.
Dans les tribunes des quarante huit sections de Paris, les orateurs s'exprimaient contre elle avec une véhémence toujours sure de trouver nombre d'approbateurs. Les groupes étaient une arène ouverte à toutes les calomnies comme à toutes les vérités. Chaque place,
ichaque carrefour, chaque traiteau avait son Ju vénal. On n'a jamais insulté avec autant d'audace à une grande autorité, et jamais grande autorité ne brava avec plus de calme et d'indifférence la rumeur publique, *j Elle adressa, avec un flegme que Ton conçoit ; ' à peine, les deux décrets dont il est question à S la sanction du peuple. Ils étaient du 5 et du < 13 Fructidor. La constitution fut acceptée, ( mais la grande majorité des sections de Paris J rejeta les décrets. On fut plus loin; il se forma une sorte de confédération pour opposer la résistance à leur exécution. Quelques petites villes voisines, dont les assemblées primaires avaient été troublées par des émissaires cou* ventionels, adhérèrent par leurs députés au?
mesures prises par les sections. Rien ne fit perdre à la Convention son attitude impassible, et s'il ne s'agissait pas de l'un des plus grands outrages que depuis l'origine de la révolution on eût osé faire à là souveraineté du peuple, on pourrait dire que jamais la Convention ne développa un plus grand caractère. Le seul effet que produisit sur elle la rameur générale, ce fut de réunir à l'instant le& partis
LÀ RÉVOLTJTIOîTPItAIB'ÇAISE. 295
les -plus opposés. Députés thermidoriens, députés successeurs de Robespierre, députés h& ritiers des principes de la Gironde, ne firent plus qu'un; et Fambition do se survivre à eux mêihes en peuplant les deux chambres futures, nivela toutes les opinions. Son sang froid ne se démentit pas à i'acpect des préparatifs de révolte que l'on faisait sous ses yeux ; et elle fit succéder à l'annonce de Fac> ceptation de la constitution par le peuple français, l'annonce plus douteuse de l'acceptation des décrets à une grande majorité de votes.
Ce despotisme inouï, cet apparent mépris pour l'opinion publique, la fermentation à la quelle Paris était livré, ses dispositions hostiles contre des hommes que l'on accusait hautement de tyrannie, les déclamations viralentes des journaux dont l'habitude est de dénaturer toutes les vérités, d'envenimer toutes les actions, de torturer toutes les pensées, pour gagner le salaire que dans ces grandes occasions les factieux dont ils ont arboré les livrées leur prodiguent, les insinuations perfides de quelques agens vendus à des ennemis extérieurs Tlont cet état de trouble alimentait le*
t96 HISTOIRE DBS FACTIONS DE
espérances, toutes ces causes réunies ne firent qu'accroitre l'épouventable activité de la réaction dans le midi. Le nom de Matévon dont on chercherait en vain l'étimologie, était devenu sinonime de terroriste. Le malheureux à qui la haine, la prévention, la rivalité, l'envie, les vengeances personnelles, le caprice môme rappliquaient, était à l'instant frappé. Meurs axsasin, lui disait on ; et qui le disait? Un assasin! On a vu des enfans, dont la langue innocente répète au hasard les mots que leur oreille réceuille souvent sans les comprendre, donner dans leurs jeux le nom de matévon au premier passant, et soudain des monstres accourir, et poignarder l'infortuné sans lui parler ni le connaître. A Aubagne un homme est frappé dans une circonstance semblable. Il tombe et meurt. On le fouille.
Que trouve ton? Une lettre à l'adresse de celui qui vient de lui ravir la vie. De qui est la lettre? D'un habitant d'Alexandrie, du frère de r assasin qui lui recommande le porteur. Et quel est-il ce porteur ? Le gendre de ce frère. C'est à la porte de son assâsin qu'il expire. C'est chez lui qu'il venait. Fu-
lieux, desespéré de sa méprise, le déplorable réacteur se poignarde lui même sur le corps de sa victime. La nouvelle parvient à Alexandrie ; et la nièce de Tassasin, la veuve de l'assasiné, meurt dans les convulsions d'un enfautement précoce. A Lyon, à Arles, à Marseille, sur les deux rives du Rhône ; les \ massacres s'exécutèrent en masse comme en détail. Le peuple de Toulon passait pour jacobin, Les jeunes gens de Marseille, ou peut-être bien étrangers à Marseille, partirent à dessein d'égorger toute une ville. Ils l'eussent fait, si quelques autorités sages ne fussent parvenues à rappeler en eux leur raison égarée par d'atroces conseils. Le nom de suspects, créé pour amonceler dans les prisons les malheureux dévoués au glaive des terroistes, n'a fait que changer d'application. Aujourd'hui on est suspect de terrorisme, comme hier on était suspect de contre-révolution; et la même équité préside aux arrestations ; et les portes brisées la veille par les sanglantes mains du massacreur terroriste, le lendemain sont brisées de nouveau par le réacteur ensanglanté. Le fort St. Jean regorge de cadavres. La gla*
ciére d'Avignon, cet horrible temple du meurtre, n'a point abandonné le genre de ses sacrifices ; il n'a changé que de sacrificateurs. Tels étaient les simptomes précurseurs du Tolcan dont l'explosion menaçait Paris. Il semblait que la Convention par sa longanimité machiavélique laissât h temps à l'horreur de cette grande tragédie d'épouvanter tous les yeux, pour que l'on applaudît au dénouement qu'elle ^apprêtait à lui donner. Déjà l'accord entre les sections n'existait plus. Elles cessai* ént dé s'entendre sur les mesures de résistance. Les moins turbulentes commençaient à discerner quelques dangers dans les suites du motrvement que l'on préparait. Diviser pour régner était un adage que la Convention n'ignorait pas. La jeunesse de Fréron, si ardente n'a-guere à la défendre, avait déserté ses portes; et délaissée elle même par les thermidoriens que d'autres intérêts enchaînaient Sur leurs chaises curules, n'agissait plus qu'en tumulte. Toute entière à la fougue comme à l'inconséquence de son âgé, tout lui parais* sait possible. A l'entendre elle pouvait tout. La section le Pelletier était sa place d'armes.
C'était là quelle conspirait à Haute voix ; e'é* tait de là queLe avertissait ses ennemis, et de son audace, et de son désordre, et de son imprévoyance. Chaque soir vingt députations partaient de ce Juvénile Sénat, se répandaient dans les diverses assmblées sectionaires de Paris, n'en rapportaient le plus souvent que des réponses vagues ou contradictoires, qui présentées dans leurs détails et considérées ensuite dans leur ensemble, ne faisaient qu'a-, jouter à l'indécision de l'assemblée le Pelletier, et redoubler l'incohérence des propositions que ces imberbes orateurs faisaient dans le tumulte, et que l'air emportait sans produire aucune détermination.
Les électeurs étaient nommés. Le théâtre français fut choisi pour le local de leurs séances. On ne s'était point muni de l'autorisation du gouvernement. Il avait le droit de s'en offenser et il en usa. Il le pouvait à plus d'un titre. Quelques sections avaient arrêté qu'une force armée entourerait le corps électoral pour le défendre. Cette mesure inouïe dérogeait à tous les principes. S'il est jamais une assemblée dont les délibérations
doivent être à l'abri de l'influence des bayonnettes, c'est bien à coup sur une Assemblée d'Electeurs. D'ailleurs, la défendre: contre qui? C'était un outrage gratuit fait à la Convention Nationale. Ses décrets pour l'introduction des deux, tiers de ses membres dans la Législature prochaine, étaient bien un attentat à la souveraineté du peuple, en admettant toutes fois que Ton voulût écarter la raison politique ; mais du moins elle ne se présentait pas à main armée pour contraindre le corps électoral à s'y conformer. Elle avait bien dit que ses décrets avaient obtenu la sanction de la majorité du peuple français ; mais en supposant pour un moment, ce qui n'est vraiment pas admissible sous aucun rapport; en supposant, disje, quelle en eût imposé, quelle circonstance plus favorable pour lui donner un démenti ? Les corps électoraux pe sont-ils pas l'autorité qui exerce le plus immédiatement la souveraineté du peuple ? et si les corps électoraux se fussent unanimement, on simplement même à une grande majorité, Refusés aux décrets, n'eût il pas été évident qqe l'expresse volonté du peuple était de le$
rejeter. Mais c'est qu'en effet il n'en était pas ainsi ; et que l'opposition que Paris, dominé et trompé suivant son usage par les suggestions de la faction du jour, manifestait contre ces décrets, n'était point partagée par un gfand nombre de départemens. Ailleurs on se rappellait Fimpolitique précipitation que l'Assemblée Constituante avait mise à terminer sa session, et à laisser son ouvrage, non pas imparfait, mais sans s'être assurée de son succès et de son affermissement. Ceux qui pensaient ainsi savaient gré à la Convention de ce qu'elle évitait de tomber dans la même faute ; l'on ne voyait dans cette conduite aucun désir réel de perpétuer ce qu'il plaisait à la malveillance d'appeler son despotisme ; et puisque les deux conseils se renouvelaient par tiers tous les ans, il était dès lors incontestable que dans trois ans il ne resterait aucun membre conventionel dans les deux conseils, à moins que le choix libre du peuple n'y en maintint par hasard quelques uns.
Si l'opposition aux décrets eût été unanime en France, c'est alors que l'on eût été vrai- .ment eo droit d'accuser la Convention de
s'être constituée en révolte contre la souveraineté du peuple en appelant autour d'elle des troupes de ligne pour repousser par la force l'expression de la volonté populaire. Mais elle savait que cette unanimité était bien loin d'exister. Elle ne voyait dans l'agitation de Paris que le mouvement imprimé par une faction dont le but ne lui échappait pas, et dont le succès eût remis le peuple français sous un joug qu'il n'avait brisé qu'à force de sacrifices et de sang répandu. Devait elle, après avoir par tant de victoires contenu loin des frontières les ennemis étrangers, et 1 soutenu, avec un bras de fer il est vrai, la liberté sur le piédestal qu'on lui avait élevé, devait elle, en se trouvant entourée par une foule dé patriotes, qu'à cette époque, et depuis encore, il plaisait et il a plu à la mauvaise foi de qualifier de buveurs de sang, devait elle, disje, laisser ses portes accessibles à quelques hommes conjurés, bien moins contre elle, que contre là liberté française ; attendre paissiblement que les restaurateurs d'un régime que ses commettans l'avaient spécialement chargée d'abolir, vinssent le relever sur ses ruines; souscrire
timidement à sa dissolution que les factieux lui eussent commandée, et laisser honteusement lacérer entre ses mains le contrat solemnël de la souveraineté du peuple dont le dépôt lui avait été transmis par les législatures précédentes ? La calomnie, pour la rendre odieuse, l'accusait à cette époque de s'être elle même montrée la plus grande ennemie de cette chimérique souveraineté du peuple, en exerçant tous les genres de tyrannies. Mais quels genres de tyrans avaient pu se dérobber à ses regards? En était il un seul qu'elle n'eut apperçu, atteint et frappé ? N'avait elle, pas, insensible à ses propres dangers, abjuré son inviolabilité individuelle, pour qu'aucun ennemi de la liberté ne put se rendre insaisis-* sable sous un manteau sacré ? Combien de fois s'était elle décimée elle même pour punir les atteintes portées à la souveraineté nationale? Quelle massue, si non la sienne, avait terrassé les chefs de tant de factions, qui, plus ou moins hypocrites peut-être, mais toujours usurpateurs ambitieux, enveloppaient la liberté d'un nuage d'encens, pour cacher à tous les yeux les fers dont ils flétrissaient ses mains? On parlait
alors, on à parlé depuis, on parlera longtemps, de la sanglante barbarie de nombre de ses décrets ; mais fut elle plus indulgente pour ses membres coupables ? Quand elle appercevait un ennemi de la patrie, peu lui importait qu'il eût dépassé la frontière, on qu'il tonnât à sa propre tribune; sa punition était soudaine.
Dans Robespierre, Danton, Marat, et dans cette multitude ,d'autres modernes Nérons»
on ne voit que la Convention ; et pourquoi ne pas voir aussi la Convention dans leur supplice ? Mais qui ne sait que les jugemens des factions sont indépendans de l'équité. Les factieux sont les Athées de la religion politique. Que leur importe la justice et la vérité ? il n'est point d'avenir pour eux.
Cependant le flegme de la Convention ne se démentait pas. Les décrets que la prudence lui faisait rendre, n'annonçaient ni la crainte ni la présomption. Ce fut ainsi par exemple qu'elle décréta que si elle était attaquée elle transporterait ses séances à Châlons sur marne. Elle décréta de même que la constitution étant acceptée, et qu'en conséquence les assemblées primaires ne devant s'occupper d'autre
chose que de la nomination des électeurs, il était ordonné à celles où cette opération serait terminée de se séparer à Finstant; et dans le cas contraire, le 15 Vendémiaire était le terme de rigueur fixé pour la clôture de leurs travaux. Elle décréta encore que les commandans des sections de Paris ne pouraient obéir qu'aux ordres des représentans du peuple chargés dé la direction de la force armée. Des décrets sur la police des cultes, sur la réunion à la république des pays conquis, sur l'abrogation de la loi des suspects, sur la fixation du jour où se ferait l'ouverture du corps législatif, occupèrent le reste des séances qui précédèrent le 13 Vendémiaire. Certes on ne reconnaît dans cette conduite, ni timidité, ni confusion, ni dispositions hostiles. On n'y voit que les précautions inspirées par la prudence à un grand corps sur de la justice de" sa cause, et n'appelant l'appui du militaire que dans l'immuable volonté de faire respecter la souveraineté du peuple français dont .le dépôt lui était confié. Si pendant quelques ' jours on raisonna différemment à Paris, ce f fut parce que le peuple de Paris n'a jamais f